‹ uvres badines et galantes du comte de CaylusChapitre 37 sur 41 · ÉPITRE SERVANT DE PRÉFACE · texte numérisé non relu

ÉPITRE SERVANT DE PRÉFACE

A Monsieur ***

J'ai reçu Monsieur, le conte que \ous m'avez envoyé à ma campagne, il ne m'a pas été possible d'en faire usage : quelque plaisant qu'il soit au fond, le titre seul auroit, avec raison, révolté toutes nos Dames. Vous en parlez dans votre lettre, comme d'un ouvrage nouveau, vous vous trompez, vous avez certainement dans votre bibliothèque le livre du Président Fauchet, dans lequel il rapporte les noms et sommaires des œuvres de cent vingt-sept poètes françois vivans, avant l'année 1300, vous y trouverez à la page 179 :

Ga?-in 92. Poète.

A fait un fabliau^ intitulé : le Chevalier qui faisait parler les f..., etc.

Vous y lirez le titre tout au long et ensuite quelques vers de ce tems du même auteur, qui n'ont presque pas de rapport au conte, après lesquels le Président Fauchet parle ainsi :

C est un conte de lourde mensonge et dont je fais mention^ pour montrer à quoi de ce tems /à, on prenoit plaisir^ et quelles inventions étaient estimées et plus agréables. (^)

Soit que le Président n'ait pas voulu donner d'extrait de cet ouvrage, ce qu'il a fait de bien d'autres presque aussi gaillards,

(') Peut-il en effet y en avoir de plus agréables, de plus célestes, de plus piquantes ? toute autre volupté dort au prix de Iil paillardise, dit le célèbre moraliste Montaigne, (liv. 3.)

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parce qu'il lui a paru peut-être écrit en termes trop licencieux, soit qu'il n'en ait jugé que sur l'étiquette, il ne dit pas un mot du fond du fabliau, qui est très-plaisamment imaginé ; j'ai cru. Monsieur, que le moyen d'en rendre la lecture supportable, étoit de le mettre en vieux francois. Ce langage autorise des expressions dont on ne s'effarouche pas comme on le feroit aujourd'hui, et ne pouvant faire mieux, je me suis sauvé par le moyen d'un mot que j'ai emprunté de l'allemand. De plus, j'ai imaginé un Prince malade, dont la guérison dépend d'un récit qui puisse dissiper son humeur noire. C'est une espèce d'avant propos que j'ai mis aussi en vieux stile, autant bien que je le pouvois à la campagne, où je suis sans aucun livre ancien, que le Président Fauchet, et les facétieuses nuits de StraparoUe; et j'y ai ajouté une façon d'épilogue, laquelle termine le premier conte qui a donné lieu à celui de Garin (').

Cet ouvrage, s'il doit mériter ce nom, a été fait en moins de 24 heures ; j'en donnai aussitôt le régal aux Dames que vous connaissez, et qui étoient chez moi avec leurs maris. (') Comme elles ont lu quelques vieux romans elles n'eurent pas besoin d'interprète ; et sans se gendarmer du mot allemand

(') Il faudrait faire précéder ce conte par celui de Garin dans la nouvelle édition qu'on se propose de publiée.

(-) Au château de Plaisance dans le bois de Vincennes où la Pompadour (alors dame d'Etiolés), nouvelle sultane produite par Lebel et Richelieu, proxénèques auliques, était en dépôt pendant la campagne du roi en Flandre. Ce tut dans ce séjour délicieux que Bernis, alors un polisson, composa ses Amours de Venus et Adonis, allégorie pour la houri nouvelle et le roi conquérant ; pamphlet aussi rare que celui-ci. (Voir le 47e tome ou billot de mes Stromates), sur, pour et contre les femmes, comme l'exprimait feu l'abbé Prévost.

De ce dernier ouvrage de l'abbé maquereau, le champ de l'allégorie est si vaste dit Voltaire, qne chacun y bâtit à son gré. (Voir la Bible enfin expliquée par plusieurs aumôniers S. M. L. R. D. P. tome I, pages 6, 7, Londres ^l'jd, in 8", 2 tomes, premier 550 p.) Je note ceci parce que c'est la i"^^ édition de ce très plaisant ouvrage, m'écrit le célèbre S. A. qui me l'a prêté.

elles ne purent s'empêcher de l'idée comique et extravagante de l'auteur de ce fabliau que pour le fond du conte, ainsi que vous le verrez, j'ai pris la liberté de corriger dans trois ou quatre endroits.

Je vous estime assez discret pour ne faire aucun usage de tout ceci ; vous me désobligeriez extrêmement ; c'est une folie qui m'a passé par la tête, dont vous êtes complice ; si elle a plû ici, je suis sûr que la complaisance y a plus de part de tout autre chose ; et je compte que vous me renvoyerez tréspromptement mon original ou plutôt mon brouillon sans en tirer copie. Je vous avoiie que je ne vous pardonnerois pas de le rendre public. Je me flatte que vous m'aimez assez pour ne me pas donner cette mortification, et que vous n'abuserez pas de la confiance entière que j'ai en vous. Bien des respects pour votre chère épouse, et croyez que je suis avec l'amitié la plus sincère.

Votre^ etc.

Ce.... Dec. 1746.

NOCRION

Conte Allobroge

Guigue VI, roi des AUobroges (') surnommé Amançon le Gaillard, parce que en ses dits et propos a\'oit toujours le mot pour rire, chût dans telle griève et étrange maladie pour avoir été par trop brusque soldat de Cupidon, et asservi à Dame Cyprine, que, bien que jeune encore, en étoit devenu à bien peu nul, et tout élangoureux, si que angoisse doloreuse et rongeardre le minoit petit à petit, et faisoit appréhender que ne finât malheureusement bien-tôt ses jours ; quelque diligence

(') Les habitants du Dauphiné.

NOCRION, CONTE ALLOBROGE 243

que Bietn'x sa mère, appelée la Roine Blondine, à cause de la couleur de sa cheveleure, mit à y rechercher remède ; les M}a"es (^) et Physiciens (^) assemblés par son ordre, loin par leurs topiques d'y apporter soulagement, ains au contraire empirèrent son mal, et soi trouva le Roi si rempli de mélancolie que rien plus, au moyen de quoi on ne l'avoit vu rire de plus de six mois en c'a, lui qui avoit de coutume de gaber (^) à tous venans. Adonc la Roine qui étoit la plus cointe (^) vertueuse Princesse dont oncques l'on eut entendu parler, jouant alors à quitte ou à double, députa vers un ancien Chevalier, le plus sçavant et usité en l'art de Nigromancie qui fut pour lors vivant, pour sçavoir d'icelui se il n'y avoit pas espoir de guarison.

Le Chevalier Nigroman, après consultation des astres et influences, répondit que jamais ne guariroit le Roi des Allobroges, si ce ne étoit que après avoir été baigné par sept jours en l'eau d'une fontaine qui étoit vers les marches d'AUobrogie sur une haute montagne appellée Artiphée, et été ressuyé par sept belles pucelles nues, il ne se rencontroit par après quelqu'un, qui par menus devis et propos joyeux, ne eut le secret de fondre l'humeur noire du Prince, de lui dilater la rate ("*) et de lui rechaufer le cœur [^) que avoit tant engourdi.

La Roine oyant telle réponse, tomba en grande admiration d'icelle et de la nature du remède, et fit moult beaux préparatifs pour mener son fils à la fontaine d'Artiphée ; chariots, chevaux, mulets, et autres bêtes de somme tiroient équipages

(') Clrirurçiens.

(-) Médecins.

(■*) Railler, plaisenter (gouailler, folâstrer, gambader.)

(*) Belle, jolie, bien mise.

(■') (Voii- l'ana intitulé l'art de Jesopiler la rate, par Panckoucke. 1755.)

C^) Voir le joli poème sotadique des... Coeurs, par l'abbé de Boufflers, avec les vers de Voltaire sur cette polissonnerie. 1765, (tome 58 de mes S tramâtes) .

commodes, et somptueux, et le Roi Guigue, et la Roine Bietrix sa mère suivoient dans un char découvert, précédé par harpeurs, Auteurs, jongleurs, troubadours et basteleurs, les plus idoines et experts pour jongler, gaudir et basteler le Monarque ; mais iceux avoient beau employer gesticulations ridicules dans leurs danses et récits ; leurs chansons, lais, virelais et sirvantes (') destinés à le ébaudir, ne firent que agraver son ennui et fascheries (rt engourdir sa chauserie.) (-)

Enfin, après avoir cheminé par plusieurs jours, l'on arriva à la montagne Artiphée ; Amançon, baigné dans la fontaine pendant sept jours, et ressuyé et res-chauffé par sept frisques (^) et gentes pucelles de quinze ans, que la Roine mère avoit recouvert avec grand peine et soin, sembla prendre tant de plaisir dans les mains de ces belles filles, que l'on aperçut quelqu'une mutation en icelui, et que en après les sept bains, les Myres et Phyciciens qui le gouvernoient, publièrent que le péril en étoit hors, et ne falloit plus que chercher quelque autre moyen propre pour divertir le Monarque de son humeur triste, par récit joyeux et qui emportât la pièce, puisque les jongleurs et toute la gent comique ne y avoit fait œuvre.

La Roine, dans sa détresse, eut encore recours au Chevalier Nigromancien, et lui ayant député un sien majordome avec présens de robbe et chappels (') en broderie des orfrois, (^) icelui Chevalier instruit que les pucelles avoient ja, un tentinet fait revenir l'eau à la bouche d'Amançon, manda à la Roine, que après avoir teiiilleté ses livres et grimoires, avoit trouvé que aux dictes pucelles étoit réservée la guarison de son fils ; que adonc pour y parvenir, chacune des sept eust à

(1) Satires.

(-) Voiez le coupe eu de la vie'layieolie ou Ve'nus en belle humeur de l'abbé Verville, vicaire du Cure' Aç. Meudon.) (•') Jolies, mignonnes.

(^) Chapeau.

(■'') Plaque d'argent d'orfèvrerie.

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lui narrer une histoire joyeuse et gaillarde, sous promesse que celle qui le feroit rire le plus en tireroit signe certain de santé, deviendroit Roine des Allobroges, et partageroit son lit ro^'al avec lui. [ou ils feraient ensemble la bête à deux dos.) ('). La réponse veniie donna grand ébaïssement à la Roine Mère, et moult de joyeuseté et pensement au cœur des pucelles, qui toutes sept bien Damoiselles étoient, et de extraction noble, chose rare et merveilleuse en ce temps ! Amançon qui les avoit niies examinées, (tâtées^ patinées et revirées)., (") sans trouver surot ni malandre, ains blanche peau, tétons ferme, belle chute de rhins, fesses rebondies, cuisses rondes, pieds petits, jolis minois, et le reste à l'avenant, ne étoit mie fâché de la condition imposée par le Nigromancien, puisque dans son pis aller ne pouvoit que tomber debout : de rire (') ne manquoit d'envie, ains ne le pouvoit faire, bien que y dressât sa volonté, du tout adonc se référa au Chevaliet, et étant donné terme de trois jours aux pucelles pour se remembrer (^) leurs histoires ou fablieaux, enfin le tiers jour venu, la Roine ayant mis dans son devantier sept bulletins, dont sur chaq'un de iceux étoit inscrit le nom d'une des pucelles, les fit tirer au sort, pour que aucune ne eût avantage de primauté sur ses compagnes ; les six premières tirées récitèrent au Roy l'une après l'autre, en présence de la Roine Mère, du Grand Sénéchal et du premier secrétaire, leur conte, que icelui écrivoit à fur et à mesure ; mais bien que ils fussent tant plaisans, et

(') Autrement le Serre Croupiîrre. Sur quoi voiez le Cure' de Meudon et ses vicaires, Verville, Tabouret et Bruscambille, sans oublier Shakespear, dans son More de Venise, et Voltaire dans ses Corn, sur Corn.)

(-) " Les patineurs sont gens insupportables

Même aux beautés qui sont très patinables. " [Bayle, art. Pays (le) et mes Stromates page 1567.)

(^) Rire, dans le dictionnaire erotique est synonyme de ie prendre, le mettre, de... taire des sottises.

(') Rappeler dans la mémoire, se ramentevoir.

remplis d'aventures badines et ridicules, le Roy ne en fut ému, et n'eut mestier de rire; or quand ce vint au tour de la dernière pucelle, laquelle issoit de la noble Maison de Italie, appelée Nocrion, dont portoit le nom, et qui avoit ententi\ement écouté les six autres, elle vint à trembler comme fûeille, et soy jettant aux pieds d'Amançon : " Sire, dit-elle toute craintive, je serois prête à vous raconter le fablieau le plus étrange que oncques oiiistes, et le auroit ja commencé, si ne fust tin mot seul qui me arrête. " — " Quel mot, reprint le Roy tout ébahir Est-il tant essentiel que ne puissiez vous en passer r " — " Oui voirement, dit la pucelle, et la vergogneuse me enjoint de ne le prononcer. " — " Mais je vous le ordonne, répliqua le Monarque. " — " Ah ! Sire, dispensez me en, ou me enseignez un équivaillant, lors je obéirai, carne suis assez grande clergesse pour ce.

La Roine Blondine, présente à la querelle, en fut toute rouge de colère : " Et comment, sotte, voulez vous que mon fils le vous dise, s'il ne sçait de quoi il se agit r " — " Vous en avez autant et plus que moi, Madame, ajouta la pucelle, et le pouvez nommer si le voulez ; bien est vrai que il est d'autre couleur, et bien plus qualifié ('). " — " Je veux mourir si je y entend rien, dit la Roine, cette fille a l'entendement bestourné (■'). " — " Quant est de moi je cuide, si ne me trompe, estre au fait de ceci, " répliqua Amançon, en souriant d'un ton malin. Nocrion, moult honteuse, ne sonna mot, la Roine en fut toute \ermeille; et le Roy, continuant son propos : " Bien, Madame, donnonslui donc un nom, et nous sçaurons une histoire dont le prélude si fort me intéresse. " La pucelle baissa la veue, et par son silence ayant fait comprendre que il avoit deviné le Enigme,

(') C'est-à-dire renforcé sur la culasse, comme s'exprimait la soldatesque et les goujats en parlant de la Roine Mère, Catherine de Médicis, suivant Catherinot cité dans le CoKseri'atcur, mars 1757, p. 1+9.

(") L'esprit renversé.

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Bietrix,-qui de prime abord avoit été tant embarrassée que rien plus, s'éclafant de rire: " Oh ! Sire, reprit-elle, dites vous mêmes le mot si le voulez, il sera meilleur en votre bouche que en la nostre ; car impossible est que de nous puisse sortir parole si effrontée et vergongnieuse ; mais pour autant, ayant égard à la pudeur féminime, adonc servez-vous des anagrame, périphrase, logogriphe, ou autre moyen duisant, pour que la pucelle puisse satisfaire à votre plaisir et vous rendre vigueur et santé. " — " Oh ! dit le Prince, bien facile est la proposition, mais l'exécution mal-aisée : le anagrame seroit par trop court et intelligible; la périphrase par trop longue et confuse et le logogriphe par trop obscur et embarrassant; faisons mieux, je sçai un peu les langues étrangères, voulez-vous que je lui donne un nom Latin, Italien, Espagnol, Allemand?" — " Je aimerois mieux, reprint la Roine, que ce fuce en langage de Allemagne, personne de nous ne le entend ; à tant la pucelle le prononcera sans rougir, et nous l'oyerons sans qu'il blesse nos pudibondes oreilles. " — " Bien donc, gente pucelle, dit le Roy, sçachez que dans tous le pays des Allemands, ce que ne osez nommer s'appelle^ô/z ; souvenez-vous en bien. Commencez adonc votre fablieau, et parlez hardiment; tant plus il sera gaillard, tant il me fera plaisir ; vous, mon Secrétaire, soyez attentif, et ne en perdez un mot.

Adonc, Nocrion se estant, par la volonté du Roy, assise vis-àvis de lui dans une chaise à dos, parla ainsi à voix haute et claire:

Il y avoit autrefois, Sire, un gentil Chevalier, qui pour sa beauté et sa corporence étoit sans parangon. Pour le bel (') engin, la forte membrure (') nul ne lui étoit comparable, et n'y

(1) Esprit Jean de Meung dans son codocile, dit : élevons nos engins et nos affections, (voiez : le Roman de la rose commenté par l'abbé Lenglet et le président Bouhier et mes Stromates) " Aux dames qui valent le débragueter " Rabelais.

(') C'est ce que Brantôme appelle une braguette bien auitailh'e.... Il le dit de celle de son père, qui épousa sa mère âgée seulement de i 3 à 14 ans et qui n'en eut point peur, dit-il, quoiqu'il y eut de quoi effraier une femme âgée et expérimentée.

étoit d'autre vice en lui que d'avoir petite chevance et richesses à l'avenant. Dans cette situation où icelui étoit sans presque denier ne maille, on publia chez le Roy de Portingal un behour (') et tournois où tous Chevaliers étoient invités, sans que nul pût soy dispenser de y entrer en lice et de tournoyer, si ne vouloit commettre son honneur, et passer pour couard et vilain.

Adonc pour ce, nostre Chevalier, que on nommait Amador le gentil, vendit ou mit en gage le petit bien dont légièrement et non sans peine se substantoit, et pour se mettre en route, acheta un destrier (^), print un Escuyer, et fit fourbir son armure pour qu'elle fut propre à lajouste.

Après avoir cheminé pendant cinq jours, Amodor et l'escuyer arrivèrent dans un prez, es environs d'une fontaine de la plus belle eau qu'il fût possible de voir ; icelle étoit entourée de pins verds et bien plantés, et formoit maint ruisselets qui arrosoient la tendre herbette ; là, apperçeurent trois jeunes filles de beauté supernaturelle, qui soi lavoient dans la claire fontaine ou prenoient leurs ébats et déduits; leurs guimples, attours, coëffes, ornements de tête, leurs vêtements couverts de riches recamures (^) et leurs blanches chemises du plus fin lin, gissoient au pied d'un arbre qui par son ombre touffue les entretenoit à l'abri du Soleil.

Cette veûe aussi inopinée que merveilleuse occupa quelque tems le Damoisel, sans peur du sort malencontreux de ce chasseur qui, mué en cerf, fut dévoré à belles dents par les chiens de sa meutte ; il demeura coi en ces lieux champestres, ne regardant que avec envie telles beautés livrées sans voiles aucuns à ses regards audacieux, et sur le tout ententivement considéroit leurs blancs tetins, les mieux troussés que l'on eût

(') Joute, combat.

(-) Cheval de Bataille.

(■') Broderies.

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sçeu rencontrer, qui ne avoient moins de puissance de attirer et retenir un si gentil Chevalier que le aimant le fer, et le ambre le festu ; et eussent émus les Hermites même de Thébaïde, au point de leur faire désirer le dernier point de la félicité amoureuse et de les chevaucher tout a trac comme un père Carmelitain.

Tandis que Amador, retenant son haleine, étoit ainsi regardant ces gentes femelles, l'escuyer, plus atteint du désir de soi emparer de leurs accoutrements, que des beautés de leur deshabillé, sauta jus de son cheval, prins leurs habits, les mit en crouppe derrière lui et marcha en avant. Les trois baigneuses, ce appercevant et en même moment Amador, lui en firent leurs doléances ; alors le Chevalier, plus que outré de l'insolence de son Escuyer, piqua fièrement son destrier après lui, et ensuite de aigres remontrances, le contraignit à reporter les hardes et linges où icelui les avoit prins : puis craignant avoir encouru l'inimitié de ces trois Dames pour les avoir ainsi par trop niies considérées, ou de estre féru de leurs beautés, sans espoir du guerdon de amoureuse mercy, il print congié d'icelles sans mot dire avec non moins de grâce que de politesse.

Quand le Chevalier s'en fut parti, ces trois personnes, de beauté plus que humaine, puis que elles étoient voirement Fées, se reprochant de n'avoir pas reconnu par quelques dons l'honnêteté d'Amador, le rappellèrent : il seroit indague (') et malhoneste, gentil Damoisel, dit la plus âgée, que Fées telles que nous fussions en reste avec vous ; parquoi voulons chaqu'une vous faire un don, voici le mien : vous serez bienveigné (-) et accueilli de tout un chaq'un, et sur le tout du beau sexe, près du quel serez renommé par vos proësses, et par tout lieux où vous paroistrez, on vous offrira à l'envi chevance et argent, de sorte que ne serez plus jamais en disette de bien

(') Indécent.

(=) Reçu.

quelqu'oncque. — Moi, dit la deuxième Fce, je entends lui faire

un présent nouvel, et moult singulier en celui endroit la

pucelle soi arrestant rouge comme charbon, et le Roi la jugeant en embaras : " Si ce est le nom Allemand que vous avez oublié, il s'appelle Fotz^ dit-il ; poursuivez. — Bien donc, Sire reprint la fille ; la Fée lui dit en riant : " Je veux que tout Fotx que il voudra interroger, soit forcé de répondre aux questions que lui fera ce courtois Chevalier (^). "

— Ma sœur, adjouta la troisième, votre présent n'est mie complet,je le parachèverai, par ainsi je prétends que, où, par impréveu événement le Fotz ne pouroit parler son voisin réponde pour lui 0.

(') Cette plaisanterie a été tlepuis développée par le célèbre Diderot dans son roman erotique intitulé, les Bijoux inJiscrets : (c'est-à-dire les Snoc caquetants) Monumitapa, (Paris) 1749, in 12, 2 vol. Cat. Pompadour, n" 2147, p. 243, 1765).

(■) Mauriceau avance qu'il y a des Fo/^ qui parlent comme leur antipode', ce qui déplait beaucoup a.uK preciiuses et surtout aux /ir«o/>w jeunes et jolies, car pour les vieilles, elles sont prêtresses nées du dieu Crépitas ; demandez plutôt à leurs confesseurs. Voici l'observation de Moriceau sur les Snoc boréens : " Il y a des femmes qui rendent quelquefois des vents de la matrice avec aussi grand bruit que si c'était de l'anus, (surtout dans les secousses et ce que Montaigne appelle esquarquillemens du coït), ce qui toutefois ne leur cause aucune autre incommodité que l'indécence de ce bruit extraordinaire, qui au surplus n'est point fatal au nés. (Aphorismes 22 de Moriceau, p. 13 et 1 4, Paris, Henri, 1694, in 16.)

Messieurs de la société gouailleuse des francs -péteurs de Caen ont ignoré cette anecdote, particularité de l'hist. nat. de la femme, N. iterum que le fameux Curé de Meudon, livre 4, ch. 45 de son bréviaire joieux, parle des Nonnes du couvent de PeteSec en ces termes (c'est le diable de Papefiguière qui jase.) " Je vais tenter du gaillard péché de luxure les nobles nonnains de Pete-Sec, les cagots et briffaux aussi : de leur vouloir je suis plus que asseuré....

Lancelot a avancé que sous le nom de Pete Sec, Rabelais désignait la célèbre abbaie de Remiremont et ses fringantes chanoinesses ou seminonnains, les mêmes qui font faire le trentain (communier) par leurs chambrières pour elles. (Voiez mes Stromates, p. 1882 et une autre anecdote ci-après.)

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Amador, qui n'avoit jamais veu de P'ées et ne cuidoit pas que ces belles Nayades fussent telles, demeura moult estonné de leurs gaillards propos, et pensant que avoient voulu se gaber de lui, les quitta assez brusquement, et rejoignit son Escuyer, auquel récita les dons extraordinaires que il venoit de en recevoir, ains plutôt les railleries que il se persuadoit avoir essuyé d'icelles.

L'Escuyer faisoit encore de grands éclats de rire, quand un Damp (') Abbé, lequel sur sa monture alloit traverser la voye où ils s'entretenoient, ayant choisi (') le Chevalier piqua vers icelui, mit pied à terre, et humblement le supplia de recevoir tout ce qui étoit pour alors de sa dépendance. Amador, confus, ne savoit que répondre, quand l'Escuyer, lui approchant de l'oreille : " Par M' Saint Avertin (^), lui dit-il, le fait n'est mie douteux, ce sont Fées, les donsja opèrent. Pour en juger sans point de faute, interrogez lefotz de la jument, ce en est vme qui sert de chevauchure à Damp Abbé. " Le Chevalier ne fut brin rétif à l'avis et y ayant regard : " Fotz de jument, dit-il, apprends-moi où va ton maître. " — " Il va, répondit le fotz d'une voix enrouée, mais distincte, voir sa mie, et lui porter l'argent de la sacristie et du revenu de l'abbaye, pour acheter robes et escoffions. "

Damp Abbé, plus que émerveillé de entendre parler sa monture par endroit si nouveau, en cuida mourir de frayeur ; il jette habit, escarcelle, et tout ce qui lui étoit nuisible à soy sauver, prend la fuite à beau pied, sans lance, et ne ose jetter un regard sur sa jument que il croit possédée de Luciabel (*) ou tout au moins de Béelzébut. Amador le appelle en vain ; il court, adonc le chevalier mettant en bas tout scrupule, se .empare de la dépouille du Moine, que il prent comme un présent de la première Fée.

(') Damp vient de Dominus, Dom.

(^) Apperçu de loin.

(^) Voir ci-après, note sur St Avertin. (') Lucifer.

Après a\oir chevauché par monts et par vaux les quatre jours ensuivaiis, Amador et l'Escuyer arrivèrent sur le vespre d'une jeune, gente et riche veuve, qui ce iour étoit en nombreuse compagnie. Dès l'abord qu'il parut, tout le monde lui vint au devant, et à peu ne tint que la veuve et toutes les Dames de sa suite ne se le arrachèrent ; c'ctoit à qui lui feroit plus de blandices et caresses. Le Chevalier fut d'autant mieux content de l'accueil, que la Dame Châtelaine étoit frisque (') et gaillarde, et joignoit à beauté non commune, esprit presque céleste. Les tables levées, la Veuve, retenue par la présence d'une sienne Tante, qui de peur des esprits, avoit fait dresser une couchette dans sa chambre, fît conduire Amador dans un appartement non moins superbe que entendu ; et il n'y fut pas plutôt entre deux blancs linceuils tout parsemés de roses (*), que la Veuve, appelant la plus jeune de ses femmes : " Or ça, ma mie, lui dit-elle tout bas, allez tenir compagnie au bon chevalier Amador, qui semble un épervier, tant il est éveillé, gai et mignon, (^) et lui dites que à votre place, je irois moimême, si ce n'est ma tante, dont la présence m'est enhui (■*) insupportable et moult incommode.

La fille, rouge comme braize, à peu ne tint que ne obéit point au commandement, tant sage étoit et vergogneuse. " Saintes loix! dit-elle en chemin, protectrices de mon honneur, éveillez-vous et regarder le mal qui lui pend à l'oreille, ne permettez que je succombe, et que en faisant le vouloir de Madame, je laisse aussi flétrir le bouton épanouissant, la rose vermeille et la fleur non éclose de ma \irginité qui me ont fait jusque enhui marcher la tête levée!" Telle étoit de premier

(') Jolie, mignonne.

(-) Voir les mémoires sur l'ancienne chevalerie, par Lacurne de Ste Palaie.

(■') Tapez-lui bien la queue.

(^) Aujourd'hui.

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abord la résolution de la suivante, mais n'y persista longuement; ains par le pouvoir forcé de la Fée, (faut croire) poursuivit sa route avec une dévotion toute autre que dire ses heures, et si elle fut aise par la suite pas ne faut, Sire, le requérir ; par quoi vint se couler tout bellement dans le lit du Chevalier qui commençoit à so)' reposer. " Qui va làr " dit Amador, se éveillant en sursaut, et sentant quelqu'un se glisser auprès de lui. " Ne ayez peur, répondit la Dariolette ('), en lui baisant la main que elle lui porta dans la suite sur les tétins. Je appartiens à Madame, qui en sa place me onvoye devers vous, de peur que tout seul ne vous ennuyez cette nuit. " On peut bien se imaginer si le Chevalier sentant la doucevir et la fermeté de peau (-) de la suivante, la reçut mal, ains au contraire la embrassa tant à son avantage et de telle sorte que il lui fit danser le branle gai où l'on fait les filles femmes, et expérimenter le mal (que on dit, Sire) qui ne se sent que au premier assaut de telle forteresse; bien est vrai (dit la chronique de cette histoire \éritable) que la voyant, dans l'abord, un peu fâchée et ébaïe de cette première secousse, fit soudain la seconde charge et plusieurs autres par après, le tout sui\ant le don de la Fée ; ce qui plut tellement à la Dariolette, que sans plus penser à la cuisante desfloraison, v print si grand goût, que estoit preste encore à demander que il recommençât, quand Amador, en la caressant et lui témoignant \ouloir prendre quelque repos, fit signe du doigt au fotz de répondre, et lui dit: " Mon joli ami, apprenez-moi sincèrement de quelle part vous êtes ici venue." — " Ce est Madame qui me le a commandé, ne pouvant venir elle-même, répondit-il, on vous en a déjà assçuré. ''

(') Fille, suivante, soubrette. Caigae de chambre, dit le patois Lorrain.

(-) On employait le terme indécent de cuir sous Henri III et Henri IV, comme si une femme était une 'vache. (Voiez entr'autres les œuvres de la Framboisière.)

La pauvre soubrette émerveillée de se entendre ainsi parler sans ouvrir la bouche, fut si tellement frappée d'effroi que sortant brusquement du lit se enfuit en chemise dans le cabinet de la châtelaine sa maîtresse. La Dame qui étoit à se pimpelotter ('), la voyant ainsi toute hors d'elle, lui demanda la cause du peu de séjour eTnprès d'Amador : " Ah ! Madame, répondit en tremblant la fillette, bien est vrai que le Chevalier est gentil et rude jouteur, quoiqu'il ait sonné la retraite un peu plutôt que ne aurois voulu, pour l'aise et bien de ce plaisir que ne connoissois encore ; mais il me a semblé si doux, que ne sçavoit si ce étoit fantôme ou chose véritable ; en manière que cette effrénée volupté a cuidé chasser l'âme de mon corps pour occuper j3ar trop de place en mon cœur ("). Cependant le courtois et presque infatigable Amador, a un vice par trop grand et anguillonneux (')." — " Quel est donc ce vice, soy s'écria la belle Veuve ? " — " Ah Madame, répliqua la suivante, il a le secret de faire parler les/ô/z;, ils répondent juste à ses demandes." " Quels contes me faites! reprint la châtelaine, en soy éclatant de rire. " — " Je ne exige pas que me croyez sur ma parole, dit la soubrette, mais je le ai entendu de mes deux oreilles : je en jure par M. Saint Guignolet, {*) et serois encore côte à côte du Chevalier se ne étoit la frayeur que m'a causé si singulière avanture ; au demeurant, si n'adjoutez foi à moy serment, faites- en vous-même épreuve. " — *' Allez, sotte, dit la Dame d'un ton sévère, allez couchier, nous verrons demain ce qui en sera, pour inoi je vais me mettre au lit. ''

(') Se faire accommoder pour être pimpante. Friser, pommader, éponger, épiler, chignoner, farder, se masquer et ganter de peau onctueuse pour la nuit. (Voiez la 6^ Satire de Junénal et les remarques comiques du bon abbé de Marolles.)

(') Vide, page 3, c^'ur pour «or ou Jota.

(^) Cauteleux, malin.

(^) .Sur ce drôle de saint et St Avertin son pendant, voiez la légende abrégée, dans l'Hcxameron rustique du célèbre Lamotte-le-Vayer, 6= journée, p. 156-168, Amsterdam, Jacques le Jeune, 1672.

NOCRION, CONTE ALLOBROGE 255

Le Che\alier avoit ordonné ses affaires pour partir le lendemain à matin, quand la Dame du Château, épreinte de curiosité, mit à profit le sommeil de sa tante, et entra dans la chambre de Amador qui jà étoit levé pour, de lui obtenir encore un jour de résidence sous prétexte plausible et apparent; ce que ayant obtenu et le prenant par la main : " Seigneur Chevalier, lui dit la gente Veuve, bien que ieune, je ai vu du monde de tout pays et état ; qui plus est, je ai beaucoup entendu histoires étranges et merveilleuses, mais rien ne peut estre apparagé (') au plaisant talent que l'on dit que possédez. En dois-je croire ma fille de chambre ? " — " Et que vous a-t-elle dit, ma belle Dame, reprint Amador r " — " Chose du tout incroyable et ridicule ; que faites parler \qs fotz quand vous plaît ; cela voirement est impossibl ('). " — - " Rien n'est pourtant plus véritable, répliqua Amador, avec non moins de douceur et de modestie, si le voulez en ferez expérience sur l'heure. " — " Certes, dit alors la Châtelaine toute ébaïe, je veux sçavoir le vrai de cecy, et malgré ce que affirmez sur l'article, je gage bien mon diamant contre cent pièces d'or, que jamais ne ferez parler le mien... " — "Je tiens le pary, répliqua Amador, et me engage à lui faire dire au moins trois mots, quoique légèrement fatigué de... i^) " — " Sept si le pouvez, interrompit la Veuve, je le vais préparer à vous donner audience, et reviens dans le moment faire apparoir votre béjaune.

La châtelaine, en achevant, soj' retira dans sa chambrette ; mais le discours de la Dariolette et le ton ferme du Chevalier ayant mis son esprit jà allarmé en détresse, à tout hazard et

(') Comparé.

(-) Sauf respect, on peut appliquer ici ce rébus de la séraphique Thérèse de Jésus, réformatrice des Carmes, sur un mystère très chatouilleux ; " il faut le croire pour le voir, il faut le voir pour le croire. " Blot, cité dans mes Stromates, p. 2013, le traite de rébus d'écran, n'en déplaise aux discours de l'écriture sainte.

(■') L'onanisme du doigt médius ou masturbateur ou du godemiché.

pour ne perdre la gageure, elle se avisa d'une précaution plaisante, mais non moins sage que utile, pour ôter la parole à ce que on vouloit lui faire accroire estre une bouche ; et moult contente de la ruse, revint par après toute joyeuse retrouver Amador, " Or voyons à présent, dit-elle, beau Chevalier, l'effet de votre pouvoir magique ; interrogez à votre aise... " Amador regarda lors la Veuve qui plus belle étoit, de sorte que tout ébahi de sa grande beauté, il lui répondit : " Par ma foy, Madame, mon cœur, mon corps et toute ma chevance est à votre commandement, ce n'est rien qui peut vous plaire que ne fisse volontiers, tant est doux votre regard et belle contenance..." — " Il ne est question de doucereux compliment, reprint la Veuve, il se agit de la gageure convenue; nous parlerons en après de la queue, du reste. " — "Bien donc, répliqua le Chevalier, mettant un genoiiil bien humblement à terre, Sire, fof^^ objet de mes plus chers désirs, apprenez-moi ce que votre tant belle maîtresse vient de faire dans son cabinet. " Amador regardant malicieusement la Veuve attendoit la réponse; mais au diable si \tfotz répondit; il ne desserra pas seulement les lèvres ('), faute de pouvoir prononcer un tant seul mot ; et la question se répéta maintes fois avec aussi peu de succès, maugré les conjurations du Chevalier.

Adonc, Amador, tout hors de lui, soy arrachoit les cheveux de dépit et de rage, non tant de desplaisir de perdre le parv, que le beau don qu'il avoit reçu de la deuxième Fée. Cependant, la Dame riant en par elle et se gaussant, le agaçoit et le vilipandoit, de façon que auroit voulu être mort, quand l'Escuyer caché dans un cabinet ('), sortit d'icelui, et voyant que son Maître suoit sang et eau pour le silence du obstiné et

(') Ou les dents. Sur cette différence voiez le Coupecu de la mélancolie du chanoine Verville, chap. intitulé, Glose, p. 113-117, édition de Parme (Hollande), 1678, in 16.

(") Boudoir, chapelle.

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du superbe Fofz,^ si que toutes les parties de son corps en furent dépitées, que étoit prêt à se pâmer : " Eh ! quoi donc, Monseigneur et Maître, lui dit-il ? il semble que dans ce moment avez l'entendement tant embrouillé, que avez totalement mis en oubli le don des Fées : ne vous souvient, beau Sire, que la moins âgée d'elles a dit que si par cas non prévu le Fotx perdoit la parole, son voisin la prendroit pour lui.,.r " " Ah ! trop féal et secourable ami, se récria lors Amador, en soy jettant au colet de l'Escuyer, tu me rends la vie... Bien donc, gentil petit voisin, mon bien aimé ('), apprends-moi pourquoi

le Fotz, ne veut mie me répondre " — " Eh! comment diable

parleroit-il, dit lors le voisin (-), d'une voix claire et haute, il a la bouche pleine de coton ou de laine ; car ce lieu est tant ténébreux, que je n'y vois pas trop clair. En un mot. Madame, lui en a tant et tant fouré dans la bouche, qu'il est prêt de en étouffer. Tirez le de cettui embarras, et verrez comme quoi il bavardera ; je sçai bien l'envie qu'il a de parler, ce ne est de hui que nous nous connaissons, il ne fait presque rien, sur-tout en matière de galanterie, sans mon secours, (je suis son ame, sa yisy son mouvement.) "

Si le Chevalier ne se pouvoit tenir de aise, la Dame Châtelaine, bien ébahie, étoit demi morte, et suffoquée de pudeur et de honte. " Ah ! gente Veuve, dit lors Amador toujours à genoux, jouez avec moi à beau jeu sans villenie ; arrière tout dol, malengin (^) et supercherie. " La Dame se laissant adonc amollir

(') Amador se décèle ici pour sacrifier aux deux Vénus ; on sait que c'était le goût d'Horace et de l'évêque d'Autun. Voiez liv. 3, odes i et 26 et l'épode XI.

Sur l'évêque d'Autun, voiez mes Stromates p. 507 et la fameuse Epitre au eu, de Manon (jeune grisette de 15 ans belle comme Vénus) par Baculard Arnaud, auteur des Lamentations de Je're'mie, en vers, 1752 et 1757. " C'est bien rentré de piques " (dit Rabelais) qu'un joli eu avec Jérémie.

(-) Réponse du eu.

(^) Tromperie.

par les doux propos du Damoisel, qui de amoureuse tristesse, et pour voir sa Dame courroucée, répandoit de grosses larmes et en abondance ; et lui ayant octroyé de décotonner, (') lui même, le pauvre muet, il n'eut si-tôt recouvert la parole dans' les mains du Chevalier, que il parla plus que ne auroit voulu la Veuve, et sans attendre interrogation ; a donc apprint d'icelui le gentil Amador, comme quoi amour, ce petit archelot, avoit en sa faveur subjugué le coeur de la Châtelaine, si que ne aspiroit que à le faire seigneur et maître de son corps et de toutes ses chevances.

Le Chevalier, acertené du fait par le silence de la Veuve, qui ne nioit les discours du Fot%^ le print au mot, et la nopce se fît avec moult contentement du babillard, qui soy ressentit bien amplement, avec joyeuseté et à bouche que veux-tu, des plaisirs amoureux dont avoit été sevré depuis la veuvage.

Par ainsi Amador, par la faveur si singulière des trois Fées, en soy mariant avec la Dame, du Châtel, eut richesses et bobans (') à souhait, ainsi que fortune stable et brillante, dont fît part à l'Escuyer, auquel avoit si autentique obligation ; puis avec icelui passa en Portingal, où par adresse et bravoure obtint le prix de la joute : et tant plut aux Dames pendant le peu de séjour que y fit, que ne en partit sans y avoir bâti cinq ou six petits Portingalais.

La pucelle Nocrion eut à peine fîni de narrer son fablieau, que le Roi Amançon lui sauta au col, et à bien peu ne tint qu'il ne allât de vie à trépas par force de rire ; puis après a\oir ordonné au Secrétaire de écrire ce conte en lettres d'or dans ses archives, se remembrant la gentillesse du corps de la pucelle, ensemble la grâce, naïveté et modestie sans pareille, dont avoit récité l'histoire de Amador le gentil ; outre plus ensuivant la prédiction du sage Nigromancien, recouvrant dans le moment

(') Débourer.

(-) Dequoi vivre somptueusement.

NOCRION, CONTE ALLOBROGE 259

la santé ferme et telle que a\'oit avant sa. maladie, il ne voulut différer ses nopces ; par quoi la gente Nocrion, qui sur tous les biens qui lui pouvoient advenir, ne en désiroit un plus grand que celui-là, et connoissoit combien lui étoit avantageux, fortifiant par Blandices, Mignardises et caresses permises l'amour du Roi Amançon, icelui la mena droit au Moustier {'), d'où après cérémonies en tel cas requises, la conduisit dans le lit royal; là, en après maints baisers préparatifs, plus doux que miel, qui n'étpient proprement baisers, ains appas de sucre et canelle ; et avoir sucé le nectar que il cueilloit sur les lèvres coralines de la pucelle, et au bouton de rose de ses tétins d'albâtre, il entra enfin dans le palais de Gnide ('), et eut jouissance avec elle à plusieurs reprises du plaisir le plus cher et le plus exquis que sauroit procurer Cupidon et sa mère ; et comment ce Monarque ne le eut-il fait avec satisfaction indicible ? La pucelle, après le premier assaut, soutenu par icelle avec fermeté meslée de plaintes moitié dolentes moitié joyeuses, le liant dans ses amoureux bras : après lui avoir donné maints tours de bec, pigeonnant (') et folastrant avec la liberté que deux époux peuvent prendre, lui dit: "Bien, mon Roi, y a-t-il quelque vice en mon corps qui mérite le moindre dédain ? Certes ce tetin ne vous semblera mol, ne l'un trop prochain de l'autre ? Ces bras qui vous serrent sont charmes à suffisance, ces cuisses et fesses rondes et fermes (") ; quant au reste, ne y a rien en moi qui ne

(') Au temple, (à l'église, à la makomerie, (mosquée, pagode) comme s'exprime le bon Saint-Louis dans Joinville).

(') Voiez le poëme de La Pucelle de Voltaire. Palais dit propitiatoire, chapelle de liesse aurait été plus inignard. Je dois cette remarque à l'aimable théologien qui m'a fait présent de Nocrion.

(') Pigeonnant la mignotise d'amour, dit le chanoine Verville, des baisers-langue-en-bouche. Voiez sur cet exercice l'Ame de l'amour, selon quelques casuistes (entre autres Sanchez) Jean Second, du Bellai, Belleau, (Bonefons,) Durant la Bergerie et (le bon) Marot et (en dernier lieu) Dorât.

(-) Les Lorrains appellent de beaux tétons, de belles fesses, des boute-entrain.

peut contenter le plus grand desDicux; et vous mon tout seul et bel ami, à qui je viens de le abandonner, quel plaisir ne en avez receu, et ne en recevrez vous a volonté. "

Enfin, la nouvelle Roine Nocrion fut si bonne maîtresse en subtilité féminine, et sceut tant bien allécher Amançon par paroles lascivement honnêtes, baisers pudiques et mignards, et embrassemens excitatifs, que depuis en ça, le Monarque l'aima à toujours et en eut belle et nombreuse lignée ; icelle régna longues années sur le trône des Allobroges, et ne print fin, comme récitent les Histoires, que par la mort du fils Dauphin, d'un certain Humbert qui fit présent de son Royaume au Monarque lors régnant dans les Gaules.

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