L'AMANT PENDULE
(Conte)
Un rendez-vous manqué peut avoir son mérite,
A moins de frais on en est quitte
Et l'on en a de même tout l'honneur.
Mais être pris en tête-à-tête Par quelque mari malhonnête, Y penser seulement fait peur.
A deux amants depuis longtemps gênés, La fortune à la fin cessoit d'être fâcheuse.
Mari dehors, valets gagnés, Tout préparoit la nuit la plus heureuse ;
Leur bonheur déjà commençoit.
Quand du marteau le coup qui se redouble, Vient apporter la terreur et le trouble :
Ainsi le maître s'annonçoit.
De l'éviter paroissoit difficile.
Que faire ? Oîi se cacher r Dans quel trou ? Dans quel coin ?
Une pendule, objet de tout son soin, Offroit un assez long mais bien peu large azile; Pour comble de malheur, cet époux horloger,
Augmentoit encor le danger.
Il écoutoit sans cesse son horloge, Et de ses battements la régularité
Lui répondoit de sa bonté.
Il faut que le galant s'y loge ; A peine on eût le temps de lui notifier D'imiter sans repos le bruit du balancier
Dont il vient de prendre la place, Et dans l'instant lui-même on le remplace. Cruel amour ! Aoilà donc de tes coups ! Après cela, qu'on aille en rendez-vous ! Peut-il être, en effet, position plus dure, Qu'un amant soit l'interprète du temps,
En compte, en marque les instans,
Et qu'il batte ainsi la mesure
Des plaisirs d'un heureux époux r
Mais cependant, consolez-vous.
Sachez que ce mari, revenant pour affaire Avoit trop à parler pour avoir rien à faire,
Et que, d'un blanc seing fort pressé. Il s'occupa bien peu d'un sein plus blanc encore.
Par la frayeur alors fort oppressé. Emportant son écrit, il part avec l'aurore.
Lors le pauvret sortit de son étui ; Ni vous ni moi nous ne mettons en doute
Qu'il fut payé de son ennui.
Plus le plaisir est charmant plus il coûte.
Et c'est alors qu'il sut exécuter
L'ordre donné de ne point s'arrêter. En le débarrassant d'un si cruel obstacle L'amour en sa fa\eur avoit fait un miracle :
Il fit en faveur de l'amour
Bien des miracles à son tour.