‹ uvres badines et galantes du comte de CaylusChapitre 39 sur 41 · LE NOUVEAU RAJEUNISSEMENT · texte numérisé non relu

LE NOUVEAU RAJEUNISSEMENT

(Conte)

Qu'est devenu le bon vieux tems r L'amour suffisoit aux amans.

Le berger discret, sûr de plaire, Jouissoit même du mystère, Et ses plaisirs, toujours secrets, Etoient plus purs et plus parfaits. Mais ce temps si digne d'envie S'en tut avec la bergerie.

L'amour, d'abord un peu badin.

(^) On connoît le Rajeunissement inutile, de Moncrif : L'aimable Déité que l'Orient adore Qui préside au matin, que suivent les Zéphirs....

De\'int à la fin libertin ;

Souvent gentille tromperie

Egaya la galanterie :

Mère en défaut, ri\'al trompé,

Mari jaloux, tuteur dupé,

Galant escroc, dette acquittée.

Femme prise, femme quittée,

Ont été fort gais passetems

Et sont contes assez plaisans.

Un de ces tours-la m'a fait rire,

Et j'ai besoin de te le dire.

Un de nos seigneur de la Cour,

Leste, brillant et fait au tour.

Accoutumé toujours à plaire.

Se lassa de cet ordinaire.

Ou plutôt ce fut un remords.

Je sens bien, dit-il, tous mes torts.

Je suis à tous insupportable,

Je veux faire amende honorable ;

Je viens, je \'ois et j'ai vaincu.

Par moi tout le monde est cocu.

Du créateur qui s'est fait homme

Je veux faire le second tome.

J'ai fait des cocus à foison,

Je veux l'être de ma façon.

C'est là s'exécuter je pense,

Et se traiter en conscience.

Je ne sais encor ce qu'il dit,

Mais voici bien comme il s'v prit :

Il décompose sa figure,

Cache sa blonde chevelure

D'une perruque in-folio,

De tabac s'emplit le naseau.

Tout en lui se prête au mensonge,

Sa mine se ride et s'allonge,

Sa démarche s'appesantit,

Sa langue même s'épaissit.

Dans ce décrépit équipage ,

Il vient adresser son hommage

Et conter ses vieilles ardeurs

A certaine nymphe des chœurs.

Son amour et sa bourse pleine

Touchent le cœur de l'inhumaine.

Et hâtant la conclusion

Dès lors il prend possession,

Jouant toujours son personnage

II ne dément pas son grand âge.

De la belle il jouit vieillement.

Mollement et péniblement.

On croit que sa tendre folie.

De ses plaisirs et de sa vie.

Doit être le dernier effort

Et que c'est son arrêt de mort.

Cette fatigante carrière

Fut la première et la dernière.

Bien longtemps après il souffla

Et quand il le put, s'en alla.

Mais bientôt il se débarbouille,

Le vieil homme alors il dépouille,

Et devenant abbé charmant.

Il vient offrir un autre amant

A son infidèle maîtresse.

A lui plaire, l'abbé s'empresse ;

Il étoit jeune et vigoureux.

Aussi fut-il bientôt heureux,

Et le fut-il par excellence.

Toute la nuit fut jouissance.

Dans les entr'actes on parla

Du bonhomme et l'on s'en moqua ; De son âge et de sa figure, Surtout de sa grotesque allure, Dans l'amoureuse jonction Il étoit toujours question. Du fier abbé chaque prouesse Avec la pénible caresse Etoit mise en comparaison.

Et toujours il faisoit raison Du profane et mauvais usage Que le dégoûtant personnage Avoit fait d'un autel charmant.

Alors, bien las et bien content : " Adieu, dit-il, nouvelle Aurore, En ta faveur les dieux encore M'ont, à l'exemple de Titon, Remis sur un assez bon ton ; Comme lui, j'ai fait grand usage D'une jeunesse de passage.

Un tel miracle de l'amour Ne sauroit durer plus d'un jour.

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