CANCER DES RAMONEURS
J'ai toujours regardé celte maladie comme une des plus curieuses auxquelles le coips do l'homme soit exposé.
Le malheureux qui est destiné à l'état de ramoneur non seulement est exposé dans son enfance à tous les dangers qui résultent de la nécessité où il est de monter à des hauteurs considérables; non seulement il est soumis, durant sa jeunesse , aux traitemeus les plus cruels (l),aux privations les plus dures, et durant l'âge adulte demeure comme étranger au reste de la société, mais encore il est sujet à une maladie qui est le résultat du travail dégoûtant auquel il se livre.
La suie, au contact délaqnelle sont constamment exposés les ramoneurs, se logeant dansles rides de la peau , dans les points où l'épiderme est le plus mince, et où la peau esl riche en vaisseaux, détermine chez, beaucoup de ces individus une irritation suivie d'ulcération. Cette dernière offre avec le cancer une ressemblance telle qu'on lui en a donné le même nom; et assurément cette ulcération présente dans plusieurs de ses caractères une frappante analogie avec le cancer de la lèvre.
Je n'ai rencontré cette maladie que dans deux endroits du corps , au scrotum et à la joue. Dans la première de ces régions elle est très- fréquente , dans l'autre je n'en ai rencontré que deux exemples. Le premier cas, dans lequel l'ulcération siégeait au centre de la joue, s'est présenté chez un vieillard, dont le visage était ridé par l'âge, et par conséquent dans des conditions propres à lui permettre de retenir une certaine quantité de suie. Celle-ci détermina une irritation de la peau^ et y produisit des fissures jusqu'à l'époqne où se développèrent les symptômes que je vais décrire: dans le deuxième cas , la maladie commença sur la joue, piès de la commissure, d'où elle se propagea aux deux lèvres. M. Keatt m'a dit avoir observé aussi un cas dans lequel la maladie siégeait à la joue.
Le premier symptôme de cette maladie est une verrue sur le scrotum, qui paraît fendillé à sa surface ; sur cette verrue se forme une croûte , qui bientôt la recouvre entièrement. Si la croûte est grattée ou enlevée, les papilles existant à la surface de la verrue apparaissent animées, rouges, fendillées, et laissent échapper un liquide séreux, peu épais, tne
nouvelle croûte se forme sur la verrue, et y reste jusqu'à ce qu'elle en soit enlevée, soit accidentellement, soit par le progrès de l'ulcération. Alors il se développe à la surface malade une vascularité très-abondante, et il s'écoule une sérosité sanguinolente. Cependant il reste toujours une croûte, jusqu'à ce qu'enfin il se soit formé au dessous d'elle une ulcération étendue. Si l'on examine l'ulcère avec soin , il paraît résistant, ses bords sont endurcis et renversés, sa surface est inégalement injectée , de telle sorte que dans quelques points elle est jaune, et dans d'autres rouge et vasculaire. Il s'en échappe une sérosité sanguinolente dout l'odeur est souvent très-fétide; cependant quelquefois la matière qui se forme olïre les caractères du pus.
Au début , on épiouve moins une douleur véritable qu'une démangeaison incommode ; mais par les progrès de la maladie la douleur devient lancinante, semblable à celle qui est produite par un pincement, accompagnée de chaleur locale, de même que dans les affections de la même nature des autres parties du corps l'ulcération envahit peu à peu la tunique vaginale, qui devient le siège d'une induration morbide , et atteint la surfai,'e du testicule. Lorsque l'ulcération a pris beaucoup d'étendue, les ganglions de l'aine commencent à s'engorger; un d'eux ouplusieurs deviennent durs et tuméfiés; ils s'enflamment, ils s'ouvrent sous l'influence des cataplasmes et des fomentations, et fournissent une sérosité sanguinolente mêlée de pus.
L'ulcération a une marche lente dans ces ganglions; la surface de l'ulcère est endm-cie, ses bords sont renversés , elle laisse échapper de quelques points de sa surface de la sérosité, et de quelques autres une matière grumeleuse, ou sanie blanchâtre.
Enfin, tantôt l'ulcération creuse dans l'aine une excavation profonde , tantôt elle s'étend largement en surface. Dans le premier cas, les vaisseaux fémoraux, ou quelques-unes de leurs grosses divisions, sont dénudés et ulcérés ; de sorte que la mort peut être causée subitement par unehémorrhagie fou droyante. Dans le second , le malade est lentement épuisé par la fièvre, l'insomnie et la suppuration. Dans quelques cas,le scrotum est presque complètement détruit par l'ulcération progressive.
(l) J'ai vu à l'hôpital de Guy uQ ramoneur âge de 12 ans, dont les genous étaient largement ulce're's à force de grimper : cependant malgré la douleur et rhémonhagie qui en résultaient, son maître le frappait pour le forcer a monter dan» les cheminées.
MALADIES DES ENVELOPPES DU TESTICULE
Après l'extirpation de la partie malade, la dissection y fait reconnaître les dispositions suivantes : la partie la moins profonde du tissu cellulaire qui avoisine l'ulcération est remplie d'une matière squirrheuse blanche, très-peu vasculaire, dont la surface de section présente un aspect très-analogue à celui de la surface de section du cancer delà lèvi-e. Les ganglions inguinaux ont perdu leur aspect normal; ils sont tuméfiés et endurcis, contiennent une matière solide dans quelques points, molle, blanche et grumeleuse dans d'autres; ils se montrent extrêmement vasculaires dans certains endroits; dans d'autres, complètement dépourvus de vaisseaux.
D'après le nombre des individus qui exercent le métier de ramoneur, et la rareté comparative des cas de ce genre, il semble qu'il doit exister quelquecondiliongénérale ou locale qui disp'jse à cette maladie : je suis disposé à penser qu'elle dépend btauconp plus de conditions locales que d'une disposition constitutionnelle. En effet, les sujets qui en sont atteints paraissent jouir d'une très-bonne santé au début de l'affection; ce n'est que plus tard qu'ils perdent cette santé, par suite des progrès de la maladie. Quelques uns d'entre eux, il est vrai, se font remarquer par leur intempérance, ce qui les rend extrêmement irritables. Mais je pense que la finesse de l'épiderme et la sensibilité de la peau permettent à la suie d'y produire une inflammation de nature spécifique, et d'y déterminer l'épanciiement d'une matière particulière, et que l'inflammation, une fois produite, se propage par simple continuité de tissu, et par l'irritation des ganglions absorbans,
La médecine est impuissante contre cette affection, au moins les moyens dont j'ai fait l'essai sont restés sans résultat. Toutes les applications locales faites dans l'intention d'obtenir directement la guérison sont inefficaces. Il n'existe que deux modes de traitement, la destruction des tissus malades par la cautérisation, ou leur extirpation par l'instrument tranchant.
On étend en couche épaisse sur de la charpie et l'on applique sur l'ulcère un mélange composé d'une drachme d'oxide d'arsenic ^ incor-
poré dans une once de cérat au blanc de baleine. On retire ce topique au bout de douze heures, et ou le remplace par un cataplasme. L'arsenic produit une escharre, qui se sépare en peu de jours, et laisse à nu une surface saine.
Si une partie de l'ancienne surface cancéreuse paraît exister encore, on doit faire une nouvelle application de l'arsenic, jusqu'à ce qu'on ait obtenu une surface entièrement ravivée.
Si les ganglions sont tuméfiés et durs, l'application faite sur eux ne peut qu'aggraver leur état ; on ne doit point y recourir.
Lorsqu'on se décide à enlever la maladie par le fer, l'opération se réduit à une simple dissection. Les ganglions inguinaux tuméfiés ne doivent pas toujours être enlevés par l'instrument tranchant ; quelquefois en effet leur engorgement n'est qu'un simple résultat de l'irritation. Comme l'incision d'une partie du scrotum est peu douloureuse, de prompte exécutionetsans danger, on peut offrir au malade cette chance de guérison.
Dans les cas où la tunique vaginale participe à la maladie, il faut apporter beaucoup de soins dans son excision , afin d'éviter de blesser le testicule.
Après l'ablalion de la portion malade du scrotum, le sang qui s'écople des vaisseaux, même de ceux qui sont d'un petit calibre, donne lieu souvent à une hémorrhagie abondante , qu'il est difficile d'arrêter par la compression : il est utile, par conséquent, de lier tout petit vaisseau qui donne beaucoup de sang, de ne point panser la plaie tout de suite et de ne point se hâter de placer le malade dans son lit.
Il faut maintenir les parties dans un état de refroidissement, et faire garder au malade le décubitus dorsal; ces moyens sont propres à favoriser la contraction des vaisseaux. Quand l'hémorrhagie a cessé, il faut tenir les bords de la plaie rapprochés par des points de suture.
M. Earle a publié un bon mémoire sur ce sujet, dans les transactions Médico-Chirurgica' les de Londres.