L'INFLAMMATION DANS LE SEIN
Ayant divisé les maladies du sein, en celles qui sont le résultat d'une inflammation aiguë ou chronique , en celles qui sont d'une nature parti( ulière ou spécifique, et en celles qui sont d'un caractère à la fois spécifique et cancéreux, je vais actuellement examiner brièvement les effets qui résultent d'une inflammation aiguë ou chronique.
Je n'ai pas besoin d'entrer dans de longs détails sur les symptômes, le caractère et le traitement de l'inflammation du sein ; car , sous tous ces rapports, si j'en exceple pourtant la violence des douleurs, l'inflammation présente ici les mêmes phénomènes que dans toutes les autres parties de l'organisme.
Caractérisée , dans sa première période , par la formation d'une matière adhésive, elle l'est, dans la seconde , par la production du pus , et, dans la troisième, par un travail d'ulcération.
Dans la première période, l'inflammation de la totalité ou d'unepartie de la glande mammaire s'annonce par une tuméfaction sensible et résistante ; d'un autre côté , l'enveloppe cellulaire ou fascia membraneux qui recouvre cette glande et qui en réunit toutes les portions, ne cédant qu'avec difiiculté au gonflement inflammatoire, détermine souvent les douleurs les plus vives.
Les portions séreuses et fibreuses du sang s'y déposent en abondance, remplissent tous les interstices du tissu enflammé, et donnent lieu à un gonflement compact. Cette tuméfaction est bientôt suivie d'une rougeur inflammatoire à la surface du sein; à cet afflux succède une douleur très-aiguë , pulsative et accompagnée d'élancemens.
Il se produit sur un des points de la tumeur nue surface polie et proéminente, dont la saillie est due à la présence du pus.
Une réaction générale survient et s'annonce par l'invasion de frissons suivis de chaleur et de transpiration abondante.
Sur la paitie la plus proéminente de la tumeur , l'épiderme se détache , une ulcération se forme , et , à travers l'ouverture ainsi produite, s'échappe le produit de la suppuration.
Ce travail s'effectue dans une période qui varie de dix jours à trois semaines. Mais on observe, dans cette durée, des différences considérables chez les divers sujets ; différences qui tiennent, tant à l'irritabilité spéciale de leur
organisation, qu'à la profondeur à laquelle s'est formée la collection purulente.
La principale cause de celte inflammation est l'afflux sanguin qui survient chaque fois que l'enfant prend le sein , afflux qui est désigné vulgairement par les garde-malades sous le nom de montée du lait [draught] , et qui est , en quelque sorte, le phénomène préparatoire de la sécrétion du lait. Ces appels répétés, irrcguliers et violens du sang, déterminent une inflammation dont le développement est encore favorisé par l'exposition, fréquemment renouvelée, du sein à l'influence de l'air, ainsi que par les efforts puissans qu'exerce l'enfant dans la succion , toutes circonstances qui viennent s'ajouter, comme cause d'inflammation , aux troubles qu'éprouve la circulation de l'organe.
Les abcès du sein sont encore souvent la conséquence du retard que l'on apporte à présenter l'enfant au sein, après l'accouchement.
Ils dépendent aussi, dans certains cas, de l'abus des boissons stimulantes données à la mère.
Dans le cas où l'enfant n'est pas présenté au sein assez promptement après l'accouchement, on le prive du produit de la sécrétion qui précède celle du lait pur et qui souvent exerce sur lui l'effet d'un purgatif salutaire. Or, dans ce cas, l'état de plénitude dans lequel reste le sein de la mère devient, pour cet organe, une cause d'excitation.
Dans le cas d'ingestion de boissons stimulantes, les dispositions inflammatoires se développent sous l'influence de l'excitation générale déterminée chez la mère (1).
Le meilleur mode de traitement à suivre dans les cas de cette nature est le suivant.
Dans la première période , on fait des lotions avec un mélange d'une once d'alcool sur cinq onces d'eau, ou avec une solution d'acétate de plomb. On a recours à des évacuations provoquées par des doses répétées d'huile de ricin ou de sulfate de magnésie.
Dans le cas où le refroidissement produit par l'évaporation de l'alcool déterminerait une impression douloureuse, on pourrait substituer aux lotions alcooliques l'application d'un simple cataplasme tiède, et recourir à quelques applications de sangsues , en ne perdant pas de vue cependant que la partie es-
(i) D'après le docteur Key, cet emploi prématuré' et irratione îles stimulans est une cause fréquente de la fièvre puerpérale.
DES EPFEÏS 3&E L'ïNFLAMMAÏïÔN IkÀNS LE SEIN.
gentielle dû traitement consiste dans l'emploi des purgatifs.
Par l'emploi de ces moyens, on parvient souvent à pi'évenir la suppuration. Mais si cette terminaisou a lieu , des fomentations avec la décoction de pavots, des cataplasmes faits avec de la mie de pain et la même décoction, devront être appliqués sur le sein trois ou quatre fois par jour. Ces applications ont pour effet d'activer la formation du pus sous l'influence de leur chaleur, de déterminer, par leur humidité, le ramorcissement et le j-elâchemenl de la partie, et de diminuer, par leurs propriétés narcotiques, la susceptibilité nerveuse.
Dans le but d'adoucir encore les souffrances delà malade, de diminuer l'éréthisme et de modérer l'intensité des symptômes généraux, on doit administrer l'opium combiné avec f acétate d'ammoniaque, ou bien de simples potions purgatives contenant de faibles doses de sulfate de magnésie.
C'est une question en chirurgie que de satoirsi ces abcès doivent être ouverts artificiellement, ou s'ils doivent être abandonnés à euxmêmes.
Voici ma réponse à ce sujet : Si l'abcès marche avec rapidité, s'il est placé à la superficie du sein , et si les douleurs ne so7it pas très-vives , il est préférable d'abandonner les choses à leur coulas naturel.
Si, au contraire , l'abcès à son début est trèsprofondément situé, si sa marche est lente , si la douleur locale est très-vive , si la fièvre d'irritation est intense, et si la malade est, par l'effet d'une transpiration abondante , fatiguée et complètement privée de sommeil, on gagne beaucoup de temps, et on amène un soulagement marqué dans les souffrances, par l'évacuation du pus au moyen de la lancette.
11 ne fatidrait pas procéder à l'ouverture de l'abcès tant que les parties qui le recouvrent conservent une grande épaisseur. L'incision, dans ce cas, ne sert en rien à l'évacuation du pus ; elle se ferme par suite d'un'travail adhésif; l'accumulation purulente continue , et la perforation ulcérative des parois de l'abcès suit sa marche.
L'ouverture de l'abcès ne doit donc être faite que quand il s'est approché de la surface, et que la fluctuation y est distincte. L'étendue de l'incision devra être proportionnée à la profondeur de l'abcès.
J'ai observé plusieurs variétés de ces abcès. Voici en quoi elles consistent :
i° Quelquefois, plusieurs abcès se forment dans le même sein , se succédant coup sur coup, et devenant une cause de souffrances prolongées. Dans ces cas, on doit recourir aux préparations d'opium et de quinine , afin de diminuer l'éréthisme nerveux , et de soutenir les forces générales.
2" Dans quelques cas, l'abcès se forme à une grande profondeur et se fait jour au dehors par plusieurs ouvertures qui constituent autant de trajets fistuleux d'une étendue variable. Le meilleur mode de traitement, en pa-
reil cas, d'après mes propres obserf alious ," consiste à faire, dans ces trajets fistuleux, des injections avec une solution de deux ou trois gouttes d'acide sulfurique concentré , dans une once d'eau de rcses; on recouvre ensuite la mamelle avec des compresses imbibées de la même solution. Ces moyens ont pour effet de tarir la sécrétion morbide et de déterminer l'adhérence des trajets fistuleux.
3° Dans certains cas , l'abcès est situé plus profondément encore, entre la face profonde du sein et les côtes, en sorte que, quand il s'est ouvert à l'extérieur, il laisse un trajet fistuleux au fond duquel on rencontre les côtes quelquefois atteintes d'exfoliation , de nécrose superficielle. Cette circonstance peut ajouter beaucoup à la durée de la maladie. Dans ce cas, comme dans celui qui précède, les injections avec la solution acidulé indiquée plus haut constituent le meilleur mode de traitement.
L'incision des trajets fistuleux n'est pas nécessaire. En effet , dans le pi'emier cas, ils peuvent se cicatiiser par simple adhérence; et, dans le second, l'incision n'aurait d'utilité qu'autant que la portion d'os nécrosée serait tout-à-fait mobile.
Les abcès du sein, après leur ouverture, soit artificielle , soit spontanée , peuvent donner lieu à des suites plus ou moins graves, et sur lesquelles nous devons nous arrêter un instant.
Observation M8'— Une dame de constitution très-délicate , qui avait éprouvé de vives inquiétudes parce que son mari avait été mis en prison pour dettes, eut, à la suite d'une couche, un abcès laiteux de la mamelle , qui s'ouvrit et laissa écouler une quantité considérable de pus. L'ouverture de l'abcès, au lieu de se cicatriser , fut suivie d'une tuméfaction considérable de la totalité du sein, et de l'apparition d'une végétation de nature évidemment fongolde, aux suites de laquelle la malade succomba en peu de temps.
Quelquefois, à la suite de ces abcès, la mamelle conserve un état d'induration qui persiste pendant un long espace de temps, si rien ne vient provoquer un travail de résorption; et, comme un travail de transformation morbide peut, quelquefois même à une époque trcs-éloignée, s'emparer delà tumeur ,il est de la plus haute importance de dissiper promptement les engorgcmens de cette nature. Le meilleur moyen h employer dansée but consiste dans l'application de l'emplâtre d'ammoniaque avec le mercure , ou dans les frictions locales avec la pommade d'iode.
Quant à la question de savoir si , dans le cas d'abcès laiteux du sein, on doit continuer l'allaitement, je pense que, quand Tabcès est peu volumineux, l'enfant peut continuer à prendre le sein malade aussi bien que celui du côté opposé ; mais, dans le cas où l'abcès a envahi une gi-aude partie de l'organe, la mamelle saine doit seule subvenir à l'allaitement, tan-
DES EfFEÏg DE L'INFLAMMATION DANS LE SElN.
dis tjUe le sein malade sera dégorgé par la maladie elle-môme, au moyen des appareils en verre construits pour cet usage.
La ventouse que l'on applique quelquefois pour satisfaire à cette indication contond le sein et cause beaucoup de douleur : aussi doiton en rejeter l'emploi.
Du reste, on doit, règle générale, continuer de présenter le sein à l'enfant aussi long-temps que les souffrances de la mère ne s'y opposent pas d'une manière absolue (1).
Ces abcès sont quelquefois la conséquence d'une affection douloureuse du mamelon; affection qui rcTèt trois formes distinctes.
La première consiste en une simple excoriation ; dans la seconde, il se forme des gerçures , des fissures profondes dans le sillon de réunion du mamelon avec l'ai'éole; la troisième consiste dans une ulcération plus profonde du mamelon lui-même, iilcération qui en détermine la destruction partielle.
Les douleurs qui résultent de ces diverses affections sont, la plupart du temps, telles qu'elles s'opposen t à ce que le sein soit présenté à l'enfant aussi souvent qu'il serait nécessaire; circonstance qui donne lieu à une accumulation considérable de lait , et à un degré de distension sous l'influence duquel l'inflammation se développe.
Afin de prévenir ce résultat fâcheux, il devient nécessaire de dégorger le sein artificiellement; mais, aussitôt qu'on peut substituer aux moyens artificiels la succion de l'enfant, on doit se hâter de le faire.
La meilleure application locale , dans le cas
d'excoriations du mamelon, est une solution de boras dans les proportions suivantes : Borax, une drachme.
Eau, trois onces.
Alcool, demi-once.
Quelques médecins font usage d'une solution alumiueuse ; d'autres du sulfate de zinc, et quelques-uns de la liqueur qui surnage un mûlange d'eau de chaux et de prolo-chlorure de mercure (Supematant Uquor of a mixture of the liquor calciswitii tkesubmuriate ofmercury].
Pour prévenir les excoriations du mamelon, auxquelles certaines femmes sont extrêmement sujettes, il est avantageux de baigner souvent cette partie, avant l'accouchement, avec de l'eau fortement salée qui durcit l'épiderme et qui rend le mamelon moins susceptible de s'enflammer et de s'ulcérer.
Lorsque le mamelon est le siège d'une ulcération profonde , si l'on continue de présenter le sein à l'enfant, celui-ci ne doit exercer la succion que par l'intermédiaire d'un mamelon artificiel ou biberon préparé avec une tétine de vache.
Chez le.s femmes très-jeunes , souvent le mamelon est d'une petitesse extrême , l'enfant ne peut le saisir entre ses lèvres, et les efforts qu'il fait pour y parvenir produisent des douleurs excessives. Dans ce cas, la garde-malade doit exercer fréquemment des mouveraens de succion sur le sein , ce qu'elle peut faire en causant beaucoup moins de douleur que l'enfant , parce qu'elle saisit dans ses lèvres non seulement le maïuelon , mais encore ime certaine étendue de la partie du sein qui se trouve au pourtour du mamelon (2),
(i) Dans les cas d'inflammation de la mamelle pendant l'allaitement , il est difficile de de'cider au de'tut si l'enfant doit continuer à prendre le sein, ou si l'on doit l'en priver. Notre ami, M. le docteur Guillemot, s'est occupé de ce point de pratique d'une manière spc'ciale. Voici Ips re'sultats auxquels il est arrivé, d'après des observations nombreuses: Il y a des cas où la continuation de l'allaitement , loin d'être nuisible, exerce une influence favorable sur la marche de la maladie; il y en a d'autres, au contraire , où , en persévérant dans l'allaiterneut , on aggrave les accidens inflammatoires. Comme ou ne peut distinguer ces cas àpriori, on doit laisser téler l'enfant juscfu'Ji ce qu'on s'aperçoive que l'inflammation, au lieu de marcher vers la résolution , acquiert une intensité' plus grande. Alors on retire complètement l'enfant de la mamelle; on remplace le lait de la mère par une nourriture qui s'en rapproche le plus possible. Mais ce sevrage n'est que temporaire. Il peut durer 8, lO, i5 jours et même davantage, suivant la durée de 1 affection du sein. Quand cette dernière est parfaitement guérie, on rend le sein k l'enfant qui le reprend sans difficulté. M. Guillemot a toujours vu que la mère et l'enfant se sont bien trouvés de cette pratique.
[IVote des irad.)
(3) C'est une chose très-difficile et souvent très-douloureuse que le début de l'allaitement chez une jeune femme qui n'a point encore donné a tcter et dont les mamelons ne sont point formés. Il existe cependant un moyen bien simple de rendre, sans douleur, le bout des seins propre il remplir ses fonctions, et nous sommes étonnés que ce moyen ne soit pas généralement employé. Pour que les mamelons soient suffisamment alongés au moment de la naissance de l'enfant, on commence à les façonner un mois, six semaines ou deux mois avant le termedela grossesse. On se sert, dans ce but, d'une de ces petites bouteilles en verre blanc et mince , à goulet long et étroit, connues sous le nom àe Jioles à médecine. On remplit cette fiole d'eau très-chaude, avec quelques précautions, afin de ne pas la fêler; quand ses parois sont bien échauffées, onrejette celte eau, et l'on applique immédiatement l'extrémité du goulot sur le mamelon. A mesure que la bouteille se refroidit et que l'air qu'elle renferme se condense, le mamelon, qui est soumis ainsi -^ une véritable succion très-douce et très-graduée, s'introduit dans le goulot et s'alonge, sans qu'il en resuite aucune douleur. On peut répéter cette opération tous les jours, une ou plusieurs fois. La seule précaution k prendre, c'est de ne pas appliquer la bouteille 5i un degré de température tel qu'il en résulte une briîlure.
Le même moyen présente les mêmes ayanlages dans les cas où il est nécessaire de dégorger les seins douloureusement distendus par le lait. {Note des trad.)
508 DES EFFETS DE L'iNPLÀMMATION DANS LE SEIN.
En général, on doit s'interdire les applica- ployer, ce derrait être ou la pommade de bistions de corps gras sur ces ulcérations ; mais muth , ou celle de ziac , ou enfin le cérat si l'on croyait pouvoir se permettre d'en em- simple.