LES « CANUTS ,, LYONNAIS
pour s'étendre, montent les unes à l'ènvi des antres pour conquérir l'espace sur le ciel. Leurs murs noirâtres et tachés je teintes vertes sonl percés de milliers de fenêtres sans bal cons et sans entablements, où l'on n'aperçoit pas même le pot de fleurs, image consolante du monde végétal qui porte quelque souvenir ou quelque parfum domestique à la jeune fille, ou la cage de l'oiseau qui gazouille pour l'enfant. Le plus grand nombre de ces fenêtres n'encadrent pas même la feuille de verre, tamis delà lumière dans leurs châssis; des feuilles de papier huilé et jaunies par la pluie remplacent les vitres, afin que la lueur trop vive du jour ne dévore pas les teintes de l'étoffe. Quelques-unes de ces feuilles de papier, crevées par la grêle ou par le vent, flottent en lambeaux à ces fenêtres; elles rendent à l'oreille des passants ce cliquetis mort de feuilles sèches, seul murmure de ces ombres qui ne végètent pas; elles impriment à ces maisons une physionomie d'indigence, de ruine et de catacombe qui serre le cœur dans la poitrine, et qui fait presser le pas au passant pour retrouver la lumière et la vie. On n'entend sortir de ces demeures d'autre bruit que le bruit monotone et cadencé de la navette, des rouages et des poulies cpii battent, grincent et. sifflent à tous les étages, sans laisser au passant l'intervalle d'une respiration : on dirait le sourd et perpétuel froissement des muscles et des nerfs de bois de l'avarice et de l'industrie, remués par d'invisibles ressorts dans l'automate ou dans le squelette d'une ville morte.
Si vous pénétrez dans une de ces maisons ou de ces foui^ milières humaines, vous trouvez d'abord une étroite, longue et sombre voûte qu'on appelle une allée ; une rigole humide et fétide la borde des deux côtés pour écouler la sueur de la maison dans le ruisseau de la rue. Vous glissez dans la fange toujours détrempée que les pieds boueux des habitants ou des visiteurs, les parapluies égoutlés et les incuries banales entretiennent sans cesse dans ce supplément de l'égout, portique d'un cloaque. L'allée vous conduit à un escalier commun aux deux cents habitants qui peuplent celle demeure;
ses marches, tisées par le frottement des souliers ferrés, suintent, comme le pavé de l'allée, d'une humidité fétide. \ chaque palier, des portes entr'ouvertes laissent s'exhaler l'émanation souterraine d'autres égouts. A côté, et à l'odeur de ces immondices, huit à dix autres portes hermétiquement fermées ne laissent entendre à l'intérieur que des vagissements d'enfants, des impatiences de mères interrompues dans leur ouvrage par ces soifs de leurs mamelles. <^s bruits sont entrecoupés par le coup sourd des pédales du métier qui ne se repose jamais sous le pied de la jeune fille, du frère OU du père. Montez, redescendez, suivez les paliers et les corridors de ce labyrinthe sans guide. C'est partout le même aspect, la même mélancolie, le même murmure : vaste geôle du travail, dont on n'aperçoit pas les geôliers!
Plongez-vous les yeux à travers une de ces portes entr'ouvertes par le fabricant qui vient inspecter l'étoffe, apporter le dessin, solder la semaine? vous apercevez des chambres nues dont presque tout l'espace est occupé par le métier, pilori delà famille. Des écheveaux de soie tapissent les murs; des piliers de bois, des cordages, des poulies, «les fils, des bobines, des navettes, des cylindres, des carions percés de trous, des contrepoids, des leviers, jouent à grand bruit sous la main de l'ouvrier accroupi devant sa trame, pendant que ses fils l'assistent devant un métier pareil, que ses filles font lever et baisser tour à tour, par un mouvement machinal, les soies tendues sur son cadre1. Toute celte famille porte dans ses attitudes et dans ses traits l'empreinte de la profession sédentaire, renfermée, immobile ou torturée qui l'emprisonne dans ces cellules du travail : la taille courle. les jambes cagneuses, les genoux gros, les pieds longs, les épaules hautes, la poitrine rentrée, les bras grêles, les doigts maigres, les joues creuses, le teint hâve, les veux ternes. La physionomie douce, mais sans virilité dans l'homme, sans attrait dans la
i. L'invention de Jacquard eut pour elFet de permettre à l'ouvrier de manœuvrer seul son métier.
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femme, semble avoir contracté dans la monotonie et dans la réclusion de l'étal un sorte de stupeur mécanique pétrifiée Pur le visage. Les lèvres épaisses sonl Pendules par un ricaneiH'iii trivial et triste, les yeux gros, ronds, démesurément ouverts, semblent frappés d'un perpétuel étonnement. La voix o-i cassée. La langue même de cette race séparée du reste de l;i population par -.1 cohabitation exclusive avec elle-même m ressemble plux à la langue qu'on parle dans la rue, elle 1 des idées, des mots, des jargons, des proverbes, des accents
qui la rendent une langue morl 1 impénétrable pour le
reste du peuple; elle traîne comme la plainte, ••Ile chante comme la captivité, elle se lamente comme l'éternel ennui de l'uniformité; elle révélerait à elle seule une tribu souffrante entre toutes les tribusde la terre : tribu qui travaille à l'ombre comme le tisserand dans 3a cave, donl le travail, toujours le même, n'exerce en rien l'intelligence ni le cœur, el réduit toute l'existence d!un homme à un Beul geste éternellement répété depuis le berceau jusqu'à la mort.
Le canut se déplace à peine de son métier pour prendre son repas; il mange son pain et sa salure sur le bord du banc; il ne quitte sa trame pendant toute la semaine que poui se coucher. L'instrumenl do smi salaire cl il«- son supplice est toujours la devant ses yeux : ces! le dernier objet (|in frappe sa vue quand il s'endort, c'est le premiei objet qu'il aperçoit à son réveil, Sa femme et ses enfants n'ont pas dlautrc horizon. \ peine le jour pénètre-t-il à travers le brouillard du matin dans la mansarde, que chacun d'eux rcprend autour de l'instrument là place el le lil de la veille, et nue le gémissement des rouages el des poulies, dans toute l'immense el noire caserne, annonce à la rue qu'une nouvelle juin née a recommencé pour le même peuple.
Le dimanche seul interrompt, d'un repos aussi régulier que la tâche, la monotonie de cette \io. L'ouvrier change de linge, s'accoude à sa fenêtre pour causer avec l'ouvrier des autres étages ou de la façade opposée. On les entend sans les
comprendre. La femme, les filles, les frères, les apprentis teui dans leurs costumes endimanchée ; ilsse mêlent pénaux autres groupes de la population; on les voit, sortant des églises, errer à pas K'uts, en famille, dans les rues, comme des étran-
gers, regardant toul d'un regard étonné do la lumière et d\ mouvement de la ville. Le soir, ils se répandent dans les clij mins creux, dans les terres vagues des environs de Lyon; ils s'asseoient sur l'herbe" poudreuse, ou sur le sillon, un sur le bord du chemin ; ils regardent mélancoliquement le coucher du soleil derrière les vertes collines de la Saône. Quelquefois la danse attire les jeunes gens et les jeunes fdles; le loisir attable le père et la mère dans les guinguettes exclusivement fréquentées par leur profession ; ils regagnent ensuite à pas lents la rue sombre, la chambre haute, et recommencent le lendemain la même alternative de travail et de repos.
Quelques-uns a 11 oignon t. à force d'années* et d'économie sur leur pain de tous les jours, une petite épargne qui leur permet d'acheter eux-mêmes un ou plusieurs métiers. Autour de ces métiers ils exploitent parcimonieusement le travail de leurs apprentis, comme les fabricants ont, exploité leur propre jeunesse; ils deviennent à leur tour fabricants; ils s'enrichissent; ils prennent rang dans la cité; ils dépouillent la veste brune du canut pour revêtir l'habit à longue basque du négociant; ils-acrumuleiil épargne sur épargne; ils se naturalisent en deux ou trois générations dans la probe et laborieuse bourgeoisie de Lyon ; ils y portent, ils y conservent de leur origine cette économie féroce, qui est à la fois la vertu et le vice du travail enrichi. Us n'apprécient pas l'homme, ils le numèrent. Ils ont un signe unique et cabalistique auquel ils mesurent tout ici- bas: la fortune. Rien n'existe pour eux que ce qui pèse dans la main et ce qui sonne sur Je comptoir ; ils sont les idolâtres du métal; l'or leur a tant coûté à acquérir, qu'ils regardent comme une impiété de le dépenser.
Mais ceux-là sont peu nombreux. Le plus grand nombre consommmont à l'entretien de la famille le salaire des jours heureux; puis, lorsque le travail cesse et que le salaire tarit, les pères et les fils serrent leur ceinture autour de leur corps pour moins sentir le vide des aliments diminués. Ils se répandent en groupes indigents de femmes et d'enfants dans les rues de leur ville nourricière ou dans les campagnes lointaines du Forez et de la Bresse ; ils chantent les tristes complaintes de la misère sous les fenêtres des riches; ils mangent sans murmurer le pain de l'hiver jusqu'à la reprise des mé-
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D'autres, parvenus à la vieillesse, toujours pr» In eux, se lassent du travail, se livrent à I intempérance, et meurent à la charge des hospices. On les ensevelît dans la
fosse banale du faub g : c'est une bouche de moins dans
li famille, le métier continue à battre le lendemain. Kl voilà une race il hommes! Car telle étail la \ic de l'ouvrier de I yon il \ i à peirte cinquante ans.
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REVUE MENSUELLE (i856-i869),
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Lamartine, ami personnel de Béranger, a parlé de lui avec une sympathie et fini' admiration touchantes. Il lui a consacré deux longs articles du Cours jamilier de Li liera lu /•<• (\IIc et XIII1' Entretiens), "à il s'efiÇorce surtout de peindre cl d'expliquer la popularité extraordinaire du chansonnier. Le voici dans '•a vieillesse, à une épocrue où les deux poètes passaient rarement deux jours sans se voir.
... Depuis ([iie la politique avait tour à tour accompli ou trompé ses espérances, il avait replié son âme, pour ainsi dire, (lins la bienfaisance. Il avait trouve plus facile et plus sûr de faire tout le bien qu'il pouvait faire, homme par homme, dans un cercle privé autour de soi, que de faire un bien abstrait, incertain et problématique aux nations et à l'humanité dans l'ordre social ou publique. Il avait, si j'ose dire toute ma pensée, rétréci son devoir, afin de I accomplir toujours el d'être plus sur de l'accomplir.
Car il ne faut pas croire qu'il n'\ eût un coin de scepticisme, de découragement triste, de laisser-laire et de laisseraller dans cette belle âme, quand il considérait le inonde en
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3 éternelles aspiration* et dans ses éternelles rechutes. Il désirait I amélioration « i < ■ I humanité en m plus qu'il ii \ croyait. L'histoire, qui se répète avec tani de monotonie de siècle en siècle, lui faisait peur. Si elle allai! se répéter encore après nous? • me ili-.iil-il quelquefois. . .
Mais ces courte moments de doute ne prévalaient pas sur sa charité activo pour le genre humain Le Teor super lurhum. ce mol de I Evangile, était devenu le sien. Il se consolait de moins espérer en agissant de joui en joui davai poui le soulagement des misères humaines. I> poète il<' fête « 1 1 1 il avait été ja<li> il B'était fait poète de douleurs, sœui de charité de tout ce qui recourait à lui, ^>ii pour une mi de corps, -"il pour une misère d'esprit ; ses journées enti appartenaient à la Foule.
Il faut .iv ou assisté cent fois comme moi à ces consultations de ff médecin des âmes, dans ^"ii antichambre, pour se faire une idée du bien qu'il avait Fait à la fin de -.1 journée, avant de reposeï sa tète <ur son oreillei do bonnes œuvres.
<>n sonnait, il allait ouvrir. C'était un pauvre ouvriei qui venait de perdre sa femme dans la nuit et <|ni n'avait pa quoi lui acheter mi linceul ou une bii M ingei le faisait asseoir, pleurait avec lui, lui donnait un verre de vin pour relevei ses forces, ouvrait son tiroir, comptait en petites p de monnaie la somme strictement nécessaire pour le pieux devoir, l'enveloppait dans une page déchirée tic ses vieilles éditions pour la glisseï dans les doigts du pauvre veuf, afin de ménager sa pudeur en ne laissant ni briller ni sonner le métal de l'éclat ou du bruit de l'aumône. Il accompagnait l'ouvriei jusque Bur I escaliei ; \>- l'entendais embrasseï I inconnu et lui adresser de marche «mi marche, avec \.>i\ voilée, mi adieu .ni>-i ému <t aussi prolongé que inconnu a> ail été son frère.
Puis venait une belle jeune fille dont té père, mécanicien ou typographe, tv.iii parlé de Bérangei 1 sa pauvre famille; elle entrait en rougissant et demandait à parlei en particuliei au \icn\ poète. Il l'emmenait dans u\)r embrasure <l<' croisée au fond de la chambre, el | entendais <!<• ma place des san« glota mal étouffés, interrompus tic délicates confidences;
c'était une consultation de l'amour indécis pour savoir si elle devait accueillir ou repousser (\c* propositions de mariage d'un jeune ouvrier sans fortune, dont la demande n'agréait pas à ses parente. 11 fallait que Béranger se chargeât de la négociation sans connaître ni le père, ni la mère, ni le prétendant.
Il s'en chargeait, après une enquête scrupuleuse sur la situation, sur le caractère et jusque sur le cœur des deux amants. Il prenait son crayon, il écrivait les. noms, les adresses, les heures. « — J'irai, mon enfant, j'irai demain, disait-il ; je tâcherai d'arranger cela pour le mieux. Votre mère me dira ses raisons, votre fiancé ses ressources. Je le recommanderai à nos bons amis les Péreire 1, qui font du travail le ministre de l'opulence. »
La jeune fille, dans sa joie, jetait naïvement ses bras autour du cou du poète. « — Allons, allons ! pourquoi m'embrasser ainsi avant le succès ? » lui disait, en se refusant à ses étreintes, le vieillard ; « je n'ai pas encore mérité ma récompense. » Mais les larmes de la belle enfant mouillaient déjà ses mains.
Puis deux vieux concierges infirmes, l'un soutenant l'autre, sonnaient timidement à la porte de ce cinquième étage. Bélanger les conduisait lui-même à son canapé de paille ; il écoutait patiemment le récit de leur détresse et les vœux de leur vieillesse : c'étaient deux lits dans le même hospice, pour ne pas mourir séparés après une longue vie de bonheur, de travail et de souffrance en commun. Béranger écrivait à l'instant pour eux une lettre à quelques-unes des administrations de la charité publique; son nom était une clef qui ouvrait les cœurs comme les ministères. On savait assez qu'il ne demandait jamais que pour les autres, et qu'il se' dépensait lui-même jusqu'au nu avant de demander une obole de la pitiéd'autrui. Les pauvres infirmes s'en allaient consolés ; on entendait leurs bénédictions monter à mesure qu'ils descendaient, du fond de l'escalier : « Ah ! quelle bonne pensée nous avons eue de monter à lui en voyant son portrait dans notre loge ! »