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Ï74 MÉMOIRES INÉDITS

Mors on tillail le cKan> pe, le soir, à la maison, ou l'on cassait 1rs aoix, dernière gaieté du travail des villageois. La maltresse de la maison, à la lueur d'une lampe champêtre,

appelée creuse-yeux l, rassemblait autour de la table de cuisine ses enfants, ses domestiqués, bôs voisines ; les hommes apportaient <le la cave les sacs de noix donl le brou, à demi pourri, se détachail de L'écaillé, et les versaient sur le plancher. Chacun, muni d'un marteau, attirait devant soi un monceau de ces fruits succulents du noyer, se mettait à les dépouiller du brou en les frappanl à petits coups sur la table, luisait l'enveloppe ligneuse, cherchait dans les compartiments creux le cerneau et en taisait des tas nettoyés pour le moulin à huile. La conversation et le rire accompagnaient le travail, qui finissait par la danse.

Il en était ainsi du tillage du chanvre qui occupait toutes les soirées d'hiver dans les étables, jusqu'à ce que le marchand d'éloupes vint happer à la porte et marchander les blonds écheveaux de soie ^égétale, dont le prix était ordinairement la richesse des femmes et des Biles de La maison et servait pour leur entretien. Nous prenions notre part de tous ces travaux, avec nos servantes et nos domestiques. La présence de notre mère inspirait la décence des propos et du geste

à tout le village.

On causait des récoltes bonnes ou mauvaises, du prix des vins et des blés, des maladies ou de la bonne santé du paya, des mariages de telle fille et de tel garçon du village, îles gages des serviteurs, qui généralement consistaient en dix écus par an (trente francs), six aunes de toile écrue pour les

i. Lampe en cuivre qu'on suspend au mur et qui rappelle la forme de la vieille lampe romaine. Dans Geneviève (VIII), Lamartine a écrit errsieu sensiblement ainsi que le mot se prononce: il ne faut pas, connue on l'a prétendu (Reyssié, La jeunesse de Lamartine, p. 66), écrire crucieu et rattacher au latin crux; ces lampes n'ont absolument rien d'une croix.

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chemises, deux paires de sabots, quelques aunes d'étoffes pour des jupons de femme et cinq francs d'étrennes au jour de l'an. Tels étaient alors les gages directs ou indirects des hommes et des femmes de service dans nos pays. Ils ont monté depuis à huit ou dix fois cette valeur ; le peuple n'en est pas plus gai. L'argent représente sous un chiffre ou sous un. autre la même somme de besoins. Tout est égal, excepté dans l'âme.

Souvent, bien qu'on sortit à peine d'une révolution quelquefois sanguinaire, mais déjà oubliée, les conversations entre les hommes âgés redevenaient politiques à la façon du peuple, c'est-à-dire soldatesques. Des marchands de gravures coloriées criaient à la porte des maisons : « Grande bataille entre les Français, commandés par le général Bonaparte, en Italie (ou Moreau sur le Rhin, ou Masséna en Suisse, ou Macdonald dans la Souabe, ou Hoche dans le Palatinat, ou Marceau en Allemagne) ! » Alors le paysan sortait de sa chaumière et venait, les yeux brillants d'admiration, faire dérouler les portraits héroïques, écouler le récit des combats, et acheter pour un sol l'histoire de ces faits d'armes. 11 les clouait aux murs de sa maison, ou les faisait coudre par sa femme aux rideaux de serge de son lit ; c'était pour lui et pour sa famille toute l'histoire de France en exploits.

Le premier enthousiasme politique dont je me souviens me frappa dans une cour du village attenante à la cour de notre maison ; elle appartenait à un jeune homme, nommé Janin, un peu plus instruit que ses voisins, et qui enseignait à lire aux enfants de la paroisse. Un jour, il sortit d'une masure qui lui servait d'école, au son d'une clarinette et d'un tambour, et, ayant rassemblé autour de lui les garçons et les filles de Milly, il leur montra les images de ces grands hommes que vendait le colporteur à côté de lui. « Voilà, leur disait-il, la bataille des Pyramides, en Égvpte, gagnée par ie général Bonaparte ! C'est ce petit homme maigre et noir, que vous voyez là, monté sur ce grand cheval jaune comme l'or, qui caracole, avec son long sabre à la main, devant ces tas de pierres taillées qu'on appelle des pyramides, et qui dit à ses soldats : « De là-haut quarante siècles vous contemplent I » Mais cela ne plaisait pas tant aux spectateurs, qui

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n'y comprenaient rien, qu ^ugereau galopant sur un coui siei blanc et traversanl le Rhin d'un bond de son cheval comme s'il avait été porté sur les ailes de la victoire, ou Berthier

arrachant une plume de cygne de son panache flottant, | r

écrire les ordres de l'état-major, d'un air pensif. Mais KJéber, avec sa taille de tambour-major, l'emportai! sur ces figures et faisait pousser des acclamations à tout Le hameau.

Le colporteur p|ssa la matinée à vendre cette gloire nationale, et Janin à l'expliquer aux vignerons. Son enthousiasme se communiquait atout le pavs. C'est ainsi que j'eus les premières sensations de la gloire. Un cheval, un plumet, un grandsabre étaient toujours symboliques. Ce peuple était un soldat pour longtemps, peut-être pour toujours. On parla pendant toutes les soirées d'hiver, dans Les écuries, de la vente de ce colporteur, et Janin était sans cesse rappelé dans les maisons pour déchiffrer les textes de ces belles et véridiques images.

LE RETOUli DE L'ILE D'ELBE

En i8i^, Lamartine était entré comme garde dans la maison militaire de Louis XVIII. En congé à Màcon, ce très vaniteux de son uniforme », il se montrait avec succès dans toutes les réunions mondaines de la petite ville.

Tout à coup, au milieu de ces fêtes et sans que rien Les eût assombries, on entendit circuler un grand bruit sourd : L' Empereur s'est évadé de Vile d'Elbe et marche, avec une poignée de soldais, à travers les montagnes, sur Grenoble.

11 v eut étonnement, mais nulle panique. Son abdication de Fontainebleau était trop récente. Le congrès des puissances à Vienne était encore assemblé, les années de la coalition n'étaient pas licenciées, la France n'avait pas eu le temps de se dégoûter de la paix et des Bourbons. Bonaparte s'était trompé d'heure ; personne ne l'attendait, personne ne

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