LE RETOUR DE L'ILE D ELBE
le désirait ; il venait hors de propos ; il ne s'agissait pas de lui ; son armée même n'y pensait plus ou n'y pensait pas encore. Ce fut le sentiment général. J'avoue même que pour moi, bien loin de croire à son succès, je me réjouis de sa témérité, ce II vient achever, me dis-je, ce que le traité de Paris * n'a pas eu le bon sens d'achever : le détrônement de sa gloire. »
Nous restâmes quelques jours ainsi, supposant que le gouvernement prenait des mesures défensives et offensives, que Bonaparte déconcerté passait en Italie par une brèche des Alpes, qu'il allait rejoindre Murât réconcilié avec lui, et qu'on ne se battrait que dans la plaine de Turin ou de Milan. On ne gagne pas, le soir, le Marengo du matin d'un règne ; il tomberait, et l'Europe aurait peu de peine et peu de gloire à triompher d'un homme. Mon premier sentiment avait été de repartir pour Paris, afin d'être prêt à me joindre à mes camarades ; puis l'idée me vint que le roi allait sans doute nous réunir à Lyon, pour combattre l'empereur dans les gorges du Dauphiné, s'il persévérait dans sa marche, et je résolus d'attendre ses ordres. Je restai, en conséquence, prêt à partir selon l'occurrence. Point d'ordre.
Nous apprîmes, au bout de six jours, que Labédoyère avait rejoint l'empereur à quelques lieues de Grenoble2, puis que l'armée se débandait sous l'ombre seule de son nom, puis que Grenoble lui ouvrait ses portes, qu'il y formait un corps d'invasion et qu'il marchait sur Lyon.
A Lyon, le comte d'Artois 3, le duc d'Orléans4, le maréchal Macdonald avaient été abandonnés par les troupes et poursuivis séditieusement sur la route de Paris. Le maréchal Ney, à Lons-le-Saunier, venait de s'abandonner lui-même. La
i. Le traité de Paris du 3o mai i8ii, imposé à la France parles Alliés après l'abdication de Napoléon.
2. A \izille. On sait que le colonel de Labédoyère donna le signal de la défection et entraîna toute l'armée par son exemple. Napoléon le prit pour aide de camp, le fit général de division et pair de France.
3. Le futur roi Charles X, frère de Louis XY1II. A. Le futur roi Louis-Philippe.