LE RETOUR DE L'ILE D'ELRE
existe encore, l'hôtel du Hasard, rue du Hasard. Les dames qui le tenaient m'apprirent que la cour voulait se défendre victorieusement dans la plaine de Villejuif avec la maison du roi, les mousquetaires, les gendarmes, la garde et la population de Paris. Je crus, à ces paroles, avoir retrouvé la France. Les cris de Vive le roi! qui accompagnaient le lendemain Louis XVIII à la Chambre des députés étaient le serment de la nation ; je repris confiance, je me présentai à mon corps et je donnai mon adresse. Je revis mes amis et nous nous jurâmes de mourir à notre poste pour le roi. L'enthousiasme était général, Paris devait s'ensevelir sous ses ruines. Deux ou trois cent mille hommes engloutiraient l'émeute militaire du proscrit de l'île d'Elbe. La fidélité de cour était descendue dans les places publiques, tout s'enrôlait volontairement pour combattre. La jeunesse des écoles s'armait sous M. Odilon Barrot, les ouvriers s'armaient pour la paix, les femmes de tous rangs applaudissaient à cet héroïsme de la justice ; mais l'enthousiasme n'est pas de la discipline. Bonaparte avançait toujours.
Le jour où l'on devait aller au-devant de lui à Villejuif, il n'y avait plus ni chefs, ni soldats. La cour préparait en silence son départ, nous n'y croyions pas. Nous passâmes la nuit couchés aux pieds de nos chevaux, dans nos quartiers ; nous attendions des ordres, ils ne venaient pas. A midi, on nous conduisit au Champ-de-Mars ; à six heures, on nous ramena sur la place de la Concorde. Nous y restâmes en bataille jusqu'à dix heures du soir. A la nuit, nous nous mîmes en mouvement et nous filâmes par la rue de Richelieu sur le boulevard.
Rien ne peindra le tableau nocturne de la rue de Richelieu voyant, au milieu des ténèbres, s'éloigner les derniers défenseurs de ses princes. Les habitants pleuraient sur leurs portes, les femmes et les enfants nous apportaient des vivres et des verres de vin ; les larmes coulaient, les malédictions retentissaient de maison en maison, la consternation étouffait les poitrines, nous ne savions pas nous-mêmes où