‹ Œuvres choisiesChapitre 113 sur 124 · I. Fils du comte d'Artois · texte numérisé non relu

I. Fils du comte d'Artois

A MONSIEUR AYMON DE VIRIEU A Paris.

Milly, .'-io novembre i8i4.

Je ne t'ai pas «crit plus tôt parce que mon voyage a été une odvsséc Unit entière : j'ai été arrêté par des enchanteresses, par des monstres et par des fleuves débordés. Avec l'aide des dieux j'ai tout surmonté, et je suis arrive- ici par Charolles et Cluny, ainsi que tu étais parti, et point trop fatigué des pataehes. Or, mon premier soin, après mètre établi dans ma cellule et les pieds dans mes sabots, est de t'écrire pour charmer les longues soirées que rien n'abrège au fond de nos montagnes. D'ailleurs je m'aperçois que ce n'est plus qu'à toi que je puis écrire du fond du cœur et en laissant courir la plume. Pour écrire à d'autres, il faut que je me monte jusqu'à un certain point la tète, et que je me fasse alors un caractère de convention; il n'y a vraiment que toi qui m'entendes et par qui je veuille être tout à fait entendu. Oh! combien l'on vaut mieux dans la retraite des champs, ne fût-ce qu'au bout de trois jours, que partout ailleurs ! combien l'on retrouve de sentiments que l'on crovait à jamais perdus! combien l'àme reprend de ton et le cœur de puissance! combien l'imagination s'agrandit et se réchauffe ! J'en suis plein, je viens de retrouver tout cela.

Si, du fond de l'infâme cloaque que tu habites pour ton malheur, tu conserves assez de vigueur pour t'élever à une

certaine hauteur, si tel ailes ne Boni pas enterrées dans la Fange, prends ton vol, el viens, du moins en idée, pari les voluptés de ma solitude. Toul ce que nous avons senti h fort dans notre bon temps, je le Bens depuis in>i- jours; je me reconnais, el je retrouve autour de moi nulle sensations oubliées. Je n'essaierai pas de te les peindre, elles son! 1 1 » > t » vives, trop rapides, trop insaisissables Mais sais-tu ce <jhc c'est que des jours pluvieux, nébuleux, orageux d'automne, sur nos coteaux P Comprends-tu le charme de ces vents harmonieux qui ébranlent mes fenêtres et font crier ou sifiler nos arbres déjà défeuillés? Peux-tu te peindre les délices que je trouve à parcourir sous mon manteau nos \L'i h •> dépouillées, à grands pas et comme un homme pressé par l'orage? Conçois-tu tous le> plaisirs que nous donnent des habitudes, même désagréables, mais enfin que l'on retrouve? Comprendstu comment j'en suis jusqu'à trouver un grand charme à la fumée qui remplit ma petite chambre et à l'air froid qui Ment à travers ma croisée qui ferme mal, uniquement parce qu'autrefois cela était ainsi? En vérité il y a cinq ou six hommes en nous; mais le vieil homme ne périt pas, on le retrouve au moment où l'on j songeait Le moins.

Oui, je suis redevenu, au mi lieu detouteela, tout ce que j'étais il va cinq ans, tout ce que nous étions en sortant des mains de l'admirable, de l'adorable nature. Le croiras-tu? je sens mon cœur aussi plein de sentiments délicieux et tristes que dans les premiers accès de fièvre de ma jeunesse. Je ne sais quelles idées vagues et sublimes et infinies me passentau travers de la tète à chaque instant, le soir surtout, quand je suis comme à présent enfermé dans ma cellule et que je n'entends d'autres bruits que la pluie et les vents. Oui, je le crois, si, pour mon malheur, je trouvais une de ces figures de femme que je levais autrefois ', je l'aimerais autant que nos cœurs auraient

I. Confidences, VI, v : « Je dévorais toutes les poésies et tous les romans dans lesquels l'amour s'élève à la hauteur d'un sentiment, au pathétique de la passion, à l'idéal d'un culte éthéré. Mme de Staël, Mme Cottin. Mme de Flahaut, Richardson, l'abbé Prévost, les romans allemands d'Auguste La fontaine... fournirent pendant des mois entiers de délicieuses scènes toutes faites au drame intérieur de mon imagination de seize ans... Ma vie étaq dans mes songes. Mes amours se personnifiaient dans ces figures idéales qui

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