A MONSIEUR AYMON DE VIRIEU
pu aimer, autant que l'homme sur la terre aima jamais. Mon cœur bondit dans ma poitrine, je le sens, je l'entends, Dieu sait tout ce qu'il contient, tout ce qu'il désire! Pour moi je jouis et je souffre de cet état, et je sens tomber quelques larmes. Oui, si cela durait, il faudrait sans doute mourir; mais je mourrais du moins avec quelques sentiments nobles et vertueux dans l'âme.
Qui l'eût dit, que je fusse redevenu presque tout ce que j'ai été quand mon cœur n'avait encore rien usé ici-bas? Toimême, je te vois sourire d'une exaltation qui te paraîtra sans doute ridicule : tu es au milieu des morts, et tu deviendras froid comme eux. Hélas! on se glace en voulant les réchauffer. Pourquoi la nécessité cruelle me forcerait-elle aussi à aller me mêler parmi eux? Pourquoi faut-il qu'au moment où je les aurais quittés pour jamais avec délice, le besoin m'y rappelle impérieusement? Pourquoi me suis-je mis dans l'amère position où je me trouve par mon imprudence?... Hélas! je me suis engouffré pour voir un peu le monde et les hommes, et j'en serai puni parla nécessité de les voir encore. M'entends-tu? Sans cela, le moment était peut-être venu pour moi de valoir quelque chose à mes yeux et aux yeux de Dieu ; mais ce Dieu nous frappe toujours par où nous avons péché.
Adieu, en reprenant de l'âme, j'ai repris de la piété; je n'en suis guère digne, mais je prie Dieu pour toi et pour moi. Fais-en autant si tu t'y sens quelque goût. Je t'embrasse et finis à regret, faute de papier à la campagne. N'oublie pas de présenter mes respectueux hommages à ta mère et à ta sœur. Adieu encore.
Je viens de relire cette lettre et te prie de la garder comme un objet de comparaison un jour à venir. Adieu.
se levaient tour à tour sous l'évocation magique de 1 écrivain, et qui traversaient les airs en y laissant pour moi une image de femme, un visage gTacieux ou mélancolique, des cheveux noirs ou blonds, des regards d azur ou d'ébènc, et surtout un nom mélodieux. »
A MADAME DE LAMARTINE Maçon .
Florence, 10 novembre 1837.
Chère maman, nous avons reçu hier votre bonne lettre. Nous pensons, comme vous, sans cesse au retour de Mil K . Je voudrais apprendre qu'il est exécuté, quoique je ne doute pas qu'il s'exécute heureusement; mais cela vous aura donné d'avance bien de l'inquiétude et de l'ennui à tous les doux. Je suis bien aise de ce que vous me mandez de Sophie et de M. de Ligonnès1. Je désire beaucoup le connaître. Seront-ils encore à Mâcon au mois d'avril, époque do notre retour ? Dans tous les cas, nous les verrions aux vendanges prochaines, que nous ferons encore avec vous.
Nous n'avons rien do neuf à vous apprendre. Je présume que la nomination du ministre ■ aura lieu dans ces premiers mois. Je l'installerai, et je m'en irai. On m'écrit de Paris que je suis désigné pour Bruxelles. J'ai écrit au ministre que je n'accepterais pas et préférais rester en disponibilité. Quoique vous en disiez, ni Mme Hirch 3 ni moi nous ne sommes plus d'âge à aller courir l'Europe de résidence en résidence, l'aire des établissements pénibles et coûteux tous les deux ans pour y jouer le rôle de secrétaire délégation ; je pense très différemment île vous sur ceci. Je trouve qu'approchant de (\o ans, et ayant reçu du pur don de Dieu une cinquantaine de mille livres de rentes indépendantes, c'est pécher contre le Saint- Esprit et contre le sens commun que de perdre les années de vigueur d'esprit à copier des dépèches et à faire l'antichambre
1. M. de Ligonnès avait épousé depuis peu Sophie de Lamartine, la plus jeunr des sœurs du poète,
3. C'est-à-dire de l'ambassadeur, du ministre plénipotentiaire do France à Florence. On sait que Lamartine était secrétaire de la légation.