A MONSIEUR LE COMTE DE VIRIEU
révolutionnaire) est-il selon toi immoral, irréligieux, infâme, etc. ? Ton raisonnement pèche évidemment, faute d'une distinction. La révolution peut être bonne, utile, féconde en résultats heureux et moraux pour l'humanité et la religion véritable, et cependant détestable dans quelques-unes de ses phases, dans ses agents, dans les masses ignorantes et féroces qu'elle soulève momentanément. Voilà la vérité sur les noires el sur beaucoup d'autres.
Certes, le christianisme fut une grande révolution, et une révolution féconde et divine, et cependant, si on la jugeait au point de vue où le paganisme expirant la jugeait, si on la jugeait par les guerres de Constantin et les férocités du moyen-âge, si on comptait les mensonges et les horreurs dites ou commises en son nom, et les gouttes de sang innombrables répandues sur sa route à travers les siècle^ et les climats, on le jugerait comme tu juges ce qui se déroule dans l'époque moderne, on le jugerait à mon avis très mal. Si tu admets le principe ou le fait seulement, comment peux-tu nier ou exécrer toutes les conséquences? On ne nous fera pas une humanité nouvelle pour opérer sous nos yeux avec la vertu des anges, il ne faut pas nous y attendre. Les hommes et surtout les hommes agents ou victimes d'une révolution, seront toujours sous l'influence des plus féroces et des plus viles passions : c'est l'ère des passions même que celle où il faut vivre quand on ébranle toutes les idées et toutes les habitudes admises pour faire place violemment à d'autres. C'est notre malheur d'être tombé en ce jour-là dans le monde ; mais cela ne doit pas fausser la jusr tesse de nos idées, bien que cela froisse et souvent brise notre cœur. D'ici, et en gémissant sur le présent, je suis extrêmement loin de désespérer de l'avenir.
Oh ! que les Bourbons avaient un beau rôle ! Oh ! que la Restauration bien comprise par eux était un beau rêve ! Ils étaient la planche du vaisseau pour passer de la mer au rivage, le pont sur l'abîme pour descendre du passé à l'avenir. Ils ont préféré le faire sauter et nous précipiter avec eux : que la paix soit avec eux, avec leur erreur et leurs regrets ! Mais l'amertume est dans mon cœur quand je contemple où ils étaient et où ils pouvaient sans secousse guider la civilisation
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moderne. Elle prendra d'autres guides, il c'y a pas de doute; elle nepeul pas revenir .'i ceux qui lui onl trois fois prouvé qu'ils étaienl aveugles de naissance. Je Le déplore, car je les aime comme les rois e1 les pères de nos pères, comme ceux à qui nos pensées ei notre Bang étaienl déi « depuis le berceau ; mais ma conviction douloureuse de leur faute irrémédiable envers nous, envers eux, envers l'avenir surtout, n'en est pas moins profonde pour en être pénible ei amère.
Ohé ! quelle tirade ! — Maintenant au fait. Le fait est que, pensanl comme je pense, jugeant le 37 juillet comme je le iuge(suicide devant Dieu et les hommes), prévoyant ce que je prévois: une grande e> telle lutte entre la raison et l'excès, entre la vertu et !<■ crime, entre la civilisation progressive et la révolution opprimante, lutte où le drapeau de la dynastie éteinte ne sera pour rien ou du moins toul à l'ait hors de la question réelle, je m'afflige profondément, et dans tonte la lovante de ma conscience, de voir des homme- de force et de comhat comme toi prêts à se ranger de côté et à affecter une neutralité qui sera la perte pour nous et pour eux.
La neutralité ! Réfléchis-y froidement (et toute réflexion doit être froide, parce que nulle vérité n'est passion), la neutralité en l'année iS3o. quand le monde moral tout entier et le monde immoral sonî bous les armes, quand on va livrer les plus grandes batailles intellectuelles dont jamais ait dépendu le sort des générations nées et à naître ! la neutralité sous prétexte ou sous raison d'un goût ou d'un dégoût, d'un penchant ou d'une répugnance à une couleur ou à un nom ! je te le dis net et cru, une telle neutralité estâmes yeux un crime envers soi-même, une blessure inguérissable à sa conscience.
Tout cela ne veut pas dire : jetons-nous dans le pouvoir du jour, prenons son or ou ses faveurs, déclarons-nous ses champions bénévoles. — Non, je ne le fais pas moi-même, je ne l'entends pas ainsi, l'honneur même n'y serait pas aujourd'hui. Mais cela veut dire : tous les intérêts du 1 du temps, de l'avenir, sont en jeu ; ils sont sous une couleur qui peut blesser l'habitude de nos regards ; ils vont être attaqués, ils le sont tous les jouis par la démence, le crime