‹ Œuvres choisiesChapitre 118 sur 124 · A MONSIEUR AU BEL · texte numérisé non relu

A MONSIEUR AU BEL

Maçon.

Constanlinople, 20 juin i833.

J'ai reçu avec plaisir, mon cher Aubel, cette voix de vous. qui médisait que quelqu'un souffrait avec nous;; je n'en doutais pas de votre part. Plus von- avez perdu vous-même, plus vous devez compatir à ceux qui ont tout perdu. Mais je \nn< remercie de me l'avoir dit. Si rien ne console, l'amitié, la pitié du moins conservent encore leur accent pour le cœur, et on aime ceux qui vous le l'ont entendre.

1. Louis de A ignet, autre ami d'enfance de Lamartine (V. Poésie. Introduction, p. xi).

■2 . [1 s'agit de la terre de Montculot, <['io Lamartine cherchait al' vendre.

illusion a la mort de Julia d<- Lamartine, survenue à Beyrouth, le G décembre i83a. V, p. If],

s À MONSIEUR AUBÉL 29l

Je reviens le plus malheureux des hommes, ma femme plus malheureuse que moi encore. Je ne vois rien dans l'avenir que désenchantement, solitude et abandon. Ma vie est finie, et je ne la voudrais pas recommencer à tel prix. Ce voyage, ces choses vues de près, cet affreux malheur m'ont changé et bouleversé. Je ne suis plus le même homme au physique et au moral; ma philosophie même, si une misérable pensée humaine mérite ce nom, n'est pas ce qu'elle était. C'est une grande leçon que tant de spectacles de vanités humaines, cela enlève le prestige du passé comme les illusions d'avenir. J'ai désiré une action politique, je ne la désire plus, je n'ai plus assez de foi en moi-même et dans les choses pour en donner»aux autres. Je désire vivement qu'une dissolution des Chambres me dispense, sans qu'il y ait de ma faute, d'aller pérorer à froid sur les vanités du siècle qui ne m'émeuvent plus.

Je passe ici le temps nécessaire pour nous reposer de soixante jours de navigation. J'y congédie mon vaisseau, et nous entreprenons par terre le voyage de la Turquie d'Europe par Àndrinople et les Balkans. C'est pénible, mais tout est préférable quand on a le cœur brisé et plein d'une seule image à la solitude muette et toujours la même de la chambre d'un vaisseau pendant des jours et des nuits sans fin. J'ai d'ailleurs tout ce qu'il faut pour rendre ce long voyage de terre tolérable: chariots, tentes, chevaux; de selle, interprètes et escortes. J'espère en un mois arriver à Belgrade et de là en un autre mois en France. Nous en avons désir et horreur à la fois, vous le comprendrez. Bevoir si vide ce qu'un être si charmant remplissait de bruit, de joie et d'espérance! c'est trop fort pour le cœur d'une mère. Je la laisserai à ses amis à Turin, et je rentrerai seul.

Adieu. J'aurai bien besoin alors que vous me rendiez les tristes heures que j'ai passées avec vous. Donnez de mes nouvelles à mon père, et parlez de moi à toutes les personnes de Mâcon qui nous conservent souvenir et amitié.

A MADAMi: Dl. GIRARDIN Pahis.

Monceau, 17 mai \S\ 1 .

Vous ne m'avez jamais donné une preuve d'amitié ai vraie qu'en écrivant ces quatre pages pleines et quelques mots débordants en marge. Il faut bien aimer quelqu'un pour lui consacrer cela, à Paris, au milieu de mille ennuis ou plaisirs de voire cabine! de toilette ou de travail! Cela me va bien plus avant au cœur que ce que vous avez jamais dit ou fait pour moi. Seulement, il y a encore trop d'esprit. Quand vous n'en aurez plus du tout, alors je croirai que vous avez non pas du génie, mais — ce qui est bien plus rare — une affection.

Voici mes réponses écrites sans yvoiret d'une main tremblante, tant j'ai de migraine. Je suis plus triste cpie jamais, triste de cœur, d'esprit, d'âme et d affaires, sans compter le corps, malade et ayant sous les yeux un mourant dans quelques jours, ce pauvre et charmant M. de Pierreclos1. Jugez si je souris à une pareille vie ! Accompagnez cela de tous les embarras urgents d'une situation critique. Me voilà, plu- ce que vous savez, et le cœur déchiré et vide. Cependant, je ne vous demande pas de pitié. Il y en a tant de plus malheureux ! Et la pitié est si pénible ! Mais je vous demande avec confiance cette fois un souvenir quelquefois d'une ligne.

Je suis seul à Monceau avec mon chien cl mon cheval. Je me couche à huit heures, je me lève à cinq. Je voudrais travailler, je ne le puis pas ; je lis à peine. Pourtant le ciel est beau comme à Naples. Des ver-!' A vous! Je ne vous enverrai que les plus beaux que je pourrais jamais écrire. Or ce n'est pas sous cette étoile funeste, il vous faut le rayon

i. Léon de Pierreclos. mari d'une nièce de Lamartine, Alix de Cessiat.

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le plus limpide d'une nuit du mois d'août: je le demanderai au ciel pour vous le réfléchir.

Hier, j'ai reçu du poète allemand Beeker, dédiée à moi, ;: . marseillaise allemande : Non, vous ne l 'aurez pas, le libre Rhin allemand ! Je lui ai répondu par la Marseillaise de la paix, ce matin, dans mon bain. Je l'écrirai des que le mal de tête tombera, et je vous l'enverrai après-demain. Remerciez Hugo. Nous sommes dignes d'avoir un chaînon am>i brillant que vous entre nous.

L'affaire de Chantilly est le nec plus ullra des bouffonneries d'un parti qui serait si beau, s'il était lui-même1. C'est à en désespérer. Adieu.

Je suis bien touché de la pensée à la maison vide. Il v a bien souvent une pensée à votre porte. Votre feuilleton2 était charmant hier.

P. S. Je n'irai à Paris cpie quand j'aurai trouvé quelqu'un qui consente à me prêter i5o,ooo francs sur une hypothèque de i,4oo,ooo. J'attends en vain.

A MONSIEUR DE CHAMPVANS»

Paris.

Monceau, 10 novembre i848.

J'ai votre mot excellent. Ecrivez, écrivez toujours. Faites avoir à nos amis de la Chambre que je ne pourrais à aucun prix accepter la présidence de l'Assemblée, dont j'entends parler pour moi (incapacité physique). Remerciments, mais refus absolu.

i . « Allusion aux manifestations d'un caractère tout mondain organisées à Chantilly par des légitimistes qui opposaient au bal de la cour ce qu'on appelait un bal d'anti-cour. » (Note des éditeurs de la Correspondance).

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