Lettre à Ronot, du 20 mars
tions. « L'effet, écrivait-il à un ami. esl plus grand sur l'opinion que je n'en ai vu produit par aucune apparition de livre1. » Il put se croire et il se crut engagé, à près de soixante ans, dans une vie nouvelle, dans cette vie de chef du peuple et de tribun, que depuis quinze ans, la rêvant toujours, il avait vu fuir devant lui. Ses pressentiments, cette fois, ne le trompaient pas : le succès des Girondins ne fut pas, comme celui de tant de discours, un succès sanslendemain ; etleiendemain s'appela la révolution de Février.
11 faut faire en effet leur part aux Girondins parmi les causes de la révolution de 1848 ; il faut se garder toutefois de l'exagérer. De 1843 à 1847, une transformation de l'esprit public, dans laquelle Lamartine n'est pour rien, a préparé le succès des Girondins eux-mêmes et leur action sur l'opinion. Ledru-Rollin. jeune et enthousiaste, a remplacé le vieux Garnier-Pâgès à la tètedes républicains. La Ré foi me (créée en 184-2) est devenue le journal du parti avancé, pour qui la Presse n'est plus assez libérale. Au moment même de la publication des Girondins, le procès scandaleux des anciens ministres Testes et Cubières, qui sont convaincus de concussion (mai 1847), jette dans la masse du peuple une émotion confuse, mais puissante, toute prête à se tourner en haine contre le gouvernement2. Enfin, las de voir toujours revenir devant la Chambre, sans y être jamais adopté, le projet d'élargissement du corps électoral, les républicains, alliés à une partie des modérés, décident de porter la question devant le pays tout entier. Le public est dans un état d'esprit à demi révolutionnaire, qui le dispose à accueillir l'Histoire des Girondins comme un manifeste et à lui faire un succès tout autre que littéraire.
La campagne dite des « banquets », ayant pour mot d'ordre la réforme électorale etparlementaire, s'ouvrit au mois de juillet. Le ministère ne crut pas d'abord devoir s'y opposer, d'autant plus qu'orateurs et organisateurs commencèrent par garder une modération voulue à l'égard du gouvernemenl appartenaient presque lous, comme Odilon Darrot, à la gauche dynastique ou au centre gauche. Mais le mouvement s'étendit vite et devintde plus en plus menaçant. L'un des banquets les plus retentissants fut celui que la ville de Mâcon offrit à La-
i. Lettre à Ronot, du 1 5 mars 18^7.
2. Un autre scandale non moins retentissant accrut bientôt cette émotion : l'arrestation et le suicide du duc de Choiseul-Prasliii, pair de France, coupable d'avoir assassiné sa femme (août 1847).