INTRODUCTION VII
partie, le « Récit du séjour de Fatalla Sayeghir chez les Arabes errants du Grand-Désert », les fragments traduits du poème d'Antar, les lettres des rois de France reproduites en appendice, tout cela est évidemment destiné à donner à l'œuvre une valeur historique et documentaire supérieure à celle de Yltinéraire de Paris à Jérusalem.
D'autre part, des pages entières semblent n'être que la contre-partie des descriptions de Chateaubriand. A l'enthousiasme de Chateaubriand pour la Grèce, Lamartine oppose une sorte d'ironie désenchantée. Elle lui apparaît, le 6 août 1832, sous un ciel « pâle et gris comme sur la Tamise ou sur la Seine au mois d'octobre ». Agamemnon et son empire sont pour lui des « vieilleries historiques et politiques » sans intérêt. 11 ne visite pas les musées, « cimetières des arts ». Devant Athènes, il se garde bien d'essayer une description en règle, qui appellerait trop les comparaisons ; il n'a que des notes hachées, volontairement incomplètes. Le Parthénon le laisse froid1. Eu présence du Pnyx, il est un instant ému par le souvenir de Démosthène, puis sa pensée se reporte presque aussitôt sur les conditions qu'a faites la vie moderne à l'orateur et à l'homme d'action ; les anciens sont oubliés, il ne pense plus qu'à luimême. S'agit-il de la mer Morte, même contraste ; seulement les rôles sont renversés: cette fois, c'est Lamartine qui admire2. On multiplierait sans peine les rapprochements de ce genre.
Ce que Lamartine reproche à Chateaubriand, c'est de s'être laissé influencer par des souvenirs de lectures profanes ou pieuses, et de n'avoir trop souvent vu les lieux qu'à travers leur réputation. Lui-même s'efforce au contraire de dégager ses impressions de toute littérature : s'il arrive que des sites immortels (les cèdres du Liban, Balbek, etc.) soient supérieurs ou égaux à leur renommée, il le dit ; mais, s'il est surpris ou déçu, il se plait à opposer ses vives sensations personnelles à la banalité des opinions reçues, surtout quand elles ont Chateaubriand pour champion. Il y a là, cela n'est pas douteux, un peu de taquinerie littéraire. Mais des différences plus profondes, qui n'ont rien de prémédité, séparent le Voyage de
i. « L'effet de cet édiBce ne répond en rien à ce qu'on attend... ; et les
pompeuses paroles des voyageurs, peintres ou poètes, vous retombent tristement sur le cœur quand vous voyez cette réalité si loin de leurs images. » (Voyage en Orient, t. 1, p. 98.)
2. V. ci-dessous p. 45, et le passage de Chateaubriand cité dans la note a.
Yltinéraire : elles tiennent à la différence même des deux génies.
Deux termes reviennent à plusieurs reprises sous la plume de Lamartine, soit dans PAverlissemeut déjà cité, soit dans sa correspondance, lorsqu'il veut caractériser le Voyage : ce sont des notes, dit-il, « pittoresques» et« philosophiques». Et il indique en effet par là la véritable originalité de son ouvrage.
Son voyage a été pour lui, avant tout, une fête des yeux, l'éblouissante révélation de la couleur. Dés son passage à Malte, il se sent transporté dans un autre monde, et il analyse, avec la sûreté de coup d'œil et la justesse détenues d'un Théophile Gautier, la qualité de l'air même et de la lumière1. En Syrie, c'est bien autre chose. Tout l'amuse, le coloris chatoyant et bariolé d'une foule d'Orient (à Damas, par exemple), la chaude bigarrure des tableaux d'intérieur. 11 lui arrive, en quelques traits de plume, de préparer un portrait de jeune femme pour le pinceau de Delacroix2. Il a bien raison de dire tpie ses notes sont bonnes « pour des peintres ». Paysages de Jérusalem ou du Liban, souks de Damas, chevaux arabes brillants de parure, tout le décor ordinaire de l'orientalisme est déjà dans le Voyage. Mieux que Chateaubriand, mailre du rythme et des sonorités, Lamartine a su rendre les vives joies de la lumière, le caprice des couleurs, l'insaisissable jeu des ombres. Du premier coup il a trouvé et créé, pour rendre tout cela, une srtrte de prose impressionniste, si l'on peut employer ee terme, à laquelle malheureusement il ne reviendra plus.
Ou plutôt il y a, dans le Voyage en Orient, deux langues, comme il y a deux pensées. L'une, de beaucoup supérieure à l'autre, c'est la prose des paysages, coupée de notes à demi rédigées, où les descriptions gardent toujours l'allure rapide du récit, où jamais un mot exotique n'est employé de manière à surprendre ou à dérouter le lecteur, si bien que, malgré l'accent des lignes et la vivacité des couleurs, on se croi-
i. a Cette lumière répandue également sur l'eau, sur la terre, dans le eiel, frappe la pierre blanche et jaune des maisons, et laisse tous les dessins des corniches, toutes les arêtes des angles, toutes les balustrades des terrasses, toutes les ciselures des balcons, s'articuler vides et nete sur l'horizon bleu, sans ce tremblement aérien, sans ce vague incertain et brumeux dont notre Occident a fait une beauté pour ses arts, ne pouvant corriger ce vice de son climat. Cette qualité de l'air, cette couleur blanche, jaune, dorée, de la pierre, cette vigueur de contours, donnent au moindre édifice du Midi une fermeté et une netteté qui rassurent et frappent agréablement l'œil — »