INSTALLATION A BEYROUTH
climat, la vraie maison, c'est le toit construit en terrasse. C'est là que les femmes et ies enfants passent les journées et souvent les nuits. Devant les maisons, entre les troncs de quelques mûriers ou de quelques oliviers, l'Arabe construit un foyer avec trois pierres, et c'est là que' sa femme lui prépare à manger. On jette une natte de paille sur un bâton qui va du mur aux brandies de l'arbre. Sous cet abri se fait tout le ménage. Les femmes et les filles y sont tout le jour accroupies, occupées à peigner leurs longs cheveux, à les tresser, à blanchir leurs voiles, à tisser leurs soies, à nourrir leurs poules, ou à jouer et causer entre elles, comme, dans nos villages du midi de la France, le dimanche matin, les filles se rassemblent sur les portes des chaumières.
Même date, au soir.
Toute la journée a été employée à décharger le brick et à porter de la ville à notre maison de campagne les bagages de notre caravane. Chacun de nous aura sa chambre. Un vaste champ de mûriers et d'orangers s'étend autour des cinq maisons réunies et donne à chacun quelques pas à faire devant sa porte et un peu d'ombre pour respirer. J'ai acheté des nattes d'Egypte et des tapis de Damas pour nous servir de lits et de divans. J'ai trouvé des charpentiers arabes très actifs et très intelligents qui sont déjà à l'ouvrage pour nous faire des portes et des fenêtres, et ce soir nous irons coucher dans notre nouvelle habitation.
8 septembre i83a.
Rien de plus délicieux que notre réveil après la première nuit passée dans notre maison. Nous avons fait apporter le déjeuner sur la plus large de nos terrasses, et nous avons reconnu de l'œil tous les environs.
La maison est à dix minutes de la ville. On y arrive par des sentiers ombragés d'immenses aloès qui laissent pendre leurs figues épineuses1 sur la tète des passants. On longe quelques arches antiques et une immense tour carrée, bâtie par l'émir des Druses, Fakardin2, tour qui sert aujourd'hui
i. Lamartine appelle aloès, par erreur, le cactus ou figuier de Barbarie.
a. On sait que les Druses forment une importante peuplade, répandue dans les montagnes du Liban et de l'Antiliban. Fakbr-ed-Din ou Fakardin (i584-j63ô) fut un de leurs plus célèbres émirs.
12 VOYAGÉ IN ORIBNl
d'observatoire a quelques sentinelle» de l'armée d'Ibrahim- Pacha1, qui observent de là toute la campagne. On se glisse ensuite cuire les troncs de mûriers, et l'on arrive à un groupe de maisons basses cachées dans les arbres et flanquées d'un boisdc citronniers et d'orangers. Ces maisons sont irrégulières, et celle du milieu s'élève comme une tour carrée, et pyramide2 gracieusement sur les autres. Les toits de I nu les ces maisonnettes communiquent au moyen de quelques degrés de bois et forment ainsi un ensemble assez commode pour des botes qui viennent de passer tant de jours sous l'entrc-pont d'un navire marchand.
A quelques cents pas de nous, la mer s'avance dans les terres ; et vue d'ici, au-dessus des tètes vertes des citronniers et des aloès, elle ressemble à un beau lac intérieur, cm à un large fleuve dont on n'aperçoit qu'un tronçon. Quelque barques arabes y sont à ) ancre et se balancent mollement sur ses ondulations insensibles. Si nous montons sur la terrasse supérieure, ce beau lac se change en un immense golfe, clos d'un côté par le château mauresque de Bavruth, et de l'autre par les immenses murailles sombres de la chaîne de montagnes qui court vers Tripoli :i. Mais en face de nous l'horizon s'étend davantage : il commence par courir sur une plaine de champs admirablement cultivés, jalonnés d'arbres qui cachent entièrement le sol, semés ça et là de maisons semblables à la nôtre, et qui élèvent leurs toits comme autant de voiles blanches sur un océan de verdure ; il se rétrécit ensuite entre une longue et gracieuse colline au sommet de laquelle un couvent grec montre ses murailles blanches et ses dômes bleus ; quelques cimes de pins parasols planent un peu plus haut, sur les dômes mômes du couvent. La colline descend par gradins soutenus de murailles de pierre et portant des forêts d'oliviers et de mûriers. La mer vient baigner les derniers gradins, elle s'écarte ensuite, et une seconde plaine plus
i. Ibrahim-Pacha, fils du pacha d'Egypte Méjiémet-Ali, occupait militairement l.i Syrie, qu'il avait conquise, et que le sultan venait de céder à ton père par le traité de Kou'taieh (i833). Rffau le payi était loin d'être pacifié.
2. Pyramide. Terme familier à Lamartine. A . notre volume de Poésie, p. lin , noti
3. Tripoli de Syrie, port et chef-lieu de district du vilayet de Beyrouth, à 65 kilomètres au nord de cette ville.