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INSTALLATION A BEYROUTH

éloignée s'arrondit et se creuse pour laisser passer un fleuve l qui serpente longtemps parmi les bois de chênes verts et va se jeter dans le golfe, que ses eaux jaunissent sur les bords. Cette plaine ne se termine qu'aux flancs dorés des montagnes. Ces montagnes ne s'élèvent pas d'un seul jet ; elles commencent par d'énormes collines semblables à des blocs immenses, les uns arrondis, les autres presque carrés : un peu de végétation couvre les sommets de ces collines, et chacune d'elles porte ou un monastère ou un village qui réfléchit la lueur du soleil et attire les regards. Les pans des collines brillent comme de l'or ; ce sont des murailles de grès jaunâtre concassé par les tremblements de terre, et dont chaque parcelle réfléchit et darde la lumière. Au-dessus de ces premiers monticules, les degrés du Liban s'élargissent ; il y a des plateaux d'une ou deux lieues; plateaux inégaux, creusés, sillonnés, labourés de ravins, de lits profonds des torrents, de gorges obscures où le regard se perd. Après ces plateaux, les hautes montagnes recommencent à se dresser presque perpendiculairement ; cependant on voit les taches noires des cèdres et des sapins qui les garnissent, et quelques couvent s inaccessibles, quelques villages inconnus qui semblent penchés sur leurs précipices. Au sommet le plus aigu de cette seconde chaîne, des arbres qui semblent gigantesques forment comme une chevelure rare sur un front chauve. On distingue d'ici leurs cimes inégales et dentelées, qui ressemblent à des créneaux sur la crête d'une citadelle.

Derrière ces secondes chaînes, le vrai Liban s'élève enfin ; on ne peut distinguer si ses flancs sont rapides ou adoucis, s'ils sont nus ou couverts de végétation : la distance est trop grande. Ses flancs se confondent, dans la transparence de l'air, avec l'air même, dont ils semblent faire partie ; on ne voit que la réverbération ambiante de la lumière du soleil qui les enveloppe, et leurs crêtes enflammées, qui se confondent avec les nuages pourpres du matin, et qui planent comme des îles inaccessibles dans les vagues du firmament.

Si nos regards redescendent de ce sublime horizon des montagnes, ils ne trouvent partout à se poser que sur des gerbes

i. Probablement le Nahr-Beyrouth ou fleuve de Beyrouth.

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majestueuses de palmiers plantés ça et là dans la campagne auprès des maisons des Arabes, sur les vertes ondulation tôles de pins larix, semés par petits boucpiets dans la plaine ou sur le revers des collines, sur les haies de nopal, ou d'autres plantes grasses, dont les lourdes feuilles retombent comme des décorations de pierre sur les petits murs à hauteur d'appui qui soutiennent les terrasses. Ces murs eux-mêmes sont tellement revêtus de lichens en fleur, de lierres terrestres, de vignes sauvages, de plantes bulbeuses à fleurs de toutes les nuances, à grappes de toutes les formes qu'on ne peut distinguer les pierres dont ces murs sont bâtis : ce ne sont que des remparts de verdure et de fleurs.

Enfin, tout près de nous, là, sous nos veux, deux ou trois maisons semblables aux nôtres, et à demi voilées par les dômes des orangers en fleur et en fruits, nous offrent ces scènes animées et pittoresques qui sont la vie de tout paysage. Des Arabes assis sur des nattes fument sur les toits des maisons. Quelques femmes se penchent aux fenêtres pour nous voir, et se cachent quand elles s'aperçoivent que nous les regardons. Sous notre terrasse même, deux familles arabes, père, frères, femmes et enfants, prennent leur repas à l'ombre d'un petit platane sur le seuil de leur maison ; et à quelques pas de là, sous un autre arbre, deux jeunes filles syriennes, d'une beauté incomparable, s'habillent en plein air et couvrent leurs cheveux de fleurs blanches et rouges. Il y en a une dont les cheveux sont si longs et si touffus, qu'ils la couvrent entièrement, comme les rameaux d'un saule pleureur recouvrent le tronc de toutes parts ; on aperçoit seulement, quand elle secoue cette abondante crinière, son beau front et ses veux rayonnants de gaieté naïve, qui percent. un moment ce voile naturel. Elle semble jouir de notre admiration; je lui jette une poignée de ghazis, petites pièces d'or dont les Syriennes se font des colliers et des bracelets en les enfilant avec un brin de soie. Elle joint ses mains et les porte sur sa tète pour me remercier, et rentre dans la chambre basse pour les montrer à sa mère et à sa sœur.

Ce morceau célèbre est, en réalité, très artificiel. Lamartine n'a certainement pas rapporté d'une manière exacte sa conrersation avec lady Slanhope : il a brodé, arrangé, embelli ; mais il a baBilemi ni profité de ce détour pour exposer, sous une forme vive et pittoresque, la plupart de ses idées religieuses, morales, sociales, el même politiques.

Lady Esther Stanhopc, nièce de M. Pilt ', après la mort de son oncle, quitta l'Angleterre et parcourut l'Europe. Jeune, belle et riche, elle fut accueillie partout avec L'empressement et l'intérêt que son rang, sa fortune, son esprit et sa beauté devaient lui attirer; niais elle se refusa constamment à unir son sort à celui de ses plus dignes, admirateurs, et, après quelques années passées dans les principales capitales de L'Europe, elle s'embarqua avec une suite nombreuse pour Constanlinople. On n'a jamais su le motif de cette expatriation: les uns l'ont attribuée à la mort d'un jeune général anglais, tué à cette époque en Espagne, et que d'éternels regrets devaient conserver à jamais présent clans le cœur de lady Esther; les autres, à un simple goût d'aventures que le caractère entreprenant et courageux de cette jeune personne pouvait faire présumer en elle. Quoi qu'il en soit, elle partit; elle passa quelques années à Constantinople, et s'embarqua enfin pour la Syrie sur un bâtiment anglais qui portait aussi la plus grande partie de ses trésors et des valeurs immenses en bijoux et en présents de toute espèce.

La tempête assaillit le navire dans le golfe de Macri, sur la route de Caramanie-. en face de l'île de Rhodes: il échoua sur un écueil à quelques milles du rivage. Le vaisseau fut en peu d'instants brisé, et les trésors de lady StanLiope furent engloutis dans les flots; elle-même échappa avec peine à la mort,

i. William Pitt, le célèbre homme d'Etat anglais (1759-1806). Lady Stanhopo avait été sa conseillère très écoutée et sa toute-puissante auxiliaire.

3. Région de la Turquie d'Asie, comprise entre la chaîne du Taurin el la'iner de Chypre.

et fut portée, sur un débris du bâtiment, à une petite île déserte où elle passa vingt-quatre heures sans aliments et sans secours. Enfin, des pêcheurs de Marmoriza, qui recherchaient les débris du naufrage, la découvrirent et la conduisirent à Rhodes, où elle se fit reconnaître du consul anglais. Ce déplorable événement n'attiédit pas sa résolution. Elle se rendit à Malte, de là en Angleterre. Elle rassembla les débris de sa fortune ; elle vendit à fonds perdu une partie de ses domaines ; elle chargea un second navire de richesses et de présents pour les contrées qu'elle devait parcourir, et elle mit à la voile. Le voyage fut heureux, et elle débarqua à Latakié, l'ancienne Laodicéc, sur la côte de Syrie, entre Tripoli et Alexandrette. Elle s'établit dans les environs, apprit l'arabe, s'entoura de toutes les personnes qui pouvaient lui faciliter des rapports avec les différentes populations arabes, druses, maronites ' du pays, et se prépara, comme je le faisais alors moi-même, à des voyages de découverte dans les parties les moins accessibles de l'Arabie, de la Mésopotamie ' et du désert.

Quand elle fut bien familiarisée avec la langue, le costume, les mœurs et les usages du pays, elle organisa une nombreuse caravane, chargea des chameaux de riches présents pour les Arabes, et parcourut toutes les parties de la Syrie. Elle séjourna à Jérusalem, à Damas, à Alep, à Homs, à Balbek et à Palmyre : ce fut dans cette dernière station que les nombreuses tribus d'Arabes errants qui lui avaient facilité l'accès de ces ruines, réunis autour de sa tente au nombre de quarante ou cinquante mille, et charmés de sa beauté, de sa grâce et de sa magnificence, la proclamèrent reine de Palmyre, et lui délivrèrent des firmaos par lesquels il était convenu que tout Européen protégé par elle pourrait venir en toute sûreté visiter le désert et les ruines de Balbek et de Palmyre, pourvu qu'il s'engageât à payer un tribut de mille piastres. Ce traité existe encore, et serait fidèlement exécuté par les Arabes, si on leur donnait des preuves positives de la protection de lady Stanhope.

i. Sur les Druses, v. p. n, note 2. — Les Maronites sont une peuplade catholique du Liban ; ils tirent leur nom de saint Maron, anachorète du IVe siècle,

VIS1 I I \ LAm STANI 17

\ ,11 retour de Palmyre, elle faillil cependanl être enlevée pai mu' tribu nombreuse d'autres Irabea, ennemis do ceui de Palmyre. Elle lui avertie .1 temps pai un des sien ilui son salut et celui de -.1 caravane a une marche forcée de nuit ci .1 le vitesse de bos chevaux, qui franchirenl mi 1 incroyable dans le désert en vingl quatre heures Elle revint j Damas, où elle résida quelques mois bous la protection du pacha 1 un . à qui la Porte I avait vivement mandée.

Vprès un.' vie errante dans toutes les contrées de I Orient, lad\ Eslhei Stanhope se fixa enfin dans une solitude presque inaccessible, sui une des montagnes 'lu Liban, voisine de Saïdc, l'antique Sidon. Le pacha de 1 'I Vcre, \l>

dalla -Pacha . qui avail pour '•II'' un et un dé-

vouement absolu, lui concéda les restes d'un couvent h le village 'li' Dgioun, peuplé par les Druses. Elle \ bâtit plusieurs maisons, entourées d'un mur d'enceinte semblable 1 nos fortifications du moyen <-■•: fil irlificiellemcnl

un jardin charmant à l< nu, le di I jardin de (leurs et

de fruits, berceaux de vignes, kiosques enrichis de sculptures et de peintures arabesques; caui courantes dans des ri de m. 11 bre, jets d eau au milieu des pavés des kiosques ; voûtes d'orangers, de figuiers et de citronniers. La, lad) Slan bopê vécut plusieurs années dans un luxe toul 1 fait oriental, entourée <l un . rand nombre de drogmans européens ou ara lic>. il une suite nombreuse de femmes, d esclaves noii dans des rapports d'amitié el môme de politique soutenus avec la Porte, avec Abdalla Pacha, avec I tmir Beschir, ver ai n du Liban, el surtout avec I - 1 heiks arabes des d< de S\ rie el de Bagdad

Bientôt sa fortune, considérable encore, diminua par le dérangement de ses affaires, qui souffraient par son absence; et elle se trouva réduite à trente ou quarante mille frai rente, «pu suffisent encore dans ce pays-là au train que lady Stanhope est obligée de conserver. Cependant Uïs personnes qui l'avaient accompagnée d'Europe moururent rent ; l'amitié des Vrabes, qu'il (aut entretenir sans (•■•--.• par tics présenta et des prestiges, s'attiédit ; les rapports devinrent moins fréquents, et lad) Esther tomba dans le complet isole-

LAMAKTME. PHOSB. 3

ment où je la trouvai moi-même. Mais c'est là que la trempe héroïque de son caractère montra toute l'énergie, toute la constance do résolution de cette âme. Elle ne songea pas à revenir sur ses pas: elle ne donna pas un regret au monde et au passé; elle ne fléchit pas sous l'abandon, sous l'infortune, sous la perspective de la vieillesse et de l'oubli des vivants; elle demeura seule où elle est encore, sans livres, sans journaux, sans lettres d'Europe, sans amis, sans serviteurs mémo attachés à sa personne, entourée seulement de quelques négresses et de quelques enfants esclaves noirs, et d'un certain nombre de paysans arabes pour soigner son jardin, ses chc- \aux et veiller à sa sûreté |»ersonnelle. On croit généralement dans le paysj et mes rapports avec elle me fondent moi-même à croire qu'elle trouve la force surnaturelle de son âme ei de si i Solution non seulement dans son caractère, mais encore dans des idées religieuses exaltées, où l'illuminisme d'Europe se trouve confondu avec quelques croyances orientales, ei Burtout avec les mer\ eil les de l'astrologie. Quoiqu'il en soit, ! . m I \ Stanliope est un grand nom en Orient ei un grand étonnement pour l'Europe. Me trouvanl si près d'elle je désirais la voir: sa pensée de solitude ei de méditation avait tant de sympathie apparente avec mes propres pensées, que j'étais bien aise de vérifier en quoi nous nous touchions peut-être. Mais rien n'est plus difficile pour un Européen que d'être admis auprès d'elle; elle se refuse à toute communication avec les voyageurs anglais, avec les femmes, avec les membres

même de sa famille. Je n'avais donc que peu d'espoir de lui

être présenté, et je n'avais aucune lettre d introduction. Sachanl néanmoins qu'elle conservail quelques rapports éloignés

avec les Arabes de la Palestine et de la Mésopotamie, et qu'une recommandation de sa main auprès de ces tribus pourrait mètre d'une extrême utilité pour mes courses futures, je pris le parti de lui envoyer un Arabe porteur de cette lettre:

« Mu.\m ,

Voyageur comme vous, étranger comme vous dans l'Orient, n'y venant chercher comme vous que le spectacle de sa nature, de ses ruines et des œuvres de Dieu, je viens d'ani-

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V(n \<.i: EN ORIENT

brise, el levenl les sillonnait, les ridait, les cannelait, commi il ride h rail frémir les ondes de la nier. Ce spectacle étail nouveau H triste comme une apparition du vrai cl sert que je devais bientôt parcourir. Nulle Iraccd hommes d'animaux ne Bubsislail dans cette arène ondoyante; noui m étions guidés que par le mugissement des Ilots <l un i et par les ci h tes transparentes des sommets du Liban de l'autre, Ni.ns retrouvâmes bientôt une espèce de chemin ou de sentiei semé d'énormes blocs de pierres angulaires. Ce chemin, qui -ml la merjusqu'en Egypte, nous conduisit jusqu'à une mai* son ruinée, débris d'une vieille tour fortifiée, où nous passâmes les heures sombres de la nuil. COUchés sur une natte

de joncs el enveloppés dans nos manteaux. Dès que la lune fui levée, nous remontâmes à cheval. C'était une de ces nuits nu le ciel est éclatant d'étoiles, où la si rénité l,i plus parfaite semble régner dans ces profondeurs éthérées que nous contemplons de si lias, mais où la nature autour de nous semble gémir et se torturer dan- de sinistres convulsions. L'aspect désolé de la côte ajoutait depuis quelques lieues à cette pénible impression. Non- avions laissé derrière nous, avec le crépuscule, les belles pentes ombragées, les verdoyantes vallées du Liban. D'âpres collines, semées de haut en bas de piet noues. blanches et grises, débris des tremblements de terre, s'élevaient tout près de nous; à notre gauche et à : droite. |,i mer. soulevée depuis le malin par une sourde tempête, déroulait ses vagues lourdes et menaçantes, que nous voyions venir de loin, à l'ombre qu'elles jetaient devant elles. qui frappaient ensuite vers le rivage, en jetant chacune son coup de tonnerre, et qui prolongeaient enfin leur large et bouillante écume jusque sur la lisière de sable humide où nous cheminions, inondant à chaque pas les pieds de nos chc- \.iu\ et menaçant de nous entraîner nous-mêmes. I ne lune aussi brillante qu'un soleil d'hiver répandait assez de rayons sur la mer pour nous en découvrit la fureur, el pas assez de clarté sur notre route pour rassurer l'œil sur les périls du chemin. Bientôt la lueur d'un incendie se fondit sur la cime montagnes du Liban avec les brumes blanches ou sombres du malin, et répandit sur toute celte scène une leinte fausse et blafarde, qui n'esl ni le jour ni la nuit, qui n'est ni l'éclat

de l'un ni la sérénité de l'autre ; heure pénible à l'œil et à la pensée, lutte de deux principes contraires dont la nature ofl'rc quelquefois l'image affligeante, et que le plus souvent on retrouve dans son propre cœur. A sept heures du malin, par un soleil déjà dévorant, nous quittions Saïde, l'antique Sidon, qui s'avance sur les flots comme un glorieux souvenir d'une domination passée, et nous gravissions des collines crayeuses, nues, déchirées, qui, s'élevant insensiblement d'élage en étage, nous menaient à la solitude que nous cherchions vainement des yeux. Chaque mamelon gravi nous en découvrait un plus élevé qu'il fallait tourner ou gravir encore; les montagnes s'enchaînaient aux montagnes, comme les anneaux d'une chaîne pressée, ne laissant entre elles que des ravins profonds sans eau, blanchis, semés de quartiers de roches grisâtres. Ces montagnes sont complètement dépouillées de végétation et de terre. Ce sont des squelettes de collines que les eaux et les vents ont rongés depuis des siècles. Ce n'était pas là que je m'attendais à trouver la demeure d'une femme qui avait visité le monde et qui avait eu tout l'univers à choisir. Enfin, du haut d'un de ces rochers, mes yeux tombèrent sur une vallée plus profonde, plus large, bornée de toutes parts par des montagnes plus majestueuses, mais non moins stériles. Au milieu de cette vallée, comme la base d'une large tour, la montagne de Dgioun prenait naissance et s'arrondissait en bancs de rochers circulaires qui, s'amincissant en s'approchant de leurs cimes, formaient enfin une esplanade de quelque centaines de toises de largeur, et se couronnaient d'une belle, gracieuse et verte végétation. Un mur blanc, flanqué d'un kiosque à l'un de ses angles, entourait cette masse de verdure. C'était là le séjour de lady Esther. Nous l'atteignîmes à midi. La maison n'est pas ce qu'on appelle ainsi en Europe, ce n'est pas même ce 'qu'on nomme maison en Orient : c'est un assemblage confus et bizarre de dix ou douze petites maisonnettes, ne contenant chacune qu'une ou deux chambres au rez-de-chaussée, sans fenêtres, et séparées les unes des autres par de petites cours ou petits jardins, assemblage tout à fait pareil à l'aspect de ces pauvres couvents qu'on rencontre en Italie ou en Espagne sur les hautes montagnes, et appartenant à des ordres mendiants. Selon son ha-

22 VOYAGE KN ORIEN1

bitude, lady Stanhope n'était pas visible avanl trois ou quatre heui es iprès midi. On nous conduisit chacun dans une et i il( cellule étroite, sans jour cl sans meubles. < >n nous servi) .1 déjeuner, cl nous nous jetâmes ^n un divan, en attendant le réveil de L'hôtesse invisible du romantique séjour.

Je dormais; à trois heures, on vinl frapper à ma porte et in annoncer qu'elle m'attendait. Je traversai une cour, un jardin, un kiosque à jour, à tenture de jasmin, puis deux OU trois corridors sombres, et je lus introduit par un petit enfant nègre, de six ou huit ans, dans le cabinet de lady Esther. L ne si profonde obscurité \ régnait, que je pus à peine distinguer les traits nobles, graves, doux et majestueux de la figure blanche qui, en costume oriental, se leva du divan, et s'avança en me tendant la main. Lady Esther parait avoir cinipiantc ans; elle a de ces traits que les années ne peinent altérer: la fraîcheur, la couleur, la grâce, s'en \<>nt avec la jeunesse; mais quand la beauté est dans la forme même, dans la pureté des lignes, dan-- la dignité, dans la majesté, dans la pensée d'un visage d'homme ou de femme, la beauté change aux différentes époques de la vie, mais elle ne passe pas. Telle est celle de lady Stanhope. Elle avait sur la tète un turban blanc, sur le front une bandelette de laine couleur de pourpre et retombant de chaque coté de la tète jusque sur les épaules. Un long cbàle de cachemire jaune, une immense robe turque de soie blanche à manches tlottantcs, enveloppaient toute sa personne dans (\r> plis simples et majestueux ; et l'on apercevait seulement, dans l'ouverture que laissait celte première tunique sur sa poitrine, une seconde robe d'étoffe de l'erse à mille fleurs qui montait jusqu'au cou et s'y nouait p. h une agrafe de perles. Des bottines turques de maroquin jaune brodé en soie complétaient ce beau costume oriental, qu'elle portait avec la liberté et Li grâce d'une personne qui n'en a pas porté d'autres depuis sa jeunesse.

« Vous êtes venu de bien loin pour voir une ermite, me dit-elle; soyez le bienvenu. Je reçois peu d'étrangers, un ou deux à peine par année; mais votre lettre m'a plu, et j'ai désiré connaître une personne qui aimait, comme moi, Dieu, la nature et la solitude. Quelque cliosc, d'ailleurs, me disait que nos étoiles étaient amies et que nous nous conviendrions

VISÎTE \ I.ADY STANHOPE 23

mutuellement. Je vois avec plaisir que mon pressenti mont né m'a pas trompée, et vos traits que je vois maintenant, et le seul bruit de vos pas, pendant (pie vous traversiez le corridor, m'en ont assez appris sur vous pour cpio je ne mi repente pas d'avoir voulu vous voir. Asseyons-nous et causons, nous sommes déjà amis.

— Comment, lui dis-je. Milady, honorez-vous si vile du nom d'ami un homme dont le nom et la vie vous sont complètement inconnus? .Vous ignorez qui je suis.

— C'est vrai, reprit-elle; je ne sais ni ce que vous êtes selon le monde, ni ce que vous avez l'ait pendant que vou? avez vécu parmi les hommes; mais je sais déjà ce que vous êtes devant Dieu1. Ne me prenez point pour une Colle. comme le monde me nomme souvent ; mais je ne puis résister au besoin de vous parler à cœur ouvert. Il est une science, perdue aujourd'hui dans votre Europe, science qui est née en (hient, qui n'y a jamais péri, qui y vit encore. Je la possède. Je lis dans les astres. Nous sommes tous enfants de quelqu'un de ces feux célestes, qui présidèrent à notre naissance, et dont l'influence heureuse ou maligne est écrite dans no? yeux, sur nos fronts, dans nos traits, dans les délinéaments de notre main, dans la forme de notre pied, dans notre geste. dans notre démarche. Je ne vous vois que .depuis quelques minutes ; eh bien, je vous connais comme si j'avais vécu un siècle avec vous. Voulez-vous que je vous révèle à vous-même? voulez-vous que je vous prédise votre destinée ?

— Gardez- vous-en bien, Milady ! lui répondis-je en souriant. Je ne nie pas ce que j ignore ; je n'affirmerai pas que dans la nature visible et invisible, où tout se tient, où tout s'enchaîne, des êtres d'un ordre inférieur, comme l'homme, ne soient pas sous l'influence d'êtres supérieurs, comme les astres ou les anges, mais je n'ai pas besoin de leui révélation pour me connaître moi-même : corruption, infirmité et misère ! Et quant aux secrets de ma destinée future, je croirais profaner la Divinité qui me les cache, si je le?

i. Le manuscrit primitif ajoutait : « et ce que vous pouvez faire un joui pour sa gloire et pour le bonheur de vos semblables. » (Chr. Maréchal, ouvr cité, p. 186).

2i VOYAGE IN ORIENT

demandais à la créature En Fait d'avenir, je no crois qu'à I Heu, ;'i la liberté el à la vei tu.

— N'importe, me dit-elle, croyez ce qu'il voua plaira Quanl a moi, je n - >i^ évidemment que voua êlea né • l'influence de troia étoiles heureuses, puissantes et bonnes, qui vous mil doué de qualités analogues et <pii nom- conduisent à un but que je pourrais, si vous vouliez. voua indiquer dès aujourd'hui. C'eal Dieu qui voua amène in pour éclairer votre âme : vous êtes un de ces hommes de désir el de bonne volonté dont il a besoin, comme d'instruments, pour les œuvres merveilleuses qu'il va bientôt accomplir parmi les hommes. Croyez-vous le règne du Messie arrivi

— Je suis né chrétien! lui dis-je; c'est vous répondre.

— Chrétien! reprit-elle avec un léger - i u : i «• d'humeur; moi aussi, je suis chrétienne; mais celui que vous appelez le Christ n'a-t-il pas dit : a Je vous parle encore par paraboles, i mais celui «jui viendra après moi vous parlera en esprit et «en vérité P > Eh bien, c'est celui-là que nous attendons! Voilà le Messie qui n'est pas venu encore, el qui n'est loin ; que nous verrons de nos yeux, et pour la venue de qui tout se prépare dans le monde! Que répondrez- vous? el comment pourrez-voua nier ou rétorquer les paroles mêmes de votre Evangile que je viens de vous citer? Quels sont vos motifs pour i roire au Chrisl ?

— Permettez-moi, repris-je, Milady, de ne pas entrer avec vous dans une semblable discussion; je n ) entre pas ;i\er moi-même. Il v a deux lumières pour l'homme : inné qui éclaire l'esprit, qui est sujette à la discussion, au doute, et qui souvent ne conduit qu'à l'erreur el

ment ; l'autre qui «'claire le cœur et qui ne trompe jamais, car elle est à la Cois évidence et conviction; et pour noua autres, misérables mortels, la vérité n'est qu'une conviction. Dieu seul possède la vérité autrement et comme vérité ; nous ne la possédons que comme foi. Je crois au Christ, | qu'il a apporté à la lerre la doctrine la plus sainte, la plus féconde el la plus divine qui ait jamais rayonné sur l'intellice humaine. I ne doctrine si céleste ne peut être le fruit de li déception el du mensonge. Le Chrisl l'a dil comme le idi la raison. Les doctrines se connaissent a leur moi

VISITE A LADY STANHOPE 2o

comme l'arbre se connaît à ses fruits; les fruits du chrislainisme, je parle de ses fruits à venir plus encore que de fruits déjà cueillis et corrompus, sont infinis, parfaits et divins: donc la doctrine elle-même est divine; donc l'auteur est un verbe divin, comme il se nommait lui-même. A oïlà pourquoi je suis chrétien, voilà toute ma controverse religieuse avec moi-même; avec les autres je n'en ai point: on ne prouve à l'homme que ce qu'il croit déjà '.

— Mais, enfin, reprit-elle, trouvez-vous donc le monde social, politique et religieux, bien ordonne, et ne sentez-vous pas ce (pic tout le monde sent, le besoin, la nécessité d'un révélateur, d'un rédempteur, du Messie que nous attendons, et que nous vovons déjà dans nos désirs ?

— Oh! pour cela, lui dis-je, c'est une autre question. Nul plus que moi ne souffre et ne gémit du gémissement universel de la nature, des hommes et des sociétés. Nu! ne confesse plus haut les énormes abus sociaux, politiques et religieux. Nul ne désire et n'espère davantage un réparateur à ces maux intolérables de l'humanité. Nul n'est plus convaincu que ce réparateur ne peut être que divin ! Si vous appelez cela attendre un Messie, je l'attends comme vous, et plus que vous je soupire après sa prochaine apparition ; comme vous, et plus que vous, je vois dans les crovances ébranlées de l'homme, dans le tumulte de ses idées, dans le vide de son cœur, dans la dépravation de son état social, dans les tremblements répétés de ses institutions politiques, lou> les symptômes d'un bouleversement, et par conséquent, d'un renouvellement prochain et imminent. Je crois que Dieu se montre toujours au moment précis où tout ce qui est humain est insuffisant, où l'homme confesse qu'il ne peut rien pour lui-même. Le monde en est là. Je crois donc à un Messie voisin de notre époque ; mais dans ce Messie je ne vois point le Christ, qui n'a rien de plus à nous donner en

i. Le manuscrit primitif ajoutait : « Une fois cette conviction entn se dans mon ciwir, je soumets ma conviction de détail à ceux que le Christ a faits héritiers de sa doctrine, à ceux à qui il a dit : Je serai avec vous jusqu'à la consommation des siècles ; et je crois cette humiliation volontaire de notre intelligence individuelle un sacrifice d aussi bonne odeur à Dieu qu'une pratique utile à la paix et à la résignation de notre pensée ici-bas. » (Chr. Maréchal, ouv. cité, p. 187).

sagesse, en vertu et en vérité ; je vois celui que le Christ a annoncé devoir venir après lui : cet esprit saint toujours agissant, toujours assistant l'homme, toujours lui révélant, selon les temps et les besoins, ce qu'il doit faire et savoir. Que cet esprit divin s'incarne dans un homme ou dans une doctrine, dans un fait ou dans une idée, peu importe, c'est toujours lui ; homme ou doctrine, fait ou idée, je crois en lui, j'espère en lui et je l'attends, et plus que vous, Milady, je l'invoque ! Vous voyez donc que nous pouvons nous entendre et que nos étoiles ne sont pas si divergentes que cette conversation 'a pu vous le faire penser. »

Elle sourit ; ses yeux, quelquefois voilés d'un peu d'humeur pendant que je lui confessais mon rationalisme chrétien1, s'éclairèrent d'une tendresse de regard et d'une lumière presque surnaturelle. « Croyez ce que vous voudrez, me dit -elle, vous n'en êtes pas moins un de ces hommes que j'attendais, que la Providence m'envoie, et qui ont une grande part à accomplir dans l'œuvre qui se prépare. Bientôt vous retournerez en Europe ; l'Europe est finie, la France seule a une grande mission à accomplir encore ; vous y participerez, je ne sais pas encore comment ; mais je puis vous le dire ce soir, si vous le désirez, quand j'aurai consulté vos étoiles. Je ne sais pas encore le nom de toutes, j'en vois plus de trois maintenant; j'en distingue quatre, peut-être cinq, et qui sait? plus encore. L'une d'elles est certainement Mercure2, qui donne la clarté et la couleur à l'intelligence et à la parole; vous devez être poète: cela se lit dans vos yeux et dans la partie supérieure de votre figure ; plus bas, vous êtes sous l'empire d'astres tout différents, presque opposés : il y a une influence3 d'énergie et d'action ; il y a du soleil aussi1, dit-elle tout à coup, dans la pose de votre tète et dans la manière dont vous la rejetez sur votre épaule gauche. Remerciez Dieu : il y a peu d'hommes qui soient nés

1 . Le manuscrit primitif porte : « pendant que je lui confessais mon humhlc christianisme ».

2 Mercure est l'astre des philosophes, des poètes, et en général de tous les hommes de science ou de talent.

3. Au sens astrologique. On désigne ainsi l'écoulement du fluide par lequel les astres agiraient sur la destinée îles hommes.

A. Le soleil symbolise la puissance, la souveraineté.

VIS1 II A LAD1 31 tKHOPE

miiiv plus d'une étoile, pt a ■ l« m ( I étoile soil heureuse, moins encore dont l'étoile, même favorable, ne soil contrebalai

par l'influence maligne d'u 'toile opp \ in

h. m,-, Mnis en avez plusieurs, el toutes son I en harmonie pour voua servir, el t.. nie- s'entr'aidcnl en votre faveur1. Quel esl votre nom Je le lui dis

le ne I mus jam lis entendu ' reprit elle ai itde

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— Voilà, Milady, ce que c'est que la loire J ti con quelques vers dans ma vie, <|ui ont fait répéter un million de fois mon nom par tous les èV hos littéraires de l i

mais cet écho est trop faible poui i votre mci cl vos

montagnes, el i< i y suis un homme tout nouveau, un lu m une complètement inconnu, nn nom jamais prononcé! Je n'en suis que plus flatté de la bienveillance que vous me prodi raea : j«" m* l.i dm- qu i vous el a moi

— Oui, me 'lit elle, poète ou non, je vous unir el i e en vous ; nous nous reverrons, sovez-en certain ! Vous tournerez dans l'Occident, mais roua ne tarderez pas beaucoup .'i revenir en ' Irienl : c est votre pati

— C'esl iln iu(iin>. lui dis-je, la patrie de mon im nation

— Ne ries pas, reprit-elle, i esl votre patrie véritable, la patrie de vos pères. I en suis sûre maintenant : votre pied

. — Je n \ vois. Im .lis |,>, que la poussi nliers

il1 im- politiques (II. \ii-\in). Lamartine raconte qu'eu 1817,

' Il lin-, il rci lui firent J-

dictions I une d'elles, après .i\ni: main, lui d ,1 troi-

qui veillaient derrière In haut du ciel sui lui S

lis étoiles représentent t r . • 1 - 1 i roua liment, qui vous ont

aimé, qui vous aimeront et qui ne cesseront île veill ■ein de Dieu ou elles «iront rappelées avant vi

veuillent dire seulement trois (acuités diverses dont va lé par

Celui ijui les distribua «i parcimonieusement jh\ eniknli i (elles

orne poésie, politique, action peut-être, et qui

iurir dans votre vie je les mi- comra là-haut les trois étoiles itcllation, el dans

qui vous ' «t inconnue comme .1 moi, toutes les (bisque les événements, en se déroulant, vous feront reconnaître l'influence de quelq supérieur mettant la main dans % ■•tr destinée, adorez une de ces étoiles et à moi. »

qui le couvre, et dont je rougirais dans un salon de la vieille Europe.

— Rien1 ; ce n'est pas cela, reprit-elle encore: regardez votre pied. »

Je n'y avais pas encore pris garde moi-même.

« Voyez : le cou-de-pied est très élevé, et il y a entre votre talon et vos doigts, quand votre pied est à terre, un espace suffisant pour que l'eau passe sans vous mouiller. C'est le pied de l'Arabe, c'est le pied de l'Orient; vous êtes un lils de ces climats2, et nous approchons du jour où chacun renlivia dans la terre de ses pères. Nous nous reverrons. »

lu esclave noir entra alors, et, se couchant devant elle, le front sur le lapis et les mains sur la tète, lui dit quelques mots en arabe. « Allez, me dit-elle, vous èles servi ; dînez \ite. et revenez bientôt: je vais m'occuper de vous, et voir plus clair dans la confusion de mes idées sur votre personne et votre avenir. Moi, je ne mange jamais avec personne : je \is trop sobrement : du pain, des fruits, à l'heure où le besoin se fait sentir, nie suflisent; je ne dois pas mettre un hôte à mon régime. »

Je fus conduit sous un berceau de jasmin et de laurierrosé, à la porte de ses jardins. Le couvert était mis pour M. de Parseval et pour moi : nous dînâmes très vite ; mais elle n'attendit même pas que nous fussions hors de table, et elle

i. Rien n'a pas de sens. 11 faut sans doute lire : .\on, conformément au texte du manuscrit (Maréchal, p. 188).

a. Ici encore, lady Stanhope se rencontre avec les bohémiennes de Moulins. Celles-ci auraient, en effet, asBuré à Lamartine qu'il était Sarrasin d'origine. Elles trouvaient des preuves de SB race dans sa taille, ses mains, son front, et surtout ses |ii<-il^ . Il est persuadé qu'elles avaient raison : « Il n'y ;i\;iil pas Lien des années que le vrai nom de mss ancêtres était Allamartine, cl la tradition les faisait sortir d'un grand villaff du Maçonnais, colonie exclusivement arabe jusqu'à nos jours, et dont aucune mésalliance ne mêlai! le sang arabe au sang gaulois. Le caractère sarrasin de cette race conservée dans celte oasis, la taille haute et mince, l'œil noLr, le nez aquilin, le cou-de-pied très éle\é sur la plante, cambrée, le talon détaché, les doigts mordant la terre ; les doigts de la main maigres, allongés et cependant fortement noués par les muscles des jointures, conservaient à toute la famille . es m arques de noblesse essentiellement arabes, que des regards sarrasins exercés à la chiromancie ne pouvaient manquer de reconnaître. r> (Mémoires politiques, II, vu). L'imagination du poêle, qui se comptait à broder sur ce thème, a-t-elle prêté à lady Stanhope les propos des bohémiennes ou aux bohémiennes ceux de lady Stanhope ? C'est ce qu'il est difficile de décider.

HSITB \ l \i>\ -i wii

pi elle m !«• I.i trouvai Fuma ni m ipp ii 1er une l'él

mes les \<\n* éh'*^ irile* ri Ii - plus belles de I * h i< ut iinin.ii> plus i ut dans

et nonchalante, ni dan

l'une Im pan) Ii convei • • terni

que cl 1 1 1 n -i' t icu « modci ne, rappelant toul a fait !

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'in mélange habile, qu confus, des dill i i milieu desquelles pIIi

ime les 1 1

mme le musulman et fataliste comme lu juif, attendanl !<• M i du < Ihrisl el la |

1 M - I Itlt.i*

(I uni' II:,

ri |i il l.i m. .lit 1I1..11. .,

blime

cl l.i/.u h- i[u il esl plu i de comprend Non, cette femme n esl point folle. ! traita trop

I droil regard ; la folie, qui se Irah ■>> la

conversation, 'Lut elle interi l.i c hatne pai des écarts triques, n il nullement I

un stique, nuageuse, mais souten

de lad) Esther S il me fall plutôt <|u«-

e'eat une folie volontaire, étudiée, qui

en un 1 1 !

qui a ses raisons pour paraître folie. La puissante admiration que son génie a exercée et exerce encore sur les populations arabes qui entourent les montagnes prouvent assez que celte prétendue folie n'est qu'un moyen. Aux hommes de celte terre de prodiges, à ces hommes des rochers et des déserts, dont l'imagination est plus colorée et plus brumeuse que l'horizon de leurs sables ou de leurs mers, il faut la parole de Mahomet ou de ladv Stanhope ! il faut le commerce des astres, les prophéties, les miracles, la seconde vue du génie ; ladv Stanhope l'a compris d'abord par la haute portée de son intelligence vraiment supérieure ; puis peut-être, comme tous les êtres doués de puissantes facultés intellectuelles, a-t-elle fini par se séduire elle-même et par être la première néophyte du svmbole qu'elle s'était créé pour d'autres. Tel est l'effet que celte femme a produit sur moi. On ne peut la juger ni la classer d'un mot ; c'est une statue à immenses dimensions ; un ne peut la juger qu'à son point de vue. Je ne serais pas surpris qu'un jour prochain réalisât une partie de la destinée qu'elle se promet à elle-même : un empire dans l'Arabie, un trône dans Jérusalem ! La moindre commotion politique dans la région de l'Orient qu'elle habite pourrait la soulever jusque-là.

« Je n'ai à ce sujet, lui dis-je, qu'un reproche à faire à votre génie, c'est celui d'avoir été trop timide avec les événements, et de n'avoir pas encore poussé votre fortune jusqu'où elle pouvait vous conduire.

— Vous parlez, me dit-elle, comme un homme qui croit encore trop à la volonté humaine, et pas assez à l'irrésistible empire de la destinée seule ; ma force, à moi, est en elle. Je l'attends, je ne l'appelle pas: je vieillis, j'ai diminué de beaucoup ma fortune ; je suis maintenant seule et abandonnée à moi-même sur ce rocher désert, en proie au premier audacieux qui voudrait forcer mes portes, entourée d'une bande de domestiques infidèles et d'esclaves ingrats, qui me dépouillent tous les jours et menacent quelquefois ma vie ; dernièrement encore, je n'ai dû mon salut qu'à ce poignard. dont j'ai été forcée de me servir pour défendre ma poitrine contre celui d'un esclave noir que j'ai élevé! Eh bien, au milieu de toutes ces tribulations, je suis heureuse ; je réponds

vi-iii \ LAD1 -i \m:

.'i loul pai le m des iiiu-iiliii.ui> : Allah i vo-

lonté de Dieu ' el | attends avec confiance I avenir dontjevoui ai parlé, el dont je voudrais \<>u> inapiret i vous-même la cei litude que vous devez en avoii

Vprès avoir fumé plusieurs pipes, bu plusieurs que des es lavi enl de quai i <l heui

quart d'heure: « Venez, dit-elle, j<- \ .1 i ^ vous conduire dans nu sanctuaire où je ne laisse pénétrer aui un profane : mon jardin. 1 Nous ) descendîmes par quelques marchi je parcourus avec elle, dans un véritable enchantement, un des |.lii> beaux jardins im.» que 1 aie en< n Orient.

I >i> 1 reilles lombrcs 'l<>nl les de verdi ûenl .

comme des milliers de lustres, les raisins étincelants de la Terre promise; des kiosques où I iquesscul|

Irelaçaienl aux jasmins 1 1 iux plantes grimpant s, liant I \m<- ; des bassins où une eau, artificielle il est vrai, • d'une I ii 'ne de |,.i 11 murmurei el jaillii dans I1 lude

marbre ; des allées jalonnées de tous les arbres fruilù l'Angleterre, de I Europe, de ces beaux climats; de vert* louses semées cl arbustes en Heurt compartiments de

1n.11 bre cntoui anl des . uvelles pour m< -

yeux voilà ce j irdin.

Nous nous reposâmes tour à tour dans plusieurs des ' quea donl il esl <»i né, et jamai n intaris?

de lad) Eslhei ne | crdil le ton mystique el I élévation d< jel qu < il<' avail eus le matin. Puisque la destinée, mi elle à la Gn, vous a envoyé ici, et qu'une sympathi nante entre n me permet de vous confier ce que je

ca< herais à tanl 'I prol im s, vi ru je veux vous faire voii de vos yeux un prodige de la nature donl la destination u '< -1 connue que de moi el de mes adeptes; les prophéties de \'( >i ienl l'avaienl annoncé depuis bi allez jugei vous-même si ces prophéties sonl accomplies

Elle ouvrit une porte du jardin qui donnait sur u (.un intérieure, où j aper< u- deux magnifiques juments bes de première race el 'I une rare perfection de formes \| proi bex, me 'lii -elle, et reg irdez cette jument ! la nature n'a pas accompli en elle loul ce qui esl écril sur la jument 41Ù doit porter te Messie : Elle naîtra toute selltïc

39 VOYAGI l.\ ORIEN I'

Je vis en cil'ci sur ce bel animal an [eu de la nature a rare pour servir l'illusion d'une crédulité vulgaire chez des peuples à demi barbares: la jument avait au défaut des épaules nue cayité si large et si profonde, et imitant si bien la forme d'une selle turque, qu'on pouvait dire avec vérité qu'elle étail née toute sellée, et, aux étriers près, on pouvait en effet la monter sans éprouver le besoin d'une selle artificielle. Cette jument, magnifique du reste, semblait accoutumée à l'admi ration et au respect que lady Stanhope et ses esclaves lui témoignent, et pressentir la dignité de sa future mission; jamais, personne ne l'a montée, et deux palefreniers arabes I i soignent et la surveillent constamment sans la perdre un seul instant de vue. Une autre jument blanche, et, à mon avis, infiniment plus belle, partage avecla jument baie, le respect et les soins de Iad\ Stanhope; nul ne l'a montée non plus. Lady Eslbcr ne me dit pas, mais me laissa entendre que, quoique la destinée de la jument blanche fût moins sainte. elle en avait une cependant mystérieuse et importante aussi; et je crus comprendre que lady Stanhope la réservait pour la monter elle-même le jour où elle ferait son entrée, à côté du Messie, clans la Jérusalem reconquise. Après avoir fait promener quelque temps ces deux bêtes sur une pelouse hors de l'enceinte de la forteresse, et jdui de la souplesse et de la grâce de ces superbes animaux, nous rentrâmes, et je renouvelai à lad) Esther mes instances puni- qu'elle me permit de lui présenter M. de Parseval, mon ami eL mon compagn le

voyage, qui m'avait suivi, malgré moi, chez elle, et qui attendait vainement depuis le malin une faveur dont elle est si avare. Elle y consentit enfin, cl nous rentrâmes tous trois pour passer la soirée ou la nuit dans le petit salon que j'ai déjà dépeint. Le café et les pipes reparurent avec la profusion orientale, et le salon fut bientôt rempli d'un tel nuage de fumée, que la figure de lady Stanhope ne nous apparaissait plus <pi à travers une atmosphère semblable à l'atmosphère magique des évocations. Elle causa avec la même force, la même màcc, la même abondance, mais infiniment moins de surnaturel, sur des sujets moins sacrés pour elle, qu'elle ne l'avait fait avec moi seul dans tout le cours de la journée.

VISITE A I.\h\ STANHOPE

« J'espère, me dit-elle tout à coup, que vous êtea aristocrate ; je n'en doute pas en vous voyant.

— Vous vous trompez, Milady, lui dis-je. Je ne suis ni aristocrate ni démocrate; j'ai assez vécu pour voir les deuï revers de la médaille de l'humanité, et pour les trouver aussi creux l'un que l'autre ; je ne suis ni aristocrate ni démocrate ; je suis homme cl partisan exclusif de ce qui peut améliorer el perfectionner l'homme tout entier, qu'il soit né au sommet ou au pied de l'échelle sociale! Je ne suÎ9 ni pour le peuple ni pour les grands, mais pour l'humanité tout entière ; el je ne crois ni aux institutions aristocratiques ni aux institutions démocratiques la vertu exclusive de perfectionner l'humanité; celle vertu n'est que dans une morale divine, fruit d'une religion parfaite! La civilisation des peuples, c'est leur foi!

— Cela est vrai, réponditrelle ; mais cependant je suis aristocrate malgré moi ; et vous conviendrez, ajouta-t-elle, que, s il v a des vices dans l'aristocratie, au moins il y a de hautes vertus à côté pour les racheter et les compenser; tandis que dans la démocratie je vois hien les vices, et les vices les plus bas el les plus envieux, mais je cherche en vain les hautes vertus.

— Ce n'est pas cela, Milady, lui dis-je; il y a des deux parts vices el verlus ; mais, dans les hautes classes, ces vices mêmes onl un côté brillant ; dans la classe inférieure, au contraire, ces vices se montrent dans toute leur nudité, et blessent davantage le sentiment moral dans le regard qui les contemple. La différence est dans l'apparence, et non dans le fait ; mais, en réalité, le même vice est plus vice dans l'homme riche, élevé et instruit, que dans l'homme sans lumière et sans pain: car chez l'un le vice est de choix, chez l'autre de nécessité. Méprisez-lc donc partout, et plus encore chez l'aristocratie vicieuse, et ne jugeons pas l'humanité par classe, mais par homme: les grands auraient les vices du peuple, s ils étaient peuple, et les petits auraient les vices des grands, s'ils étaient grands! La balance est égale ; ne pesons pas.

— Eh bien, passons, me dit-elle; mais laissez-moi croire que vous êtes aristocrate comme moi ; il m'en coûtera trop de vous croire du nombre de ces jeunes Français qui soulèvent l'écume populaire contre toutes les notabilités que Dieu,

34 (TOYAGE l\ ORIEN1

l.i nature el la Bociélé onl faites, el qui renversenl l'édifice

pour se faire de ses ruines un piédestal à leur envieuse

— Non, lui dis-je. tranquillisez-vous; je ne de ces hommes; je suis seulement de ceux qui ne méprisent pas ce qui es1 au-dessous d'eux dans l'ordre social, toul ei pectanl ce qui est au-dessus, mais dont le désir ou le rêve serait d'appeler tous les hommes, indépendamment de leur degré dans les hiérarchies arbitraires de la politique, à la même lumière, à la même liberté et à la même perfection morale ! lit. puisque vous êtes religieuse, que vous croyez que Dieu aime également tous ses enfants, et que vous attendes ud second Messie pour redresser toutes choses, vous p

— - 1 1 » — iloutc comme eux el comme moi.

— Oui, reprit-elle, mais je ne m'occupe plus de politique humaine; j'en ai assez, j'en ai trop vu pendant <li\ ans que j'ai passés dans le cabinet de M. Pitt, mon oncle, et que toutes les intrigues de l'Europe sont venues retentir autoui de moi. J'ai méprisé, jeune, l'humanité, je n en veux plus entendre parler; tout ce que font les hommes pour les hommes est sans fruit! les formes me sont indifférentes

— lit à moi aussi, lui dis-je.

— Le fond des choses, continua-t-clle, c'est Dieu et I i vertu !

— Je pense exactement ainsi, lui répondis-je; .hum n'en parlons plus, nous voilà d'accord. »

Passant à des sujets moins graves, el plaisantant rai I i pèce de divination qui lui faisait comprends un homme toul entier m premier regard et à la seule inspection de son étoile, je mis sa l'épreuve, el je 1 interrogeai sur deux ou

trois voyageurs de ma connaissance, qui depuis quinze an i tai( ni venus passer sous ses yeux. Je fus frappé de la parfaite justesse de son coup d œil sur deux de ces hommes. Elle lysa entre autres, avec une prodigieuse perspicacité d'intellile caractère de l'un deux, qui m'était parfaitement connu à moi-même, caractère difficile à comprendre à première vue, grand, mais voilé sous les apparences de bonhomie les plus simples el les plus séduisantes. El ce qui mille comble à mon élonncment, et me lit admirer le plus la mémoire

infaillible de cette femme, c'est que ce voyageur n'avait passé que deux heures chez elle, el que seize années s'étaient écoulées entre la visite de cet homme et le compte que je lui demandais de ses impressions sur lui. La solitude concentre et fortifie toutes les facultés de l'âme. Les prophètes, les saints, les grands hommes el les poètes l'ont merveilleusement compris; et leur nature leur fait chercher à Ions le désert ou l'isolement parmi les hommes.

Le nom de Bonaparte tomba, comme toujours, dans la conversation. « Je croyais, lui dis-je, que votre fanatisme pour cet homme mettrait une barrière entre nous.

— Je n'ai été, me dit-elle, fanatique que de ses malheurs et de pitié pour lui.

— Et moi aussi, lui dis-je, et ainsi nous nous entendons encore. »

Je ne pouvais m 'expliquer comment une femme religieuse et morale adorait la force seule sans religion, sans morale et sans liberté! Bonaparte fut un grand reconstructeur, sans doute ; il refit le monde social, mais il ne regarda pas assez aux éléments dont il le recomposait ; il pétrit sa statue avec de la boue et de l'intérêt personnel, au lieu de la tailler dans les sentiments divins et moraux, la vertu et la liberté !

La nuit s'écoula ainsi à parcourir librement et sans affectation de la part de lady Esther tous les sujets qu'un mot amène et emporte dans une conversation à tout hasard. Je sentais qu'aucune corde ne manquait à cette haute et ferme intelligence, et que toutes les touches du clavier rendaient un son juste, fort et plein, excepté peut-être la corde métaphysique, que trop de tension et de solitude avait faussée ou élevée à un diapason trop haut pour l'intelligence mortelle. Nous nous séparâmes avec un regret sincère de ma part, avec un regret obligeamment témoigné de la sienne.

« Point d'adieu, me dit-elle, nous nous reverrons souvent dans ce voyage, et plus souvent encore dans d'autres voyages que vous ne projetez pas même encore. Allez vous réposer, et souvenez-vous que vous laissez une amie dans les solitudes du Liban. »

Elle me tendit la main ; je portai la mienne sur mon cœur, à la manière des Arabes, et nous sortîmes.

3fi VOYAGE IN ORIEN1

Laissant h Beyrouth sa femme et sn fille, Lamartine entreprit bicntnt. avec une caravane qu'il avait organisée, un voyage d'un mois (octobre-novembre i83a) à travers la Syrie <-t la Palestine, dont le but était Jérusalem. Il y arrive le 29 octobre1, visite la ville, <>ù r Ja peste, et fait un pèlerinage au Saint-Sépulcre.

29 octobre i83a.

Api î's avoir descendu quelques autres rues semblables à celles que je viens de décrire, nous nous trouvâmes sur une petite place, ouverte au nord sur un coin du ciel et de la colline des Oliviers ; à notre gauche, quelques • marches à descendre nous conduisirent sur un parvis découvert. La façade de L'église du Saint-Sépulcre donnait sur ce parvis. L'église du Saint-Sépulcre a été tant et si bien décrite, que je ne la décrirai pas de nouveau. C'est, à l'extérieur, un vaste et beau monument de l'époque byzantine ; l'architecture en est grave, solennelle, grandiose et riche, pour le temps où elle fut construite - ; c'est un digne pavillon jeté parla piété des hommes sur le tombeau du Fils de l'homme. À comparer cette église avec ce que le même temps a produit, on la trouve supérieure à tout. Sainte-Sophie3, bien plus colossale, est bien plus barbare dans sa forme : ce n'est au dehors qu'une montagne de pierres flanquées de collines de pierres ; le Saint-Sépulcre, au contraire, est une coupole aérienne et ciselée, où la taille savante et gracieuse des portes, des fenêtres, des chapiteaux et des corniches ajoute à la masse l'inestimable prix d'un travail habile; où la pierre est devenue dentelle pour être digne

1. D'après le manuscrit, la véritable date est le 19 octobre (Y. Christian Maréchal, ou\r. cité, p. l5-l6).

2. Ëdiiicc sous le règne de Constantin (entre 3a6 et 335), l'église do Saint- Sépulcre h été depuis détruite, rebâtie, agrandie à plusieurs n ;

3. La célèbre église de Constantinople, fameuse Burtout pour la hardiesse

oupole 1 olossale.

d'entrer dans ce monument élevé à la plus grande pensée humaine ; où la pensée même qui l'a élevée est écrite dans les détails comme dans l'ensemble de l'édifice. Il est vrai que lléglise du Saint-Sépulcre n'est pas telle aujourd'hui que sainte Hélène, mère de Constantin, la construisit: les rois de Jérusalem la retouchèrent et l'embellirent des ornements de celte architecture semi-occidentale, semi-mauresque, dont ils avaient trouvé le goût cl les modèles en Orient. Mois, telle qu'elle est maintenant à l'extérieur, avec sa masse byzantine et ses décorations grecques, gothiques et arabesques, avec les déchirures même, stigmates du temps et des barbares, qui restent imprimées sur sa façade, elle ne fait point contraste avec la pensée qu'on y apporte, avec la pensée qu'elle exprime ; on n'éprouve pas à son aspect cette pénible impression d'une grande idée mal rendue, d'un grand'souvcnir profané par la main des hommes ; au contraire, on se dit involontairement: « Voilà ce que j'attendais. » L'homme a fait ce qu'il a pu de mieux. Le monument n'est pas digne du tombeau, mais il est digne de cette race humaine qui a voulu honorer ce grand sépulcre ; et l'on entre dans le vestibule voûté et sombre delà net sous le coup de cette première et grave impression.

A gauche, en entrant sous ce vestibule qui ouvre sur le parvis-même de la nef, dans renfoncement d'une large et profonde niche qui portait jadis des statues, les Turcs ont établi leur divan ' : ils sont les gardiens du Saint-Sépulcre, qu'eux seuls ont le droit de fermer ou d'ouvrir. Quand je passai, cinq ou six figures vénérables de Turcs, à longues barbes blanches, étaient accroupis sur ce divan recouvert de riches tapis d'Alep ; des tasses à café et des pipes étaient autour d eux sur ces tapis ; ils nous saluèrent avec dignité et grâce, et donnèrent ordre à un des surveillants de nous accompagner dans toutes les parties de l'église. Je ne vis rien sur leurs visages, dans leurs propos ou dans leurs gestes, de celte irrévérence dont on les accuse. Ils n'entrent pas dans l'église, ils sont à la porte ; ils parlent aux chrétiens avec la

i. Le divan, dans les maisons orientales, est la salle de réunion et de réception ; le tour en est garni de coussins qui servent de sièges. Dans la phrase suivante, le mot désigne les coussins eux-mêmes, qui forment une sorte de canapé sans dossier.

gravit»' et le respect que le lieu el l'objet de la visite comportent. Possesseurs par La guerre du monument sacré des chrétiens, ils ne le détruisent pas. ils n'en jettent pas la cendre auvent; ils le conservent, ils a maintiennent un ordre, une police, une révérence silencieuse que les communions chré tiennes, cpii se le disputent, sont bien loin d'\ garder ellesmêmes. Ils veillent à ce que la relique commune de tous ceuxqui portent le nom de chrétiens soit préservée pour tous, afin que chaque communion jouisse à son tour <ln culte quelle veul rendre au saint tombeau. Sans les Turcs, ce tombeau, que se disputent les Crées et les catholiques, el les innombrables ramifications de l'idée chrétienne1, aurait déjà été cent fois un objet de lutte entre ces communions bâilleuses et rivales, aurait tour à tour passé exclusivement de l'une à l'autre, et aurait été interdit sans doute aux ennemis de la communion triomphante, .le ne vois pas là de quoi accuser et injurier les Turcs. Celte prétendue intolérance brutale dont les ignorants les accusent ne se manifeste que par de la tolérance et du respect pour ce que d'autres hommes vénèrent et adorent. Partout où le musulman voit l'idée de Dieu dans la [pensée de ses frères, il s'incline et il respecte. Il pense que l'idée sanctifie la forme. C'est le seul peuple tolérant. Que les chrétiens s'interrogent et se demandent de bonne foi ce qu'ils auraient fait si les destinées de la guerre leur avaient livré la Mecque et la Kaaba'-. Les Turcs viendraient-ils de toutes les parties de l'Europe et de l'Asie v vénérer en paix les monuments conservés à l'islamisme?

Au bout de ce vestibule, nous nous trouvâmes sous la large coupole de l'église. Le centre de cette coupole, (pie les traditions locales donnent pour le centre de la terre, est occupépar un petit monument renfermé dans le grand, comme une pierre précieuse enchâssée dans une autre. Ce monument intérieur est un carré long orné de quelques pilastres, d'une corniche et d'une coupole de marbre, le tout de mauvais goût et d'un

i. Entendez : les innombrables sectes chrétiennes Lamartine a sans doute voulu éviter ce mot.

2. La Kaaba. Le célèbre temple de la Mecque, ain~i nommé à cause de sa forme cubique.

dessin tourmente et bizarre: il a été reconstruit, en 18171, par un architecte européen, aux frais de l'Eglise grecque, qui le possède maintenant. Tout autour de ce pavillon intérieur du sépulcre règne le \idc de la grande coupole extérieure ; on v circule librement, et l'on trouve de pilier en pilier des chapelles vastes et profondes qui sont affectées chacune à un des mystères de la passion du Christ : elles renferment toutes quelques témoignages réels ou supposés des scènes de la Rédemption. La partielle l'église du Saint-Sépulcre qui "n'est pas sous la coupole est exclusivement réservée aux Grecs schismatiques ; une séparation en bois peint, el couverte de tableaux de l'école grecque, divise 2 cette nef de l'autre. Mal gré la bizarre profusion de mauvaises peintures et d'ornements de tous genres dont les murs et l'autel sont surchargés, son ensemble esl d'un effet grave et religieux : on senl que la prière, sous toutes les formes, a envahi ce sanctuaire et accumulé tout ce que des générations superstitieuses, mais ferventes, ont cru avoir de précieux devant Dieu. Un 1 lier taillé dans le roc conduit de là au sommet du calvaire, où les trois croix furent plantées : le Calvaire, le tombeau el plusieurs .mires -îles du draine de la Rédemption se trouvent ainsi accumulés sous le toit d'un seul édifice d'une médiocre étendue; cela semble peu conforme aux récits des Evangiles, et l'on est loin de s'attendre à trouver le tombeau de Joseph d'Arimathie, taillé dans le roc hors des murs de Sion, à cinquante pas du Calvaire, lieu des exécutions1, renfermé dans l'enceinte des murailles modernes ; mais les traditions sont telles, et elles ont prévalu. L'esprit ne conteste pas sur une pareille scène, pour quelques pas de différence entre les vraisemblances historiques et les traditions ; que ce fût ici ou là, toujours est-il que ce ne fut pas loin des sites qu'on nous désigne.

Vprès un moment île méditation profonde et silencieuse donné dans chacun de ces lieux sacrés au souvenir qu'il retraçait, nous redescendîmes dans l'enceinte de l'église et nous

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