LES BAZABS DE DAMAS
2 avril i833.
Parcouru les bazars de Damas. Le grand bazar a environ une demi-lieue de long. Les bazars sont de larges rues, couvertes par des ebarpentes très élevées, et bordées de boutiques, d'échoppes, de magasins, de cafés; ces boutiques sont étroites et peu profondes ; le négociant est assis sur ses talons devant sa boutique, la pipe à la bouche ou le narguilé à côté de lui. Les magasins sont remplis de marchandises de toutes sortes, et surtout d'étoffes des Indes, qui affluent à Damas par les caravanes de Bagdad. Des barbiers invitent les passants à se faire couper les cheveux. Leurs échoppes sont toujours pleines de monde. Une foule aussi nombreuse que celle des galeries du Palais-Royal circule tout le jour dans le bazar. Mais le coup d'oeil de celte foule est infiniment plus pittoresque. Ce sont des agas1, vêtus de longues pelisses de soie cramoisie, fourrées de martre, avec des sabres et des poignards enrichis <le diamants, suspendus à la ceinture. Ils sont suivis de cinq ou six courtisans, serviteurs ou esclaves, qui marchent silencieusement derrière eux et portent leurs pipes et leur narguilé: ils vont s'asseoir une partie du jour sur les divans extérieurs de cafés bâtis au bord des ruisseaux qui traversent la ville ; de beaux platanes ombragent le divan : là, ils fument et causent avec leurs amis, et c'est le seul moyen de communication, excepté la mosquée, pour les habitants de Damas. Là se préparent, presque en silence, les fréquentes révolutions
i. Chefs lurcs, chargés d'un commandement quelconque.
i l - BAZARS l-i DAMAS
qui ensanglantent cette capitale'. La fermentation muette couve longtemps, puis éclate au moment inattendu. Le peuple courl aux armes bous la conduite d'un parti quelconque, commandé par un avernemcnl passe nom
quelque temps dans li i mains du vainqueur. Les vaini us ><uit mis à mort ou s'enfuient dans les déserta de Balbek et d< Palmyrc, où lea tribus indépendantes leui donnent asile. Les oiliciers et les soldats du pai lia >l I , vêtus
presque à l'européenne, traînent leurs sabres sui l< du bazar; noua <'n rencontrons plusieurs qui nous et parlent italien ; ils sont sur leurs gardes à Damas; le p les \.iii avec horreur, chaque nuit I émeute peut ■ ■< laU i S
rif-Bey, un des 1 mes lea plus capables de I arra
béincl \li. les commande, et gouverne momentanément la ville. Il .1 formé un camp de dix mille hommes hors des murs, eux borda du fleuve', >i t ï « • ■ 1 1 garnison dans le château ; il habite lui même le sérail. La nouvelle du moindre <■< lu c survenu en Syrie a Ibrahim serait le signal d'un soulèvement général et d'une lutte acharnée à Damas Les trente mille chrétiens arméniens qui habitent la ville sont dans la terreur, et seraient massât réa si lea I urca avaient I l - mu-
Bulmana sont irrités de I égalité qu'Ibrahim-Pacha i établie entre eux et les chrétiens. Quelques-uns de ceux-ci abusent
• ï moment de tolérance, <•( insultent leurs ennemis par
une violation de leurs habitudes qui ai-iii leur fanatisme. M Baudin4 est prêt, au premier avis, à se réfugier à Zarklé .
Lea \rabes du orrand désert et ceux de Palmyre sont en foule dans la ville, et circulent dans le basai ils n'ont pour vêtement qu'une large couverture il.- laine blanche, dont ils se drapent à la manière des statues antiqui - . Leur i>ini est hâlé, leur barbe noire, leurs yeux sont féroces. IU forment
i. Damas, capitale da la pn i Syrie, eat la villa la plu impo
de L'empire turc après Constantinople.
a. Méhémel Mi V. p. u note ■ .
I e oours d'eau oui passe > Damas est le Barada il >i»'nt de i Liban et va se perdre dans un lac du désert. \ . t i nnsalaii i de la 1 ■ tn< s I lamas. 5. Zarklé (Zahlèh ou Sahle), i une cinquantaine de kilométrai au nordnu, -t de Damas, de l'autre iti-Liban, 0. Ce vêtement esl le burnvus.
des groupes devant les boutiques des marchands de tabac et devant les selliers et les armuriers. Leurs chevaux, toujours sol U'*s et bridés, sont entravés dans les rues et sur les places. Ils méprisent les Egyptiens et les Turcs; mais, en cas de soulèvement, ils marcheraient conlrc les troupes d'Ibrahim. Celui-ci n'a pu les repousser cjue jusqu'à une journée de Damas; il a marché lui-même avec de l'artillerie contre eux à son passage dans celte ville. Ils sont maintenant ses ennemis. Je parlerai plus au long de ces populations inconnues du grand désert et de l'Euphrate.
Chaque genre de commerce et d'industrie a son quartier à part dans les bazars. Là sont les armuriers, dont les boutiques sont loin d'offrir les armes magnifiques et renommées que Damas livrait jadis au commerce du Levant. Ces fabriques de sabres admirables, si elles ont jamais existé à Damas, sont complètement tombées en oubli : on n'y fabrique cjue des sabres d'une trempe commune, et l'on ne voit chez les armuriers que de vieilles armes presque sans prix. J'y ai vainement cherché un sabre et un poignard de l'ancienne trempe. Ces sabres viennent maintenant du Korassan, province de Perse, et même là on ne les fabrique plus. Il en existe un certain nombre qui passent de main en main, comme des reliques précieuses, et qui sont d'un prix inestimable. La lame de celui dont on m'a fait présent a coûté cinq mille piastres l au pacha. Les Turcs et les Arabes, qui estiment ces lames plus cjue les diamants, sacrifieraient tout au monde pour une pareille arme; leurs regards étincellent d'enthousiasme et de vénération quand ils voient la mienne, et ils la portent à leur front, comme s'ils adoraient un si parfait instrument de mort.
Les bijoutiers n'ont aucun art et aucun goût dans l'ajustement de leurs pierres précieuses ou de leurs perles, mais ils possèdent en ce genre d'immenses collections. Toute la richesse des Orientaux est mobilière, pour être enfouissable ou portative. Il y a une grande quantité de ces orfèvres ; ils étalent peu: tout est renfermé dans de petites cassettes qu'ils ouvrent quand on leur demande un bijou.
Les selliers sont les plus nombreux et les plus ingénieux
i. La piastre turque vaut environ 23 centimes.
I BS BA2 Mi- DE DAMAS
ouvri - bazars: rien n'égaie en Europe, le goût, la
cl li richesse des harnais de luxe qu'ils façon ncnl pour les chevaui des chefs arabes <>n des agas du payî I selles Boni revêtues de velours el de soie bi n el '!<• p
illicrs de maroquin rouge, qui tombent en frangi sur l<poitrail, sont ornés également de glands d'argent cl d'oi el de touffes de perles. Les brides, infiniment plus élégantes que les nôtres, sonl .m>>i toutes de maroquin de diverses coult décorées de glands '!<• soie el <l or. [ous ces objets sont, péralivemenl avec l'Europe, à très bas pris J'ai icheté doux de ces brides les plus magnifiques pourcenl vingt pi deui cm iron cinquante fran
Les marchands de comestibles sonl ceuj donl les map i-moffrent le plus d'ordre, il él< - m e, de propreté el il attrait i I œil. Le devant de leui boutique i il - irni d'une multitude de corbeilles remplies de légumes, de fruits
légumineuses donl je ne sais pas les noms, m.ii> qu t des
formes el des couleurs vernissées admirables, el qui brillent comme de petits cailloui sortant de l'eau Les galetb pain, de toute épaisseui el de toute qualité, sonl étalées sur le devant de la boutique . il j en .» une innombrable » poui les différentes heures el les différents repas du jour:
elles -mit toutes i li mdes comme des gaufres et d1 saveur
parfaite. Nulle pari je n'ai vu une si grande perfection de pain qu à Damas : il ne coûte presque rien Quelques restaurateurs offrent aussi à dtnei < aux promeneurs du bazar. Il n'j .< chez euz ni tabl verts : ils vendent de petites brochettes de morceaux de mouton comme une noix el rôtis 1 1 four. L'acheteur les emporte sui une des galettes dorées du pain donl j'ai parlé, cl i sur le pouce. Les t ' ines nombreuses du bazar lui ofl la seule boisson des arabes. Un homme peut se nourrir parfaitement à Damas pour deux piastres ou environ <li\ sous par jour'. Le peuple n'en emploie pas la moitié à sa nourriture. On aurait une jolie maison pour deux ou trois cents piastres par an. Avec trois ou quatre cents francs de revenu, on sérail à son aise ici ; c'esl de même partout en Syri
1. Lamartine i sans doute voulu dût cent % in ^t | i« ; ce qui
f.iit, pour les deux, environ cinquante franc*
En parcourant le bazar, je suis arrivé au quartier des faiseurs de caisses et de coffres : c'est la grande industrie, car tout l'ameublement d'une famille arabe consiste en un ou deux coffres où Ton serre les bardes et les bijoux. La plupart de ces coffres sont en cèdre et peints en rouge, avec des ornements dessinés en clous d'or. Quelques-uns sont admirablement sculptés en relief et couverts d'arabesques très élégantes. J'en ai acbelé trois, et je les ai expédiés par la caravane de Tarabourlous '. L'odeur du bois de cèdre embaume partout le bazar; et cette atmosphère, composée de mille parfums divers qui s'exhalent des boutiques de menuisiers, des magasins d'épiceries et de droguistes, des caisses d'ambre ou de pommes parfumées, des cafés, des pipes sans cesse fumantes clans le bazar, me rappelle l'impression que j'éprouvai la première fois que je traversai Florence, où les charpentes de bois de cyprès remplissent les rues d'une odeur à peu près pareille.