UN 0 II A G E DANS LE LIBAN
7 avril i 833.
Je pris des guides à Zarklé pour franchir le Liban parties sentiers inconnus. La roule ordinaire était interceptée par la prodigieuse quantité de neige tombée pendant cet hiver. Nous montâmes d'abord par des pentes assez douces, à travers des collines cultivées en vignes et en mûriers. Bientôt nous arrivâmesà la région des rochers et des torrents sans lit; nous en passâmes une trentaine au moins dans l'espace de six heures. Ils courent sur des pentes si rapides, qu'ils n'ont pas le temps de se creuser un lit : c'est un rideau d'écume qui glisse sur le roc nu, et qui passe avec la rapidité des ailes de l'oiseau.
Le ciel se couvrit de nuages pâles qui interceptaient déjà la
t. Nom turc de Tripoli. V. p. 12, note 3.
1 \ ORAGE DANS I I I IBAÎt
lumière, quoique le jour fui peu noua étions
plètemcnt noyés dans < roulantes de n t sou-
vent nous n'apercevions pas la tête de la cai ivane enfoncée dans i es avenuei téni bi i. La
tombei à larges flocons, et couvrait la iliersque
i hen haient vainement utenions
peine nos chevaux fatigués, <■! dont lea fei ni sui les
rebords escarpés que nous étions obligés de suivre Le m fiquc horizon inférieui lée de Balbek •( des cimes
del Vnti-Liban, avec les ruinea des temples de Bka
frappés de la lumière, ne nous appai tissaient que pai menla à travers des échappées de nuages fendus; il semblait que nous naviguions dans le ciel, et que le piédestal d'où nous \n\iMiis la terre ne lui ippartenait |>l I venta
sonores, qui dormaient dans les profondes et hautes i montagnes, commençaient à rendre des sons lugubres et soutei rains semblables au mugissement 'I une forte mer après la temils passaient comme des foudres, tantôt sui nos tètes, tan
tut dans des régions inférieur» la, roulant, coi
des feuilles mortes, des masses de neige et des volées de pi< et même d'assez gros M be, de même que •>! la l">u-
ched'un canon les avait lancés ; deux de nos chevaux en furent atteints, et roulèrent avec nos bagages dans le pn , iucun de noua ne fut firapi unesétali qu on menait
en main, semblaient pétrifiés de terreur; ils s'arrêtaient court, levaient lea naseaux, el jetaient, non pas <l<- hem nient-, mais des cris gutturaux semblabli ràlements
humains; nous marchions serrés pour nous surveillei <i nous assiste] en i is '1 iccidenl 1. 1 nuit devenait de plus en plus noire, et la neige, qui battait n.>s \ru\. nous enlevait Ide lumière qui pouvait noua guider encore. Lea lourbillonsde vent remplissaient toute la i nous étions I
tournoyante qui B'élevail en colonne jusqu'au ciel, el retombait en nappes immenses comme l'écume des grand sur les écueils; il j i\.iii des moments où il était impossible de respire! : n.'- guides s'arrêtaient à chaque instant, taient et tiraient dea coups de fusil |><>ur noua dirigei : nuis le vent furieux ne laissait rien retentir, el la détonation de nos .uni - ressemblait au léger claquement d'un fouet. I
pendant, à mesure que nous nous enfoncions davantage dans cette haute gorge des dernières croupes du Liban, nous entendions avec effroi un mugissement grave, continu, sourd, qui croissait de moment en moment, et formait comme la basse de ce concert horrible des éléments déchaînés : nous ne savions à quoi l'attribuer ; il semblait qu'une partie de la montagne s'écroulait et roulait en torrents de rochers. Les nuages épais et rasant le sol nous cachaient tout ; nous ne savions où nous étions, lorsque nous vîmes passer tout à coup à côté de nous des chevaux sans cavalier et des mulets sans charge, avec plusieurs chameaux cjui s'enfuyaient sur les flancs de nei^ede la montagne. "Bientôt les Arabes, poussant des cris, les suivirent: ils nous avertirent de nous arrêter, nous montrant de la main, à quarante ou cinquante pas au-dessus de nous, une masure adossée à un bloc de rocher que les nuages nous avaient caché jusque-là. Une colonne de fumée et la lueur d'un foyer sortaient de la porte de cette cabane, dont le toit, en énormes branches de cèdre, venait d'être à moitié enlevé par l'ouragan, efpendait sur la mer; c'était le seul asile qu'il y eut pour nous sur cette partie du Liban : le kan ' de Murat- Bey ; un pauvre Arabe l'habite l'été pour offrir de l'orge et un abri aux caravanes de' Damas qui vont par cette route en Syrie. Nous y descendîmes avec peine par des degrés de roche cachés sous un pied de neige ; le torrent, qui coule à cent pas au-dessous du kan. et qu'il faut traverser pour gravir la dernière région des montagnes, était devenu tout à coup un lleuve immense qui roulait avec ses eaux des blocs de pierre et des débris de la tempête. Surpris sur ses bords par les tourbillons du vent, et à demi ensevelis sous la neige, les Arabes que nous avions rencontrés avaient jeté les fardeaux de leurs chameaux el de leurs mulets, et les avaient laissés sur la place pour se sauver au kan de Murât. Nous le trouvâmes rempli de ces hommes et de leurs monlures; aucune place pour nous ni pour nos chevaux. Cependant, à l'abri du bloc de rocher plus grand qu'une maison, le vent se faisait moins sentir, et les nuées de neige emportées de la cime du Liban,
i. Kan ou khan, lieu de repos pour les caravanes. — Murât (ou Mourad)- Bey est le célèbre chef des Mamelouks qui fut défait par Bonaparte à In Lataillc des Pyramides (1798).
r\ ORAGE DANS ! E I I I
qui passaient nu nos têtes poui aller I ins la plaine,
commençaient .'i devenir moins épaisses, et nous laissaient par intervalles apercevoii un ooin du ciel ou brillaienl déjà les étoiles. Le >. < - 1 1 1 tomba bientôt tout h fait : nous descendîmes de cheval, nous cherchâmes à nous faire un abri pour p non seulement ta nuit, m. ils plusieurs j"iir-; peut-être, û le torrent, que nous entendions sans !<• voir, continuait à fermer le passage. Sous les murs «lu kau écroulé, h l'abri d'une partie dea brandies de cèdre qui formaient tout à 1 heure le toit, il j axait un espace de 'li\ pied encombi
1 1< i ■ ■ i'i de I ►« » 1 1 - ■ nous balayâmi . il restait unpied
de fange molle où nous ne pouTions poseï nos t.i|.i>; nous .m i. li mn a du i"ii i|iirl(|iicN branches <! arbre que nous étendîmes comme une claie lui le sol délayé; «a bûches empéchaienl nos nattes de tremper dans l'eau; nos malelai tapis, nos manteaux formaient un second plancher; nous allumâmes un feu dans un coin de cet abri, «•( nous passâmes ainsi la longue nuit «lu - au v .i\ i il i v
De temps en temps l'ouragan assoupi se réveillait, il semblaitque la montagne s'écroulait sur elle-même ; l'énorme rocher auquel était adossé !<• luua tremblait comme un tronc
d'arbre sec • pai la rafale, et les mugissements du torrent
remplissaient la mei et le i ~ ï « - 1 de hurlements lamentables. \ s finîmes cependant par nous endormir, el noua noe veillâmes tard, aux rayons éclatants d'un soleil serein sui la neige Les A abes nos compagnons étaienl partis : ils avaient tenté de traverser le torrent ; nous les aperçûmes de loin vissant les collines où nous devions les suivre; nous partîmes aussi; nous marchâmes quatre heures dans une vallée supérieure où noua ne voyions, comme au sommet du mont Blanc, que la nei{ nos paa el le ciel sur nos têtes
L'éblouissemenl des yeux, le silence morne, le péril de chaque pas sur ces déseï ts de neige récente, sans aucun sentier tracé, font du passage de ces bauts piliers de la terre, épine dorsale d'un continent, un moment solennel el religieux. On observe involontairement chaque point de l'horizon et du ciel, chaque phénomène de la nature ; j en via un qui me frappa
i V. p i'i not i
G2 VOYACE EN ORIENT
comme une belle image, et que je n'avais jamais encore observé. Tout à fait au sommet du Liban, sur les flancs d'un mamelon abrité à demi du soleil du matin, je vis un magnifique arc-en-ciel, non pas élancé en pont aérien, et unissant le ciel à la cime delà montagne, niais couebé sur la neige et roulé en cercles concentriques comme un serpent aux couleurs éclatantes ; c'était comme le nid de l'arc-en-ciel surpris à la cime la plus inaccessible du Liban. A mesure que le soleil montait et rasait de ses rayons blancs le mamelon, les cercles de l'arc-en-ciel aux mille couleurs ondoyantes semblaient remuer et se soulever ; l'extrémité de ces volutes lumineuses s'élevait en effet de la terre, montait vers le ciel de quelques toises, comme si elle eût essayé de s'élancer vers le soleil, et fondait en vapeurs blanchâtres et en perles liquides qui retombaient autour de nous. Nous nous assîmes au-delà de la région des neiges pour sécher au soleil nos souliers mouillés ; nous commencions à apercevoir les profondes et noires vallées des Maronites1 ; en deux heures, nous fûmes descendus au village d'Hamana, assis au sommet de la magnifique vallée de ce nom, et où nous avions déjà couebé en allant à Damas. Le cheik nous fit donner trois maisons du village. Le soleil du soir brillait sous les larges feuilles du mûrier et du figuier; des hommes rentraient avec leurs charrues du labourage ; des femmes, des enfants circulaient, dans les chemins entre les maisons, et nous saluaient avec un sourire d'hospitalité ; les bestiaux revenaient des champs avec leurs clochettes ; les pigeons et les poules couvraient les toits des terrasses, et les cloches de deux églises maronites tintaient lentement à travers les cimes des cyprès pour annoncer les cérémonies pieuses du lendemain, qui était un dimanche: c'étaient l'aspect, le bruit et la paix d'un beau village de France ou d'Italie, que nous retrouvions tout à coup au sortir des précipices du Liban, des déserts de Balbek, des rues inhospitalières de Damas : jamais transition ne fut peut-être si rapide, si douce; nous résolûmes de passer le dimanche parmi ce beau et excellent peuple, et de nous reposer un jour de nos longues fatigues.
i. V, p. iG, note i.
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Lamai tine quitta la Syi I
pai la I ' 1 1 . | ti i<- ii |,i S» rbii II séjourna deux mi j lillct
.i i • mstantim »plo, qu'il d lammonl
J n été conduil ce matin, pai un jeune homme I lantinoplo, au man hé des es< la \
Vprèa avoir traversé les longues rue* de Stamboul 'qui longcnl les murs du vieux sérail, cl i - pai plusieurs magnifiques bazars encombres d'une roule innombrable de marchands el d'acheteurs, noua sommes montés, pai de petites rues étroites, jusqu'à une place fangeuse su i laquelle s'ouvre la porte d'un autre basai G i costume turc dont
i s étions revêtus, el à la perfection d'idioi !>• mon
guide, "n nous a laissés entrai dans hé d'hommea
Combien il a fallu de temps el '!'• révélations successives 1 1 m de l'homme pour que la Force ail < < — d'être un 'lioii à ses veux, el poui que l'es» lavage soil dev< nu un crime el un blasphème a son intelligence IQuel pi combien n'en
promet-il pas? Qu'il j a de choses don I nous ne. sommi choqués, el qui seront dea crimes incompréhensibles aux yeux de nos descendants ! Je pensaia i cela en entrant dans ce bazar ou l'on vend lavie, l'âme, le corps, la liberté d'autrul, comme nous vendons le bœul ou le cl n se i roil
légitime possesseur de ce qu'on a acheté ainsi I Quede li mites de ce genre dont non- ne noua rendons pas compte 1 Elles \o sonl cependant, car on ne peul pas demander a l'homme plus qu il ne sait. Ses convictions sonl ses vérités; il n'en possède pas d'autres. Dieu seul les a toutes a lui, el noua les distribue à proportion et à mesure de nos intelligent es progi essives
i Nom lurt de ConiUntîaople.
Le marché d'esclaves est une vaste cour découverte, et environnée d'un portique surmonté d'un toit. Sous ce portique, environné du côté de la cour d'un mur à hauteur d'appui, s'ouvrent des portes qui donnent dans les chambres où les marchands tiennent les esclaves. Ces portes restent ouvertes>pour que les acheteurs, en se promenant, puissent voir les esclaves. Les hommes et les femmes sont tenues dans des chambres séparées. Les femmes ne sont pas voilées. Outre les esclaves renfermés dans ces chambres basses, il y en a un grand nombre groupés dans la galerie, sous le portique et dans la cour. Nous commençâmes par parcourir ces différents groupes. Le plus remarquable était une troupe de jeunes tilles d'Abyssinie au nombre de douze à quinze; adossées les unes aux autres comme ces ligures antiques de cariatides qui soutiennent un vase sur leurs tètes, elles formaient un cercle dont tous les visages étaient tournés vers les spectateurs. Ces visages étaient en général d'une grande beauté: les yeux en amande, le nez aquilin, les lèvres minces, le contour ovale et délicat des joues, les longs cheveux noirs luisants comme des ailes de corbeau. L'expression pensive, triste et languissante de la physionomie fait des Abyssiniennes, malgré la couleur cuivrée de leur teint, une race de femmes des plus admirables; elles sont grandes, minces de taille, élancées comme les tiges des palmiers de leur beau pays. Leurs bras ont des attitudes ravissantes. Ces jeunes fdles n'avaient pour vêlement qu'une longue chemise de toile grossière et jaunâtre. Elles avaient aux jambes des bracelets de perles de verre bleu. Assises sur leurs talons, immobiles, la tête appuyée sur le revers de leur main ou sur le genou, elles nous regardaient d'un œil aussi doux et aussi triste que l'œil de la chèvre ou de l'agneau que la paysanne tient par la corde et marchande à la foire de nos villages: quelquefois' l'une disait un mot à l'autre, et elles souriaient. 11 y en avait une qui tenait un petit enfant dans ses bras et cjui pleurait parce que le marchand voulait le vendre sans elle à un revendeur d'enfants. Il v avait, non loin de ce groupe, sept ou huit petits nègres de l'âge de huit à douze ans, assez bien vêtus, avec l'apparence de la santé et du bien-être; ils jouaient ensemble à un jeu de l'Orient dont les instruments sont de petits cailloux que l'on