INTRODUCTION XI
de tout le Voyage, et qu'elle ne cessera plus guère d'agir en lui: « Vous parlez, nie dit-elle, comme un homme qui croit encore trop à la volonté humaine, et pas assez à l'irrésistible empire de la destinée seule; ma force à moi est en elle.... Je réponds à tout par le mot sacré des musulmans : Allah kerim ! la volonté de Dieu ! » Formule qui reviendra plus d'une fois, dans sa correspondance1, sous la plume de Lamartine, comme si elle pouvait seule, en dépassant la résignalion chrétienne, convenir à l'état d'absolu abandon de soi-même et de paix chèrement achetée où il essaye de vivre.
11 faut avoir bien compris celte attitude nouvelle de Lamartine quand on veut s'expliquer la suite de sa vie, et particulièrement le singulier mélange de patience et d'audace, de respect du passé et d'ardeur révolutionnaire, qui caractérise sa politique. 11 est bien remarquable, en etret, que ce même fatalisme, qui conduit le musulman au mépris de l'action et à l'éternel respect de formes sociales et politiques surannées, s'unit enLamartineà la foi au progrès ei au désir enthousiaste de travailler à ce progrès. Il n'y a pas là d'inconséquence : tout ce qui est étant une manifestation, ou du moins une indication, de la volonté de Dieu, ne doit-on pas comprendre cette volonté et s'y conformer lorsque tant de signes évidents montrent qu'elle s'exerce dans le sens de la transformation et du renouvellement de toutes choses? Dieu peut permettre à 1 Oriental, aujourd'hui encore, de mener une vie toute de contemplation et de rêverie pieuse ; Occidental, on doit accepter les devoirs de l'Occident et travailler à l'exécution du « plan providentiel », sans tenir compte du jugement des hommes. Cette espèce de fatalisme libéral a trouvé son expression dans le « Résumé politique » du Voyage en Orient2 et dans quelques morceaux que ne comportait évidemment pas la. rédaction primitive3. 11 fait le fond de la foi politique de Lamartine. Le haut sentiment d'une mission à remplir, où tant d'ironiques railleurs n'ont voulu voir que de l'orgueil, est chez lui une grave idée, entièrement sincère, qu'a fortifiée son passage en Orient. Tout lui paraît signe et présage ; il se tient prêt à obéir aux volontés de Dieu, dans quelque sens qu'elles se manifestent ; et l'on peut dire que c'est à l'Orient
1. V, Correspondance, t. III, p. 34 i (lettre à Virieu du 21 juillet i834), t». 385 (au même, du id janvier i836).