LAMARTINE. PROSE
pour les Orientaux, il n'y avait point de transition entre l'oisiveté et l'héroïsme. L'action l'enlevait, mais le lassait vite. Il retombait dans la rêverie du talent.
Brissot, Guadet, Gensonné, l'entraînèrent chez Mme Roland. Elle ne le trouvait pas assez \iiil et assez ambitieux- pour son L'énie. Ses mœurs méridionales, ses goûts littéraires, son attrait pour une beauté moins impérieuse, le ramenaient sans cesse dans la société d'une actrice du Théâtre-Français, MmeSimon-Candeille. Il avait écrit pour elle, sous un autre nom, quelques scènes du drame alors célèbre de la Belle-Fermière'. Cette jeune femme, à la fois poète, écrivain, comédienne, déplovait dans ce drame toutes les fascinations de son âme, de son talent et de sa beauté. Yergniaud s'enivrait, dans cette vie d'artiste, de musique, de déclamation et de plaisirs; il se pressait de jouir de sa jeunesse, comme s'il eût eu le pressentiment qu'elle serait sitôt cueillie. Ses habitudes étaient méditatives et paresseuses. Il se levait au milieu du jour, il écrivait peu et sur des feuilles éparses ; il appuyait le papier sur ses genoux, comme un homme pressé qui se dispute le temps; il composait des discours lentement dan- ses rêveries, et les retenait à l'aide de notes dans sa mémoire; il polissait son éloquence à loisir, comme le soldat polit son arme au repos. Il ne voulait pas seulement que ses coups fussent mortels, il voulait qu'ils fussent brillants; aussi curieux de l'art que de la politique. Le coup porté, il en abandonnait le contre-coup à la destinée et s'abandonnait de nouveau luimême à la mollesse. Ce n'était pas l'homme de toutes les heures, c'était l'homme des grandes journées.
Yergniaud était de taille moyenne. Sa stature robuste et carrée avait l'aplomb de la statue de l'orateur : on y sentait le lutteur de paroles ; son nez était court, large, fièrement rele\é des narines; ses lèvres un peu épaisses dessinaient ferme-
i. Lallterine ou la Belle-Fermière, comédie (et non drame) de Munie Candeille, lut représentée pour la première fois, au théâtre delà République, le 27 décembre 1792. Cette pièce as>e/. médiocre jouit longtemps d'une grande vogue, grâce au jeu de l'actrice principale.
LE 1 SEPTI Ml
ment sa bouche : on voyait qu'elles avaient été modelées poui jeter la parole à grands dots, comme les lèvres d'un Triton à l'ouverture d'une grande soui peux m >i i - > t
pleins d'éclairs semblaient jaillir sous des sourcils pu ncnts; son front large el plan avait ce poli du mil
réfléchit l'intelligence; ses cheveux châtains I<i\.nriit aux
secousses de té tète ainsi que ceux de Mirabeau. La peau de son visage était timbrée par la petite vérole, comme un marbre dégrossi par le marteau i diamant «lu tailleur de pierres. Son teint pâle avait la lividité des émotions profondes. Aii repos, nul n'aurait remarqué cet homme 'dans une foule. Il aurait passé avec le vulgaire •'•mis blesser ''t sans arrêter le rd. Mais quand l'âme se répandait dans sa physionomie, comme la lumière sur un buste, l'ensemble de sa Ggure prenait par l'expression l'idéal, la splendeur el la beauté qu'aucun de ses traits n'avait en détail. Il s'illuminait d'éloquence. Les mu-! les palpitants d< ils, de ses tempes, deses lèvres, se modelaient sm -.1 pensée, et confondaient sa physionomie avec la pensée même: c'était la transfiguration du .' mr. Le jour de Vergniaud, c'était la parole; te piédi stal de sa beauté, c'était la tribune. Quand il en était descendu, clic s'évanouissait : l'orateur n'était plus qu'un homme.
\\ Il /./•; t SEP 1 1 VBBS
|. récil des massacres do septembn est extrêmement dévol pans l'Histoire des Girondins. Nous en détachons quelques pages contenant la description di - massacn 9 de la première journée.
Le dimanche 1 septembre 1 7 < ) j . le peuple de Paris, afiolé pa nouvelles désastreuses des frontières, te précipite dans les prisons el .. tous les " sus] al elles sont remplies. La prison <l«;
1' Vbbaye 1 ancienne |>ri<"n seigneuriale de l'abbaye J-- Saint-t rermainibie la pren
Le dernier guichet qui ouvrait ^m la cour avait été
transformé en tribunal. Autour d'une vaste lalilo couverte
de papiers, d'écriloircs, des livres d'écrou de la prison, de verres, de bouteilles, de pistolets, de sabres, de pipes, étaient assis sur des bancs douze juges aux figures ternes, aux épaules athlétiques, caractère des hommes de peine, de débauche ou de sang. Leur costume était celui des professions laborieusesdu peuple : des bonnets de laine sur la tète, des vestes, des souliers ferrés, des tabliers de toile comme ceux des bouchers. Quelquesuns avaient ôlé leurs habits. Les manches de leur chemise retrousséesjusqu'aux coudes laissaient voir des bras musculeux et une peau tatouée des symboles de divers métiers. Deux ou trois , aux formes plus grêles^ aux mains plus blanches, à l'expression de ligure plus intellectuelle, trahissaient des hommes de pensée, mêlés a dessein à ces hommes d'action pour les diriger. Un homme en habit gris, le sabre au côté, la plume à la main, d'une phvsionomie inllexible etcomrae pétrifiée, était assis au centre de la table et présidait, ce tribunal. C'était l'huissier Maillard, l'idole des rassemblements du faubourg Saint-Marceau, un de ces hommes que produit l'écume du peuple et derrière lesquels elle se range parce qu'elle ne peut pas les dépasser. Rival de Jourdan1, ami de Théroigne2, homme des journées d'octobre, du 20 juin, du 10 août. Maillard s'était constitué lui-même le bourreau du peuple. Il aimait le sang, il portait les tètes, il arborait les cœurs, il dépeçait les cadavres. Les femmes lubriques et les enfants cruels qui épient la mort après le combat glorifiaient Maillard parce qu'il assouvissait leurs yeux. Il avait fini par se faire une popularité de l'effroi de son nom. Il portait maintenant une certaine retenue dans sa vengeance, une certaine limite dans le meurtre. Il n'exécutait plus de ses propres mains, il laissait faire à ses seconds. 11 semblait discuter avec sa conscience avant de leur livrer leurs victimes.
Tel était Maillard. Il revenait des Carmes', où il avait organisé le massacre. Ce n'était pas le hasard qui l'avait amené
1. Le célèbre révolutionnaire Jourdan (1 ~'nj- 1 79/i), dit Jourdan Coupe- Tctes. .
2. Théroigne de Méricourt (17G2-1S 17), la rameuse agitatrice populaire, qui, haraguantet exaltant la foule, prit part à toutes les grandes journées de la Révolution.