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VIE DE FAMILLE

l'heure redoutée, L'heure des remontrances ot des reproches qui retombaient but notre pauvre mère, pour chaque faute légère de ses enfants. Mes tantes étaient bonnes, mais elle, étaient oisives, etpar conséquent un peu minutieuses. Elles aimaient ma mère, elles la vénéraient même; elles nous regardaient comme leurs propres enfants : mais elles voulaient avoir 1rs droits sans les charges de la maternité. J'allais oublier de faire leurs portraits, qui manqueraient dans ma vieillesse i ce tableau de famille. Reprenons.

L'aînée de ces tantes s'appelait NI 1 1 « - de Lamartine. C'était une nature angélique plus que féminine. Elle avait été la Eavorite de s a mère, la reine delà maison sons mm grand' mère, qui ne s'amollissait que pour elle, la tutrice 'I sœurs ['lus jeunes, la médiatrice 'I'' - tout le mon le

l'adorait. Quoique très jeune jusqu'à vingt-huit <>u trente aii>. et très recherchée à cause de sa Qgure, de son et de - 1 fortune, elle n'avait pas voulu s,, marier pour rester attachée è sa mère jusqu'au tombeau. Elle l'avait suivie el servie dans la captivité ' . Vprès li mort de sa mère, il «'• t .t i t trop tard, elleavait vieilli; la Révolution avait proscrit le seul homme qu'elle eût jamais .mur d'une inclination aussi pure que son âme. Elle s'était attachée à -mi frère atné ; elle lui avait remis l'administration de ses biens, confondus les siens; elle tenait -a maison, gouvernait comme aul ses domestiques, présidait à ses bonnes œuvres, h empl tout le temps et toute l'indépendance 'le s, rie à des pratiques de dévotion ; dévotion douce, mus exall rible, presque comme celle de sainte f/hérèse. Elle était frêle, pâle, languissante ; deux beaux yeux et nn charmant sourire pétrifiésur ses lèvres rappelaient -a première beauté; sa voix .lait faible, langoureuse, h avait 'Ifs >.>u, imprégnés d'amour divin. On voyait constamment sur son visage le voile transparent du recueillement mystique et de la méditation saintes. d où elle sortait seulement pu- condest pour son frère. Elle passait la moitié «lu jour au moins dam églises, au pied des autels : la lueur pâle et jaunissant,' des

i. Pendant la Révolution, toute la famille aV Lamartine avait étéj ' prison comme .* suspecte ». V. Confidence*, II, m.

cierges semblait incrustée sur son front. C'était la figure de la contemplation chrétienne.

L'autre, qui s'appelait, comme je l'ai dit, Mme du Villars, était d'un caractère plus viril qu'un homme et plus énergique qu'un héros, mais aussi plus actif, plus dominateur et plus impétueux qu'une bourrasque ; d'un fonds généreux, franc, buvant l'oubli après les orages comme le sable boit l'eau, et prête tous les jours à réparer, par des prodigalités de bienfaits et par des dévouements de famille sans mesure, les torts ou plutôt les vivacités d'humeur qu'elle n'avait pu contenir ; aimée de loin, parce qu'on ne sentait ses boutades qu'à travers ses qualités solides ; redoutée de près, parce que ses petits défauts en saillie se faisaient trop sentir au contact de tous les jours. Il en était d'eux comme de ces peaux rudes qui recouvrent de belles formes; les femmes qui en sont revêtues ne sont belles qu'à distance.

Elle avait été moins agréable que sa sœur dans sa jeunesse, mais plus vive, plus spirituelle et plus instruite. Elle avait dans la génération précédente une renommée de distinction et d'esprit qu'elle maintenait avec une coquetterie d'engouement qui plaisait encore. C'était elle surtout qui tenait le salon commun et qui se chargeait de faire aller la conversation et de la relever quand elle languissait, comme ces personnages de théâtre qui font la question nécessaire, ou qui donnent la réplique pour faire parler et agir la pièce.

A quinze ans on l'avait fait entrer au chapitre de chanoinesses auquel elle appartenait, espèce de couvent mondain qui interdisait le mariage, mais qui permettait le monde. Ses v<tmix avaient été moralement forcés.

Elle n'avait cessé de protester dans son cœur contre la contrainte semi-monacale et contre la cruauté du célibat, à laquelle elle avait été condamnée ainsi avant l'âge déraison et de volonté. Quand la Révolution était venue ouvrir les cloîtres et racheter ces canonicats de femmes, il était trop tard, elle avait passé trente ans, et ses vœux étaient irrévocables. Elle les maudissait, mais elle les gardait par honneur et par vertu

VI l. DE FAM1 •

pln> encore que par n ligion. Pendant les longs loisi I

ni . elle avait lu beaucoup les phil — phes dont lu^ livres I ienl alors a travers les grill • demi-

es. Il lui était resté un I » ■ - - • • î 1 1 de discuter avec ellemême et avec les autres I de !"i. qui I tous I tirs malgré sa volonté systématique de croire ce qu'elle t'imposait comme autorité divine. Cette volonb esur parole et ce besoin de discuter toujoui ni un plaisant contraste avec sa pi ofessi< >n

donnait le matin les raisons d qu'elle m donnait en-

suite .1 réfuter le soir. Sa pensée était un combat sans fin < les doutes qu'elle chassait et la lu il. ut pas

iulni itre. S m esprit rebelle était un ressort .1 tjours

élastique; elle le pliait en » tin del il le | i volonté,

il se redri - til de toute la vigueur de son intellig conflit intérieur qui .» «lui é <\ • - en elle,

avec toute la ténacité d'un esprit jeun< humeur. Elle

mords dansle doute Mil j qu'elle a était

entière ni dans la raisi m ni <l ma la i

Cette situation de x"u esprit ne 1» rendait pas plus tolérante poui cela en n

le carèm 1 ibstinen

observer, de livres orthodoxes ou non orth lire. EUe

avait la sévérit re d un d< teteur <>u .1 .

toutes choses, m >i ièi es ordinaires de I ition intin

l'après-dtnée dans le salon de mon oncle, pendant h visite obligée à la familli Le ton I tvent

aigre '•( blessant de ta part vis-à-vis d<- notre d tient

des I • allusions, des insinuations, des repi

ironies amères et provocantes sur les plus rutiles sujets ; tantôt sur la religion trop facile et ti inte que n faisait aimerau lieu de la faire redouter de ses filles; tantôt

sur leur éducat trop élégante; tantôt sur leur pa-

rure trop w sur la dépt n

maison, <pii dépassait, disait-on, les irnées de

mon père; tantôt sur lea personnes d ion trop plé-

béienneque nous j recevions; tantôt sur les In res d'instruction trop pou épurés qu'on \ lisait; tantôt sut I

rance d'opinions qu'on y pratiquait; tantôt sur les faiblesses de mon père et de ma mère à mon égard, sur les absences fréquentes qu'elle me permettait, sur les séjours à Paris ou sur les voyages à l'étranger qu'elle favorisait de ses épargnes au-dessus de nos forces. Notre mère écoutait d'abord, avec une patience souriante et véritablement surhumaine, tout cet examen quotidien de conscience fait par ses belles-sœurs et par son beau-frère ; elle palliait, elle excusait, elle réfutait avec grâce, humilité et douceur; mais si une parole un peu vive et un peu défensive venait à lui échapper dans sa réfutation, la contradiction se ranimait, s'irritait, s'échauffait; les trois antagonistes qu'elle avait toujours réunis devant elle ne faisaient plus qu'un esprit et qu'une voix pour la condamner, chacun avec son caractère, mon oncle avec autorité, Mlle de Lamartine avec douceur, Mme de Villars avec obstination et emportement. Notre mère, affligée à cause de nous, finissait quelquefois par se révolter, souvent par pleurer de ces injustices; je prenais vivement et passionnément le parti dénia mère, je laissais échapper par demi-mots contre ces oppressions la colère qui grondait sourdement dans ma poitrine. On s'expliquait, on s'adoucissait, on s'excusait, les femmes échangeaient quelques larmes et quelques caresses, puis on sortait, plus ou moins bien réconciliés, pour recommencer exactement le lendemain les mêmes froissements, les mêmes récriminations et les mêmes réconciliations de famille. Voilà pourtant ce qu'une pauvre mère, femme supérieure, digne et fière, était forcée de subir tous les jours dans l'intérêt de l'avenir de ses enfants, qui dépendait de ces trois têtes de la famille1. Nous appelions cette heure l'heure du martyre, et nous la compensions par nos redoublements de tendresse envers elle quand nous étions sortis; car c'était toujours pour nous, et pour moi surtout, qu'elle avait à accepter cet assaut d'humeur. Plus tard, cette humeur, qui n'était au fond que le désœuvrement de trois esprits inoccupés, et que la sollicitude un peu trop souveraine et un peu trop tracassière de la parenté, a bien réparé tous ces petits torts de caractère et de situation envers ma mère et envers nous, par des sentiments

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