‹ Œuvres choisies d'Alexis PironChapitre 189 sur 235 · A MADAME DE TENCIN · texte numérisé non relu

A MADAME DE TENCIN

En lui envoyant une boîte à quadrille. "

Votre espèce , habitans des deux , Est à peu près comme la nôtre Et l'une , si j'en crois mes yeux, INest guère plus sage que l'autre.

Parmi vous, comme en ces bas lieux, La discorde a plus d'une affaire :

On ne voit que dieux contre dieux ; Que l'un fasse tout pour le mieux.

L'autre s'applique à le défaire.

Plaire à l'un de ces dieux jaloux , A l'autre aussitôt c'est déplaire :

Jupiter à peine est pour nous, Que Neptune est notre adversaire.

' Comme madame de Tcncin e'tait affectée de la poitrine . .\slruc, son médecin , lui défendit ses assemblées ordinaires; <-n sorte fj'ie pour se désennuyer elle n'avait plus les aprèsdînées que quelques parties de quadrille.

ÉPITUES. 69

^u fait d'avis même altercas •.

Nous ne savons , à chaque pas , Qui nous aveugle, ou nous éclaire.

Mars nous harcrle , et crie à tous :

Courage , enfans ! égorgez- vous !

Vénus nous dit tout îe contraire.

Aspirons-nous au feu divin D'un poète au-ilessus du vulgaire ?

Baccluis nous présente du vin ; Apollon de l'eau toute claire.

Pour écrire l'histoire, envain Clio forme un sage écrivain ; Slonius nous présente Voltaire.

Et chez nous, madame, aujourd'hui , Pour nos péchés , et votre ennui , C'est la même façon de faire.

Minerve , a pleine liberté , Y veut primera l'ordinaire :

Esculape de son coté , A titre de dieu tutélairc , S'ingère de la contrôler :

Celle-là vous dit de parler, Celui-ci vous dit de vous taire; Et de vous taire, s'il vous plaît, Tout net , sur peine de la vie.

Au nom d'un si cher intérêt, Madame , subissez l'arrêt :

Et taisez-vous, je vous supplie !

Que , pour un temps, Minerve plie, Toute impérieuse qu'elle est.

Croyons quelquefois la Folie ; Peut-être Esculape a raison.

Que soumise au dieu d'Hyppocrate , Quelque temps donc votre maison Du sanctuaire d'Apollon Devienne celui d'Harpocrate :

Triste échange, à la vérité;' La lésion est manifeste; De l'aimable société On sait qu'Harpocrate est la peste; Tout cercle , à bon droit, le déteste. Ce dieu froid et malencontreux, Répandant la neige et la glace , Chez vous est très mal à sa place; Et n'est bien que chez les Chartreux.

Il est vrai : mais un mois ou deux , Pour vous , ce n'est qu'une vétille.

Voilà de votre esprit heureux Déjà la sagesse qui brille :

Déjà du lugubre Immortel Qui ne veut pas que l'on babille Vous verdissez le sombre autel D'un joli tapis de quadrtlle; Tapis riant, autour duquel On s'amuse même en famille.

Là, le silence maintenant, Observé les après dînées, Vous guérit tout en badinant, Et prolonge vos destinées Tout au moins d'un bon quart en sus; C'est-à-dire, d'autant d'années Q'en tenant tête à vos Gracchus , Vous auriez vécu de journées.

Trente ans de plus s'écouler !

EPURES. 71

Madame un pareil honoraire

Vaut bien la peine d'en parler ;

Vaut bien la peine de se taire.

Suivez cet avis salutaire.

Mais quand les oiseaux dans les bois

Feront entendre leur ramage,

Vous reprendrez alors l'usage

De la parole et de la voix.

Or donc , recevez pour étrennes

Ces boîtes de fiches pleines.

Laissez les vieilles à Passy ;

Et de par le dieu du silence ,

Point de compliment, et défense De dire un mot do grand n;erci.

A tous les coups puissiez-vous prendre!

Que votre boîte soit la mer Où les autres, tout cet hiver, Comme fleuves viennent se rendre !

Votre bonheur au jeu pourtant Fût-il mille fois plus constant , Madame, il ne faut pas s'attendre Que vous gagniez jamais autant Que l'on jjerdra , le seul instant Qu'on cessera de vous entendre.

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