‹ Œuvres choisies d'Alexis PironChapitre 211 sur 235 · CONTE ALLÉGORIQUE · texte numérisé non relu

CONTE ALLÉGORIQUE

Deux moi sans cesse en moi se font sentir, Entre lesquels, se voulant divertir A mes dépens, quelque malin génie A fait si bien germer la zizanie , Que chiens et chats vivent moins désunis. Ce sont griefs et débats infinis.

L'un tire au ciel, l'autre lient à la terre : Voilà de quoi long-temps nourrir la guerre. Mais tout le mal encor ne vient pas d'eux. Voici bien pis .- perplexe entre les deux , Un Moi troisième, établi pour entendre Et pour juger, ne sait quel parti prendre; Et balotté par les Mais et les Si , Lui-même en deux se subdivise aussi.

Conclusion. Si la Sagesse habile N'y met la main , bientôt je serai mille. C'est trop souffrir un abus importun.

Messieurs les Moi , je prétends n'être qu'un. Que là-dessus, s'il vous plaît, on s'arrange. Et qu'il en reste un bon Aloi sans mélange ; Un Moi tout simple, et qui soit désormais

1 Ce coule serait susceptible de Lien des enjolivcnaens. J!ai tout immolé au goût que j'eus toujours pour la précision,

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Indivisible et tranquille à jamais.

Céleste moi , ce sera ton ouvrage; lais-nous un conte, et parle ton langage.

O moi terrestre! écoute, pèse bien Ce petit conte; et de ce joli lien, Pourra surgir l'olive salutaire.

Partout la paix se pùt-elle ainsi faire I

Quand de ,Japet le fils, tant bien que mal, Eut fagolté le risibie animal Au front superbe, à cervelle débile, D'orgueil ayant la taie. indélébile; De qui le mange assurant qu'il est roi ; Pour tout reptile avouant son effroi , Et qui pourtant laisonnable se nomme :

Quand Prométbée, en un mot, eut fait l'homme, Et que du feu dérobé dans les cieux Sa mécanique eut aninié nos yeux , 11 s'avisa d'un second biigandage.

Qui du premier s il n'ôla l'avantage, L'altéra bien. Tant le proverbe est sûr : BIa!e parla maie dilabiuitur.

Que voulez-vous? L'impunité rend brave.

L'iieureux brigand du foyer à !a cave Osa passer. Il voulait, de nectar Et d'ambroisie allaitant son poupar, Subtiliser de tout point la matière, Purifier l'honime et sa race entière:

En faire un dieu. Mais, loin qu'il y parvînt. Tout au rebours vous verrez qu'il avint.

Sous une voûte, au centre de la sphère Qui sert aux dieux, là-haut, de belvédère, Sont de Cornus les friands magasins ,

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Et, sous la clé, cent loruieaux toujours pleins. La vive, pure, intarissable joie, De laquelle onc homme n'eut vent ni voie. Se puise là, par la gentille Hébé , Et par l'enfant aux Troyens dérobé, Qui, sans relâche, en versent, à la ronde, A nos seigneurs les souverains du monde; D'où naît en eux, et renaît la santé. Principe heureux de l'immortalité.

De ce caveau la porte crochetée S'ouvre, et dans l'ombre, au subtil Prométhée Laisse entrevoir , sur un chantier à part , Deux gros tonneaux mis là , comme à l'écart. Il croit que cette provision choisie Et de nectar et de iine ambroisie.

Fatale erreur ! l'un est plein de vrais maux : L'autre , de biens périssables et faux ; Biens seulement de nom ; vile denrée.

De la céleste, à bon droit, séparée; jMais, par malheur, en vaisseaux bien dorés, Et tous pareils aux cent tonneaux sacrés. Un lynx eût fait, par faute d'étiquette, Le quiproquo La sottise en est faite ; Il faut la boire : aussi la buvons-nous , Rubis sur l'ongle. Or buvons donc. A vous . ]\os chers neveux! à vous, race futurel Ce n'est tirer ma poudre à l'aventure.

A même table, et du même poison.

Sans faute , un jour , vous me ferez raison. Mais vous n'aurez que petits coups à boire, Si vous savez profiter de l'histoire, Dont je reprends le fil interrompu.

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Prométhéus, dieu nerveux et trapu , Empoigne donc, ébranle un peu, saboule , Déplace enfin les tonneaux, et les roule Hors de ia cave. Hébé , qui du buffet Venait alors, l'ayant pris sur le fait , Passe, descend d'un pied léger, regrimpe Encor plus vite , et trouble tout l'Olympe , Et s' écriant : il est , ( le croirait-on ) Il est, grands dieux! parmi vous, un fripon. Elle le nomme, et n'est pas la première ; Car le Soleil, 'à son ch^r de lumière, Ayant déjà trouvé du feu de moins , En avait pris Ciel et Terre à témoins. Le délinquant, sans délai ni dispute , Est pris , jugé , pendu dans la minute. Sur le Caucase il est haut élevé :

Vif, on l'y cloue , et, son clou bien rivé, D'un gros vautour il y devient ia proie. L'oiseau lui mange et remange le foie ; l^'horrible mets , sans fin renouvelé , Reparaissant aussitôt qu'avalé.

Les deux tonneaux cependant nous restèrent. Les dieux malins ne nous les contestèrent Des maux tout purs et des biens frelatés! Trop obligeant qui nous les eût ôtés!

Ils n'avaient garde. Indignés de l'audace De Prométhée, ils voulaient que la race En fût à plaindre; et , pour notre malheur, Laissaient le vol , en haine du voleur.

Dans ces tonneaux, ô race infortunée!

Est en effet toute ta destinée ; Si ta raison , sous des astres meilleurs ,

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Ne s'évertue à t'en faire une ailleurs. Tes passions , si tu les prends pour guides ! Te conduiront à ces sources perfides, Par un chemin fleuri , large, battu, Tel que n'est point celui de la vertu. La courte joie et l'ennui qui dévore, Coulent de là. Si Tun et l'autre, encore; Se dispensaient avec quelque équité!

Mais une aveugle et folle déité, Folle, à nicher entre quatre murailles.

Fortune , assise entre les deux futailles, A droite, à gauche, au bon comme au pervers, Et biens et nianx verse à tort , à travers. Je parle au propre, en disant qu'elle verse; Car, ici-bas, prospérité, traverse, Los, vitupère, et hauts et derniers bancs Trône, sellette , et sceptres et bâtons blancs , Et bonnets verts , et toques de Druides, Et pis et mieux , sont choses plus fluides , Que ne le sont le sable et les instans Qu'on voit couler dans l'horloge du temps. Des deux tonneaux lequel nous aftriande, Jà n'est besoin que l'on me le demande. Comme on croit bien, fuyant avec horreur La tonne infecte, on sont honte et douleur, L'homme altéré va muguet tant sans cesse Celle qu'il croit un vase de liesse.

Par-ci, par-là, quelque l'asade eu boil.

^ Mais la plupart n'en ont qu'à lèche-doigt. La tavernière, affable ou malhonnête.

Selon le rat qui lui trotte à la tête , Et qu'elle a mis bien ou mal son bonnet ,

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Serre ou détend un peu le robinet.

Et si , parfois, elle a lâché la bonde , Et la lâchant, elle a choisi son monde ; Dieu sait le choix ! et ceux qu'elle a triés Sur le volet ! mais ne les enviez.

Faveurs , emplois , chevance , renommée , IN'étant au vrai que brouillards et fumée ; Plus altérés après qu'auparavant, Laissez-les moi humer Tair et le vent; Et loin de nous la mouche qui les pique I Soif éternelle au buveur hydropique!

Bois ton supplice! avale, malheureux!

Mets sur le eu le tonneau, si tu veux, Satiété jamais n'y fut trouvée:

L'y rechercher serait belle corvée :

Autant vaudraient celles de Tisiphus, Et de Tantale, et des Brus d'Egyptus.

Et toi , Fortune , inonde la cohue !

Verse à torrens! verse à la boullevue!

J'aime à te voir, à ce cerveau brûlé, Qui , vers la gloire , en Icare , a volé , Prostituer les palmes de la Thrace ; A celui-ci, les lauriers du Parnasse, Le plus beau myrte à ce riche butor ; Dispense tout , comme la gloire et l'or. Donne aux lais tout pouvoir en partage ; Au garnement, place èi l'Aréopage; A l'idiot , le rang d'Amphiction ; Au réprouvé le droit d'élection; Le trépied d'or, au bourru sans mérite; Et l'auréole , au plus fat hypocrite.

Pour ce que dure et vaut ce qu'il leur plaît.

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J'en suis content ; tout est bien comme il est. Adieu. Mais vous, ô tètes mieux timbrées, Et (le l'égide , en naissant , obombrées , Hommes sensés! tournez , levez les yeux Vers eette roche avoisinant les cieux ; Vers ce palais qui brille sur la cime, C'est le séjour de la vertu sublime ; Divinité, malgré le sort jaloux, Médiatrice entre les dieux et nous.

Le lait, le miel , chez elle se distille : L'Hébé du lieuse nomme Logistille.

De son beau vase, avec grâce incliné , Au fond du cœur le plus infortuné Constamment coule un cainie inaltérable : De tous les biens le seul bien désirable. Bien sans lequel l'homme le plus chanceux Est fortuné , mais jamais n'est heureux. Osons, amis, toute erreur extirpée.

Osons tenter cette route escarpée !

Déjà la nymphe, avec un doux souris , Nous marque un rang entre ses favoris.

Aimer, suffit pour nous en rendre dignes. \ oilà son char . attelé de ses cignes ; Plarons-nous-y. Quoi , déjà parvenus Jusqu'au sommet? O céleste Vénus !

Quel heureux vol ! qu'il fait beau d'où nous

sommes , \ oir le tumulte affreux qu'entre les hommes Causent là-bas l'un et l'autre tonneau ! Comme les fous donnent dans le panneau ! Comme à son gré la Fortune s'en joue ! Comme attentifs au branle de sa roue ,

Bouche Léante , iis attendent leur lot 1

La belle estampe échappée à Callot!

Qu'il eût bien su grouper, clans un grotesque

Des aspirans l'avidité burlesque !

Le sot orgueil des Mignons couronnés !

Des mécontens l'énorme pied de nez !

A son burin substituons un style

Equivalent. Aimable Logistille,

A boire au chantre ! ah ! la bonne liqueur !

Je ne sais quoi se répand dans mon cœur ,

De gai, de doux, de séiein, de suave.. !

Oui voudra ; chante , écrive , peigne ou grave

Ce qu'Héraclide a pleuré par excès;

Mais non sans cause. Adieu , Muse. La Paix

A, de ses mains, dans son divin breuvage,

Noyé des maux en moi , jusqu'à l'image.

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