‹ Œuvres choisies d'Alexis PironChapitre 212 sur 235 · LA BRIDE NE FAIT PAS LE CHEVAL · texte numérisé non relu

LA BRIDE NE FAIT PAS LE CHEVAL

CONTE

Biaise à la ville un jour ayant porté

Et bien vendu son avoine et son orge,

Sur un cheval qu'il avait acheté ,

S'en revenait monté comme un Saint George.

Saint George, soit. Mais Saint George descend

A ses besoins, ou quand le pied lui gèle.

Les pieds gelés, Biaise en vain s'en défend :

i6s POËMLS

Il lui fallut abandonner la selle ; De cavalier devenir fantassin ; De son cheval lui-même être le guide ; Et dans la neige enlr'ouvrir un chemin, Tirant la bêle après lui par la bride.

Suivaient de loin deux grisons bien dispos. Non des grisons de l'espèce indolente.

De celui-là qui porta sur son dos Le pallrenier du fameux Rossinante :

Celaient vraiment bien d'autres animaux; C'étaient de ceirx. que Bocace nous vante , De ces matois connus par plus d'un tour, Ou de galans, ou d'espièt^le, ou d'ivrogne , De ces bons saints qui se fiient un jour Martyriser et cuire en Catalogne ; Deux cordcliers, pourvous le Iranchernet, Suivaient de loin et lliomme et le genêt.

Sus, sus, l'ami, dit l'un des deux à l'autre Vois devant nous ce rustre et son cheval. Faisons un tour ici de carnaval.

Entendons-nous, et la monture est nôtre; Seulement songe à nous bien sev"onder.

Goutte ne faut avoir ici ni crampe.

Je le saurai doucement débrider.

Toi , cependant habile à t'évader.

Sur le cheval monte, pique et décampe; Puis sur nos pas, derrière ce rocher, Tandis qu'à fin je mènerai l'affaire, Tournant tout court, tu courras te cacher. Je suis un sot, ou tu n'attendras guère Que sain et sauf je n'aille t'y chercher. Le complot fait et la marche hâtée,

ET CONTES. i63

Gaillardement à l'œuvre les voilà.

Déjà par Tun voici la bride ôlée, Et proprement à son col ajustée; Tandis que l'autre en galoppant s'en va, Sans que le bruit des pieds du quadrupède Fût et ne pût de Biaise être entendu : Le paillasson sur la plaine étendu , Un pied de neige, y mettait bon remède.

Au lieu marqué le cavalier alla :

Qu'il ne soit plus parlé de celui-là.

Son compagnon, celle affaire arrangée, Reste pour gage , et seul dans l'embarras, Sur les talons de Biaise , pas à pas , La biide au col pendante et négligée, La tè^e basse et l'écbine allongée, Allait un train dont il était bien las. Quand Biaise aussi , las de marcher lui-même , Voulut enfin reprendre l'étrier.

Figurez vous quelle surprise extrême, Se retournant, de voir un cordelier !

Est-il esprit si fort qui n'y succombe? En cas ];areil , en croiriez-vous vos yeux? Au pauvre Biaise , homme simple et pieux , La bride échappe et de la main lui tombe. Le papelard , humble à fendre les cœurs, S'agenouillant, et d'un cœur de colombe, Bien tendrement, laissant couler des pleurs, S'écrie : Hélas ! je suis père Panuce , De saint François indigne et lâche enfant Que de la chair le démon triomphant Dans ses filets fit tomber par astuce ! Que voulez-vous? le plus sage a bronché.

j64 poèmes

Le tentateur mit un morceau d'élite

A l'hameron; j'y mordis , je péchai.

J'y remordis : j'y restais attaché ;

C'en était fait ; j'allais en proie au diahlc ,

Ktre du vice à jamais entiché.

Mais Dieu qui veut, en père pitoyable,

L'amendement, non la mort du coupable,

Pour me tirer de labîme infernal

Où m'entraînait cette habitude au mal,

Et m 'emmener à la résipiscence,

Constitua mon âme en pénitence,

Pendant sept ans, dans le corps d'un cheval.

Le terme expire, et vous êtes le maître

De me traiter à votre volonté.

Ordonnez-moi l'écurie ou le cloître :

A vous je suis ; vous m'avez acheté.

Eh oui, dit Biaise, au diable soit l'emplette : J'eus belle affaire à vos péchés passés, Pour en payer ainsi les pots cassés !

De Dieu pourtant la volonté soit faite ! Car, après tout, comme vous j'ai péché; J'ai, comme vous, mérité pénitence :

Chacun son tour. Toute la différence Qu'ici je vois (dont je suis bien fâché) La vôtre est faite, et la mienne commence, Quitte j'en suis encore à bon marché.

Dieu m'aurait pu sept ans envoyer paître. Un roi pécheur fut ours pendant sept ans ; Vous fûtes, vous , cheval un pareil temps; Un temps pareil âne je pouvais être :

Et maintenant , travaillant au moulin, Bien autrement je rongerais mon frein.

ET CONTES. i65

Eh bien , je perds une assez grosse somme ;

Mais cinq cents francs ne sont la mort d'un

Soyez donc libre, et libre sans rançon, [homme.

Vous serez sage, et vous n'irez pas comme

Un étourdi remordre à l'hameçon :

Qui de si près a frisé les chaudières

Sur son salut n'est pas si négligent.

Père Panuce, au moins pour mon argent ,

Souvenez vous de moi dans vos prières.

Notre bon père alors se prosternant, Et par trois fois ayant baisé la terre , Son chapele!:, et le pied du manant, Gai sur ses pas s'en retourne en grand erre; Tandis que triste et le gousset vidé.

Biaise , chargé d'une bride inutile , En véritable et franc oison bridé , Regagne à pied son petit domicile.

Il ne dit rien de l'accident fatal , Et s'en fût tûloug-teraps, comme on peut croire. Si, quelques mois après, dans une foire, Il n'eût revu , reconnu son cheval, Que marchandait son compère Grégoire.

Il s'émerveille, et souriant à part :

Ami , dit-il , le tirant à l'écart , ]\'achète point ce cheval , et pour cause. Tu l'en mordrais les pouces tôt ou tard : Je le connais. Sois bien sûr d'une chose, C'est qu'un beau jour, te panadant en roi , Sur cette bête, en eflet assez belle, Crac , en chemin , tout à coup au lieu d'elle. Tu trouveras un cordelier sous toi.

Un cordelier! tu voudrais que je crusse...

iGG POÈMES

Un cordelier ! tu gausses ! Point du tout- Un maître moine ayant cordon , capuce, Grise vêture , et nom , pi-re Paiiuce.

Lors il conta le fait de bout en bout, L'achat , la route et la métamorphose , Et riiameron fatal au Franciscain, Et les sept ans de purgatoire ; enfin Tout ce qu'il sait : le reste il le suppose. Tiens , poursuit-il, à peine le bourreau S'est retrouvé sous sa première peau , Et sous le froc, que, perdant la mémoire Du châtiment qui hii fut si bien dû , A l'hameron il aura remordu; Et le voilà. Peste! interrompt Grégoire, Qu'il aille au diable avec son hameçon Et ses sept ans de nouveau purgatoire.

Vraiment , sans toi , j'étais joli garçon ! [ boire. C'est cinq cents francs que je gagne. Allons

LE MOINE DEFROQUE,

CONTE

Muses, de grâce , au fait , et point d'exorde. Des écu meurs , gens sans miséricorde , Firent descente à je ne sais quel port , Et tout de suite y descendit la mort , L'ati'reux dégât , le viol équivoque , Qu'Agnès redoute, et dont Barbe se moque; L'ardente soif du sang et du butin ; Tant d'autres n;aux ; le sacrilège enfin,

Péché mignou des âmes scélérates.

Ce dernier-ci conduisit les pirates I )ans un couvent des pères cordeliers. rhàsse, encensoir, croix, soleil, chandeliers, Vases sacrés , tout fut de bonne prise ; Burettes , brocs, le cellier et l'église , Tout fut |iillé. Notez que les vauriens ^'étaient pou riant, luifs ni Turcs, mais chrétiens, En qui peut être eût agi le scrupule , S'ils n'avaient pas, dans plus d une cellule, Trouvé de quoi se fVire : eh! ventrebleu ! IN'en ayons point puisqu'ils en ont si peu ! Quoi trouvé donc? Quoi? Gentilles commères, Que sur la nef on mène avec les pères , Pour y passer le temps dorénavant , Eux, à ramer ; elles , comme au couvent. Père Grichard, bilieuse pécore , Prêche et fulmine en pieux matamore :

Père Grichard est traité d'étourneau ; Et pour réponse on vous le jette à l'eau. D'autres encor de prêcher ont la rage.

Ils prêchaient donc, mais sur un ton plus sage ; Quand le plus fler de tous les ouragans, Mieux qu'un sermon, convertit nos brigands. Les voilà tous devenus des Panurgcs , Se fiant moins à Dieu qu'aux Thaumaturges, Et promettant chandelle à tous les saints Du Paradis et lieux circonvoisins.

Tout l'équipage est au pied de la chiourme ! On crie, on pleure, on sanglottc, on se gourme i^leà ciilpd! mon père, mon mignon, Ce n'est pas moi, c'était mon compagnon:

i68 POÈMES

Moine de dire, en faisant grise mine ;

« Punition et vengeante divine ! »

Le bon larron, contrit comme à la croix,

De se vouer à monsieur saint François

S'il en échappe. A l'iaslant le temps change ,

Vous eussiez dit que, sur l'aîle d'un ange,

Le séraphique avait dit : Qun.<; Ego.

Le Ciel reprend l'azur et l'indigo ;

L'eau reverdit , et sa claire surface

S'applanissant, redevient une glace;

Tout rentre enfin dans son premier état;

Tout. J'y comprends le cœur du scélérat.

Il rit du vœu formé pendant l'orage.

Le capitaine absout tout l'équipage ;

Réunissant les deux pouvoirs en soi ;

Et sur son bord étant pontife et roi :

Buvons, rions, chantons, dit le corsaire;

Frappez comité , et vogue la galère.

Les penaillons disaient : vous avez tort ;

On fait la ligue au saiiit plus près du port.

De Pharaon tel était le vertige.

Moïse aussi coup sur coup le fustige.

Le chef repart : qu'on ait tort ou raison ;

Ramez, faquins, belle comparaison

De fouet à fouet ! la verge de Moïse ,

Et le cordon de saiut François d'Assise !

Trois jours avaient coulé sans accidens. Le quatrième ainsi qu'entre leurs dents, Les gris vêtus priaient leur patriarche De se venger , en puriOant l'arche ; L'un d'eux soudain s'écrie ; ah ! le voilà ! Qui ? saint François, Où ? sur l'eau , là-bas, là.

I cnez, voyez, vis-à-vis de la poupe.

Sur le tillac aussitôt l'on s'attroupe.

Oiii, c'est, dit-ou, vraiment un cordelier ! C'en est bien un ; le fait est singulier :

Kn pleine mer un homme ; et n'en déplaise ,

Oui paraît même être là fort à l'aise.

C'est, s'écriait un moinillon servant,

C'est ce grand Saint, qu'à la merci du vent,

Dans le péril , ingrats, vous réclamâtes ;

"Mon œil, d'ici, distingue les stigmates;

Je vois, je vois l'ange exterminateur,

Le bras levé sur le profanateur.

Tremblez, méchans! La frocaille en tumulte,

Passait déjà de l'espoir à l'insulte :

La soldatesque incertaine et tout bas,

Se demandait l'est-ce? ne l'est-ce pas?

La nuit laissa leur âme irrésolue.

L'indévôt crut avoir eu la berlue;

Et du soleil attendit le retour.

II reparaît. On revoit tout le jour Le même objet, à pareille distance.

Lors le relaps incline en pénitence.

C'est saint François : qui pourràit-ce être doue? Voilà des gens penauds, s'il en fut onc. Le commandant , dont la visicre est nette , Pour le plus sûr met l'œil à la lunette; Et dit : ma foi ! vous ne vous trompez point ; Je vois capuce et froc ; c'est de tout poiut Un cordelier bien vif, bien à la nage, Voulant venir peut être à l'abordage ; Il faut l'attendre. Holà , ho ! le grapin ! Chacun se signe au cri du Turlupin.

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D'horreur le poil en dresse à tout son monde, L'objet s'enfonce, et disparaît sous l'onde. A l'instant soufile un vent plus que {gaillard; Et fut-ce un coup du ciel ou du hasard, Vous en allez savoir le pour et contre. Tout au plus près le nageur se remontre. Le grapin tombe, accroche et tire • qui? Ktait-ce bien un cordeiier ? JVenni , Car , de par Dieu , sa mère , et saint Antoine . Jamais l'habit ne ût si peu le moine.

C'était au vrai l'babit d'un franciscain , Mais sous lequel ne gisait qu'un requin, Poisson goulu, vorace, entropophage , Poisson béant , poisson pour tout potage. Mais un poisson froquél par quel hasard?

Vous avez vu noyer père Grichard.

Figurez-vous ce requin qui le gobe , Non pas avec, mais par dessous sa robe; Des pieds au col , tantôt il fut grugé ; Et là , du tronc la tète prit congé.

Le froc alors présentant l'ouverture , Avait du monstre embéguiné la hure :

Et de ce jour : quêteur humble et gourmand. Frère requin suivait le bâtiment.

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