‹ Œuvres choisies de A.-J. LetronneChapitre 107 sur 152 · LIGNE LIV · texte numérisé non relu

LIGNE LIV

(114) La fin de cette ligne ne pouvait être restituée complètement sans le secours du texte hiéroglyphique.

Ce qu il y a de certain d'abord, c'est l'idée que la stèle sera placée, soit « dans chacun des temples des dieux du premier, second et troisième ordres, » év éxaGTco tûv Te TrpwTwv jcal ^euT^pwJv Axl TpiTwv Upô] commo avait lu Porson (mais, en ce sens, il faudrait ajouter 9e£>v après xpiTcov ; soit « dans chacun des temples du premier, du second et troisième ordres, » enlisant TptTojv lep(5v. Il serait assez difficile de se prononcer entre ces idées, qui peuvent également ressortir des éléments conservés ; la première serait appuyée par le passage d'Hérodote, où cet historien parle des trois ordres de dieux, tûv wpcoTwv 6ewv, Tôv JeuTepwv, tôv TpiTwv (Herod. II, 148) ; ce qui est répété par Plutarque {deMalign, Herod., p. 887 ; t. IX, p.403 Reisk.).

Sans le texte hiéroglyphique, on se déciderait pour cette explication ; car on ne pourrait guère invoquer, en faveur de l'autre que ce passage de Platon, qui semble distinguer trois ordres de temples : TpeT; (Taj/iaç) ei; Ta [/iyiaTa lepà, 5uo À'eiç Ta ajxixpoTepà, -Trpo; ^ï Ta wjjCkio^cf.'zaL (forsan eÙTeXfoTaTa) îfva [Legg, VI, 7, p. 760, a); ce qui peut être étranger à l'Egypte.

Les deux idées se confondent réellement dans une seule : car l'ordre, le rang des temples ne résulte- t-il pas nécessai-* rement de celui des dieux? en sorte que les premiers , les seconds, les troisièmes temples, ne seraient rien autre chose que les temples des premiers, seconds, troisièmes dieux. La seule raison pour attacher quelque importance à Tune ou à l'autre de ces deux expressions, c'est de savoir quels termes

grecs (t<Sv TpiTtov Oeôv Upô ou twv Tpircov UpcISv) le rédacteur avait adoptés.

En tout cas, la ligne n'est pas remplie par les mots tôv Tpi- Ttov Upûv ; il y a encore une lacune d'une trentaine de lettres.

D'après son analyse manuscrite, ChampoUion lit ainsi les hiéroglyphes de la fin : « (qu'on place la stèle) dan s les temples premiers, seconds, troisièmes, auprès de (au-dessus, il est écrit de sa main, au crayon, où sera) l'image sacrée du roi vivant pour toujours. » Dans sa Grammaire, la phrase est ainsi analysée, signe par signe : « ...dans les temples du premier, second, troisième ordres, où sera l'image en pied du roi » (p. 289). La seule incertitude consiste dans le sens des mots « où sera », ou bien « auprès de » : si cela veut dire « dans lesquels sera l'image du roi », il s'ensuivra que l'on ordonne de placer

la stèle dans ceux des temples où l'on aura sculpté l'image

du roi, auquel cas la lacune du grec devra être remplie par les mots : .. Upôv, èv oîç é^rno^eTxi y\ toO ^xaiXéiù; eixtjv. Mais ce sens me parait difficilement admissible; car, comme il est dit plus haut que cette image doit être placée dans chaque temple de l'Egypte (1. 38), sans exception, l'addition sera parfaitement inutile. C'est donc l'autre sens qu'il faut choisir : « où sera, » c'est-à-dire << à l'endroit où sera l'image ; » ou, comme ChampoUion l'avait d'abord exprimé, « auprès de l'image. » De cette manière, l'idée est complète. On avait le soin d'indiquer quelle serait dans les édifices la place où Ton mettrait les stèles : quelquefois on se contentait de dire vaguement : £v Tô Êiri(pav6CTXTw T07:w; quelquefois aussi, on indiquait le lieu avec précision; ainsi, dans Tinscription de la stèle de Turin, il est dit que cette stèle sera placée sur le soubassement du temple [cTïiaai 8i rriv ano>.Y)v èmj tt^ç xpY)?rîio; to'j Upo'j (1. 31). Ici, on indique que la stèle, qui consacre les honneurs rendus au roi, sera placée près de son image, qui ellemême doit l'être év Tifi tirKpavfidraTco toxco (1. 38). Il ne saurait donc y avoir de doute sur le complément xpo; t^ tou aiwvoêiou ^oLGikmc eixoviy qui remplit exactement la ligne. Le rédacteur égyptien a mis ici le cartouche entier de Ptolémée, où sont

INSCRIPTION GRECQUE DE ROSETTE, 3o3

exprimées, outre son nom, les épithètes aiwvoêtou, '/îyaTnoixévou 'jTsb TO'j «Ma (Gr. égypt., p. 510). Le rédacteur grec aurait ajouté ces épithètes, si la place Teût permis; mais il n'a pas voulu recommencer une autre ligne pour deux mots qui se trouvaient déjà tant de fois dans le corps de Tinscription.

Je terminerai ce commentaire en disant que les stèles, contenant de tels décrets, ont dû être extrêmement multipliées , puisqu'il est prescrit de déposer un exemplaire de celle-ci « dans chacun des temples de TÉgypte ; » et la preuve que Tordre a été mis à exécution, c'est que notre pierre a été trouvée à Rosette, à près de quarante lieues de Memphis, très-certainement sur l'emplacement d'un ancien temple, où elle avait été placée , conformément aux prescriptions du décret. Il a dû en être de même de toutes les autres stèles ayant le même caractère; et, quoiqu'une multitude infinie de ces monuments ait été détruite, par l'usage qu'on en a fait dans la bâtisse, il doit en rester encore un grand nombre cachés sous les couches du limon du Nil.

On en connaît déjà au moins quatre, outre celle de Rosette; à savoir : 1* La pierre dite de Menouf , découverte dans une mosquée de cette ville par MM. Dubois Aymé et Jollois, laquelle porte une double inscription, démotique et grecque {Descr. de l'Ég, État mod., t. II, p. 98). Cette pierre a été vue encore en 1820 par M. Cailliaud dans la prison de cette ville : les caractères égyptiens sont effacés; il n'y reste plus que. huit à dix lignes de grec, qu'il ne lui fut pas permis de copier ( y*^y(^9^f I» 291 , 292) ; un autre voyageur sera peut-être plus heureux; 2° là pierre couverte d'une triple inscription, trouvée en 1800, dans une mosquée du Caire, par M. Caristie {Descr, de FÉg. ant. Mém., t. II, p. 144); c'est celle qui a fait ensuite partie de la collection de M. Mimant, que le Musée du Louvre vient d'acquérir; par malheur, les lettres en sont tellement effacées qu'il est impossible d'y lire autre chose que quelques mots isolés (V. Dubois, Catalogue de la collection Mimant^ p. 41); ils suffisent cependant pour montrer que le monument n'est pas une répétition de celui de Rosette ; 3** la T. II. 23

3oi INSCRIPTION GRECQUE DE ROSETTE.

stèle de Turin citée plusiiaut; 4** celle de Busiris, où le texte grec a dû être suivi d'une inscription hiéroglyphique [Recherches, etc., p. 392, 409).

L'existence de ces cinq inscriptions bilingues, à deux ou trois espèces de caractères, doit donner l'espoir que des fouilles bien dirigées dans le sol dos anciens temples amèneront tôt ou tard la découverte de quelqu'une de ces inscriptions doubles ou triples, dont l'étude comparée conduirait à déchirer tout à fait le voile que notre illustre Champollion a si heureusement soulevé.

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