SUR L EPOQUE
D'UN PROSCYNÈME DÉMOTIQUE"
Paris, 22 janvier 4845.
J'ai lu, mon cher confrère, avec un grand intérêt, votre mémoire sur les pros.cynèmes démotiques que M. L'Hôlo a «copiés dans la vallée d'EI-Hammamâi, sur la route de Kosseir. J'ai suivi avec soin l'analyse délaillée que vous avez donnée des éléments dont chacune de ces inscriptions se compose; il m'a paru que cette analyse, conduite avec beaucoup de réserve et de finesse, a de quoi satisfaire un esprit raisonnable et lui donner pleine confiance, au moins dans tout ce qui est essentiel.
Les traductions qui résultent de l'application de votre méthode me paraissent claires , précises, et d'une teneur trèsvraisemblable.
Mais]dans les travaux de ce genre, où l'on est souvent obligé de donner beaucoup à la conjecture, où les résultats ne s'obtiennent pas directement, mais sortent, l'un après l'autre, de tâtonnements et d'inductions délicates, on n'est vraiment sûr de quelque chose que lorsqu'on peut se placer sur le terrain historique, c'est-à-dire lorsque des traductions amenées par
(1) Cette lettre se rapporte à la savante dissertation de M. de Saulcy publiée dans la Hevue archéologique (li* et 12" livr.).
la seule analyse philologique peuvent être confirmées par d'autres données uniquement tirées de Thistoire.
Je crois avoir été assez heureux pour découvrir dans votre intéressant travail plusieurs confirmations de ce genre, d'aulant plus remarquables que vous n'y avez pas pensé, et que vous vous êtes laissé guider uniquement par votre méthode de lecture.
Plusieurs de ces proscynèmes sont adressés à une divinité dont vous avez exprimé le nom par celui d' « Ammon Géné- « rateur ».
Cette traduction ne peut qu'être exacte. J'ai sous les yeux une soixantaine d'inscriptions grecques contenant des proscynèmes copiés dans la vallée d'El-Hammamât, les uns par M. L'Hôte, les autres par sir G. Wilkinson. Ce sont, pour la plupart, des actes d'adoration en l'honneur du Dieu principal. Partout ce Dieu est représenté dans l'attitude ithyphallique reconnue pour être celle d'Ammon Khem ou générateur. Dans les inscriptions grecques, il est toujours désigné sous le nom de nàv, avec l'épithètc 6eô; j/iywTo: ; et l'on sait que les Grecs, par l'effet d'une de ces assimilations factices sur lesquelles reposent les rapports des deux religions, ont toujours identifié l'Ammon Générateur des Egyptiens avec leur Dieu Pan, qui, dans son essence, en différait complètement. Ce sont les rêveurs Alexandrins, dont Macrobe est l'écho, qui, en abusant d'une fausse étymologie du nom de Pan, ont fait de ce dieu, ou plutôt de ce héros (1) ou demi-dieu, le grand tout, Vâme universelle; et, comme d'Hercule, une divinité solaire et cosmique, dont les anciens Grecs n'avaient jamais entendu parler.
En vous amenant à lire, dans ces inscriptions démotîques, le nom d'Ammon Générateur, votre méthode vous a conduit
(i) C'est ainsi qu'il est appelé dans une inscription métrique de Ouadi Genisseh (désert à TE. d'Edfou) ; elle commence ainsi : ÇeTvqv Ti(jiiq(ravTec, ôdoiico» po(f î)p(i>a t6v6!, EOoôov. La divinité adorée en ce lieu est aussi, comme à El- Hammamât, Ammon Khem ou Générateur, appelé constamment dans, ces inscriptions Hâv eOoSo;.
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justement à trouver le dieu qui doit, sans nul doute, y être désigné; et cela, sans que vous puissiez vous douter de ce que les inscriptions grecques, que vous ne connaissiez pas, m'avaient appris depuis longtemps.
Une autre coïncidence de ce genre, et plus frappante encore, se reconnaît dans un des proscynèmes. Votre analyse vous a conduit à cette traduction : « L'an 26 du roi Ptolémée, fils de « Ptolémée, Terpsenammon, fils d'Eiméré, a offert des liba- « tions en ce lieu, selon les rites prescrits, au roi Âridée, fils c< d'Arsiuoé. »
Voilà réunies plusieurs circonstances historiques qui peuvent servir de pierre de touche à votre système. Et d'abord, il n'y a qu'un seul des Lagides qui ait pu être qualifié ainsi : « Le roi Ptolémée, fils de Ptolémée, » sans autre désignation; c'est le successeur de Ptolémée Soter, du premier des Lagides, à savoir son fils Ptolémée Philadelphe. C'est ainsi qu'il a été désigné dans une inscription delphique publiée par M. Curtius : PaaXeuovTo; IlToXejjLaiou toO nToXfijjLaiou ^ocgiXeco; [Anecd, Delphica, n° 56, p. 81). Cette expression porte donc en elle-même un caractère historique qui concilie d'abord la confiance à votre traduction. La date de l'an 26 présente une coïncidence remarquable avec le premier fait; car Ptolémée Philadelphe est justement un des quatre Lagides dont le règne a dépassé ce nombre d'années. Le quanlième, le quatre de tobi, vient bien à la place qu'occupe ordinairement cette indication. La date précise de notre proscynème répond au 24 février (Julien proleptique) de l'an 289 avant J.-C.
Les deux noms qui viennent ensuite ont une physionomie complètement égyptienne, « Terpsenammon, fils d'Eîméré »; le premier est un de ces noms composés d'un nom de dieu avec le préfixe sen onpsen, comme « Psenosiris, Psenmonthès, Psenchonsis, etc. », précédé ici du mot ter, qui signifie Dieu. Quant à Eiméré, c'est le nom connu Eimei (personnage dont le tombeau est près de la grande pyramide) suivi de ré ou phré, le Soleil, comme Menkaré et d'autres.
Jusqu'ici, votre méthode vous a conduit au but, ce me
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semble; et, quand rinscription s'arrêterait là, ou du moins ne donnerait pas Hou à d'autres rapprochements, le plus sévère critique pourrait déjà se montrer satisfait; mais il s'y trouve un dernier renseignement qui permet d'aller jusqu'à essayer de compléter l'histoire sur un détail assez curieux.
Ce n'est pas à la divinité du lieu que Terpsenammon adresse son hommage; c'est à Teffigie d'un roi divinisé, dont vous lisez le nom « roi Aritée » ou « Aridée ». Ce nom nous reporte encore dans l'histoire; car il ne peut être que Philippe Aridée ou Arrhidée, le fils naturel de Philippe, le frère et successeur d'Alexandre. L'orthographe grecque flotte entre 'AppiJaîbç et 'ApiSaîo;, ce qui revient au même, l'augmentatif àpt se disant aussi àppi (1). Mars il est à remarquer que la première orthographe n'existe que dans Arrien et en un seul endroit de Plutarque; la deuxième, qui est celle de votre proscynème démotique, se trouve dans les textes de Dicéarque, de Ptolémée (de Mégalopolis), d'Arrien, de Dexippe, de Strabon, de Pausanias, etc. D'ailleurs les exemples des noms propres avec le préfixe âpi sont bien plus nombreux que les autres; et, quant aux adjectifs précédés de cette particule, le lexique si complet de Passow n'en présente aucun exemple. Ainsi vous avez pour votre leçon le plus grand nombre des autorités et l'usage ordinaire de la langue.
A ce sujet, je me rappelle la perplexité où je vis ChampoUion lorsque l'application de son alphabet l'eut conduit à lire sur des monuments égyptiens à Thèbes et à Aschmouuein le nom de Philippe accompagné des titres divins, comme les noms des autres rois. Il ne savait d'abord comment expliquer que Philippe, père d'Alexandre, fût au nombre des rois au nom desquels avaient été construits ou réparés des édifices égyptiens. Mais bientôt il se souvint que, parmi les souverains eff'ectifs de l'Egypte, il fallait compter Philippe Aridée. La difficulté était résolue. En effet, ce prince, fils naturel de Phi-
(i) *Api5ato; ou 'A^^tSaTo; doit signifier u vaillant, belliqueux n (de àpi ou à^^t et de fiât;), à peu près comme ntoXE^ioto;, dérivé de itT6X£(Ao; forme poétique de 7côXc(to;.