‹ Œuvres choisies de A.-J. LetronneChapitre 116 sur 152 · LETTRE A M. DE SAULCY · texte numérisé non relu

LETTRE A M. DE SAULCY

rel de ce roi. Or précisément, au nombre dos concubines de Philippe, rhistoire cite une Arsinaé, femme d'un rang élevé, puisqu'elle était fille de Méléagre et de la race des Héraclides (Saint-Martin, dans la Biogr. iiniv., t. XXXVI, p. 187). Philippe la maria à Tun de ses officiers, Lagus, lorsqu'elle était déjà enceinte de Ptolémée, depuis Soter (Suidas, V. ''Eyxap- TCoç); en sorte que le fondateur de la dynastie des Lagides, qui passait pour le fils de Lagus, était réellement fils de Philippe, et frère d'Alexandre comme Aridée (Paus., I, 62. Curt. IX, 8, 23). N'est-il pas bien naturel de voir dans cette Arsinoé la mère de Philippe Aridée? ce serait donc un fils qu'elle aurait eu de Philippe, avant qu'il la fit épouser à Lagus.

Mais ici une grave difficulté se présente. L'histoire donne ponr mère à Aridée une autre concubine de Philippe, nommée Philina ou Philinna. Le fait a pour garant un auteur presque contemporain, Dicéarque, disciple d'Aristote (ap. Athen., p. 857, c. AapiGcaîa $iXiwa, k\ yiç 'ApiSaiov ÈTacvcoffc), puis Ptolémée de Mégalopolis, qui florissait sous Philopator ou à peu près (76., p. 578, a). Les historiens postérieurs, Arrien (ap. Phot. p. 69 a, éd. Bekk.), Plutarque (in Alex. c. 77 fin.) et Dexippe (ap. Phot., p. 64 a), prononcent tous le même nom et aucun d'eux ne nomme Arsinoé. Cette Philinna était une danseuse dé Larisse en Thessalie, que Philippe, passionné pour les femmes et fort peu délicat dans ses choix, ne craignit pas d'élever jusqu'à lui, comme le dit Ptolémée de Mégalopolis. Plutarque va même jusqu'à la qualifier de « vile prostituée», yuvY) aSo^oç xai xoivy).

Ces autorités sont nombreuses et graves, mais l'inscription est aussi une autorité bien imposante qu'on ne peut soupçonner d'erreur. Car notre Égyptien ne pouvait se tromper sur le nom de la mère du roi ; du moins il n'a pu exprimer que l'opinion qui avait cours en Egypte.

On sait que l'élection d' Aridée comme successeur d'Alexan* dre ne fut point unanime : elle trompait trop d'ambitions pour qu'elle n'eût pas plus d^un adversaire. Ptolémée surtout se déclarait contre cette élection (Justin, XIII, 2), pour différen-^

tes causes, opposant à Aridée Finfamie de sa mëre,« propter maternas sordes » . Il est bien à présumer que la médisance et même la calomnie furent mises en jeu contre lui^ etqu*on tâcha de le déconsidérer de toutes manières jusqu'au moment où il succomba sous les embûches d'Olympias. Or un des moyens qu'on dut employer fut d'attaquer sa naissance. Philippe l'avait reconnu pour son fils, on ne pouvait le nier ; mais on diminuait cet avantage en soutenant qu'il était fils d'une vile baladine, d'une de ces femmes publiques avec lesquelles la paternité est toujours chose fort incertaine. Voilà ce qui se disait contre Aridée, et ce que les historiens ont recueilli. L'imputation était-elle fause, était-elle vraie? Était-il réellement né d'une telle femme, « obscure et à tout venant », a^oÇoç xal xoivïi? Était-il né d'une autre, et, par exemple, de cette Arsinoé qui devint ensuite la femme de Lagus? En tout cas, il a pu, dans l'intérêt de sa position, il a dû rejeter une origine si peu honorable et soutenir qu'il devait la naissance à une descendante des Héraclides.

Le proscynème démotique nous aurait donc conservé le nom de la mère que se donnait Aridée, soit qu'elle le fût réellement, soit que ce ne fût de sa part qu'une prétention conseillée par la politique. L^histoire ne nous aura peut-être ici conservé qu'un article de la chronique scandaleuse du temps. On expliquerait par là pourquoi notre Égyptien n'a fait mention que de la mère d'Aridée. Personne ne mettait en doute qu'il ne fût le fils de Philippe ; mais, comme on lui contestait son origine maternelle, il tenait d'autant plus à la constater en tous lieux. De son vivant, c'était lui faire sa cour que d'accoler à son nom celui d'Arsinoé ; et, après sa mort, ceux qui voulaient honorer sa mémoire avaient bien soin de lui conserver cette origine qu'on avait voulu lui contester.

Voilà, mon cher confrère, en attendant mieux, mon explication de cette difficulté historique. Tout cela tient, comme vous le voyez, au seul nom d'Arsinoé ; mais du moment que la leçon est certaine (et comment pourrait-elle ne pas l'être?) elle devient un fait historique qu'on expliquera conune on pourra.

Digitiz^ by VjOOQIC

Page 1