TROISIÈME VOYAGE
Cette partie de sa narration se compose de deux voyages : le premier sur la côte de la mer Rouge, à la recherche des mines d'émeraudes; le second, dans l'oasis qu'il croit être celui d'Ammon. Ces deux excursions renferment des particularités neuves et curieuses.
Le pacha d'Egypte, dit M. Belzoni, avait appris de doux Coptes qu'il existait des mines de soufre dans les montagnes voisines de cette mer. Le pacha ordonna au kaschef d'Ësné d'aller à la découverte de ces mines ; le succès ne répondit pas à son attente ; c'est alors qu'il imagina d'envoyer des Européens pour examiner les lieux, comptant plus sur leurs lumières et leur activité. M. Cailliaud, que M. Drovetti avait recommandé au pacha, partit en novembre 1816, avec une escorte de soldats et de mineurs; il trouva les mines aussi stériles que le kaschef d'Ësné l'avait dit; mais^ au retour, il ne manqua point de visiter les mines d'émeraudes, d'après les instructions qu'il avait reçues de M. Drovetti, «qui évidemment», dit
M. Belzoni, « avait vu l'ouvrage de Bruce, où il est fait mention de ces mines ». On voit que notre voyageur, dans son chagrin d'être obligé d'avouer qu'un Français a retrouvé la mine d'émeraudes, s'arrange pour en faire remonter la découverte jusqu'à Bruce. Le fait est que le Djebel Zumrud visité par Bruce n'a rien de commun avec la mine d'émeraudes qu'a trouvée M. Gailliaud, attendu qu'il est situé dans une île de la mer Rouge (Bruce, 1, 229 suiv.). Au reste, il paraît, d'après les savantes recherches de M. Et. Quatremëre, que cette mine a été exploitée depuis les anciens par les Arabes et même par les Turcs, jusqu'au temps de Prosper Alpin {Mém. sur FÉg,^ II, 180). M. Cailliaud avait trouvé les traces non équivoques de l'exploitation faite par les Grecs et les Romains; il avait en outre découvert les ruines d'une ville antique bâtie au milieu des mines, non loin des bords de la mer Rouge, et qu'il croyait être Tancienne Bérénice. Un extrait du voyage de M. Cailliaud a été rapporté par Burckhardt, dans l'appendice de son voyage (p. 538-539).
La nouvelle de ces découvertes était bien propre à enflammer l'ardeur de M. Belzoni et à lui faire concevoir l'idée d'une excursion dans le désert à TE. du Nil. Le voyageur partit d'Edfou le 23 septembre 1818. A environ huit lieues à TE. de cette ville, il trouva dans une petite vallée un temple égyptien creusé dans le roc, orné de figures égyptiennes en basrelief, grandes comme nature et peintes ; une des colonnes porte une inscription grecque que M. Belzoni n'a pas rapportée. Tout près, on voit un enclos de construction grecque avec un puits au milieu : c'est probablement un caravansérail, qui annonce que cette route était assez fréquentée parle commerce; toutefois l'embranchement de la route de Coptos à Bérénice est plus à l'E. , dans un lieu appelé Samount, où l'on voit encore des restes de bâtiments avec un puits comblé. En quittant la direction de cette route, qui court au S.- E., et en se dirigeant droit à l'E., notre voyageur traversa une contrée entièrement granitique, habitée par des Ababdés, dont la tribu s'étend le long de la mer Rouge jusqu'au vingt-
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troisième degré de latitude. Enfin, sept jours après son départ d'Edfou, il arriva aux mines d'émeraudes, situées à environ huit lieues delà mer Rouge; il y trouva une cinquantaine d'hommes occupés à chercher de ces pierres précieuses dans les trous et canaux pratiqués par les anciens. On voit un grand nombre de mines ouvertes dans la montagne, et Fimmense quantité de terre qui en a été retirée prouve l'étendue de l'exploitation que les anciens on avaient faite. Il parait que ces mines sont maintenant fort peu riches.
M. Belzoni, jugeant, d'après la carte de Banville, que l'ancienne Bérénice devait avoir été située un peu plus au S., suivit la côte de la mer Rouge : il trouva des mines de soufre dont l'exploitation pourrait être fort avantageuse. Après deux jours de marche, il arriva sur le bord d^une baie demi-circulaire, où se trouvent les ruines d'une ville antique considérable ; on y distingue les rues et les vestiges des maisons. La grandeur de cette ville peut avoir été de 2,000 pieds sur 1 ,600 ; au centre s'élève un temple égyptien de 102 pieds de long sur 43 de large, presque enfoui dans le sable ; les murs en sont couverts de bas-reliefs et d'hiéroglyphes. La position de cette antique ville sur le bord de la mer, dans le fond d*une baie, permet de croire que c'est la fameuse Bérénice; cependant il se pourrait encore que cette ville antique fut située un peu plus au S., au port des Abyssins, comme M. Gossellin le pense, en se fondant sur des raisons qui paraissent très-solides. Il est fâcheux que M. Belzoni n'ait pas exécuté son projet de suivre la côte au S. pendant une journée de marche ; il y aurait vu s'il existe des ruines sur cette portion de la côte, et la position de Bérénice eût été connue avec certitude.
C'est au retour que M. Belzoni trouva, derrière la montagne des mines, la ville antique que M. Cailliaud avait découverte : les Arabes l'appellent « la petite Sakiet )>, par opposition avec Bérénice , qu'ils nomment « la grande Sakiet » ; elle est en effet beaucoup moins considérable et paraît n'avoir jamais été habitée que par des mineurs, étant à plus de quinze lieues de la route tracée entre Coptos et Bérénice. Il parait que
M. Gailliaud a rapporté une description très-détaîllée de ce lieu, et des inscriptions grecques, qui ont été également copiées par M. Belzoni. Les copies de M. Gailliaud, que nous avons vues dans ses papiers, sont extrêmement fautives et presl^ue indéchiffrables ; celles qu'a prises M. Belzoni ne sont pas dans un meilleur état, sans quoi il les aurait données; mais il s'est contenté de mettre dans son ouvrage les restitutions qu'en a faites conjecturalement le docteur Young, dont la sagacité lien connue garantit qu'il en a tiré tout le parti possible. On regrette que M. Belzoni n'ait pas donné les copies telles qu'il les a prises. Au reste, ces inscriptions, dans l'état où elles sont, offrent peu d'intérêt.
Le récit de cette intéressante excursion est suivi du long détail des peines que M. Belzoni a prises pour mettre sur un bateau et conduire au Caire un obélisque trouvé dans l'île de Philé. Nous nous contenterons de l'indiquer, et nous passerons au voyage dans l'Oasis que M. Belzoni croit être celui d'Hammon. Ce morceau n'est pas le moins important du livre.
De Benisouef, M. Belzoni se rendit dans la province de Fayoum, dont il décrit les monuments. Il fit le tour d'une partie du lac de Keroun; et la description des environs de ce lac est d'autant plus intéressante que les Français n'ont pu en faire qu'une reconnaissance très-incomplète. Sur les indications des Arabes, il trouva dans la montagne, au N. du lac, les ruines d'une ville grecque. « Ce ne peut être autre chose, dit-il, que la « ville de Bacchus » que j'ai observée sur quelques anciennes cartes. On y trouve un grand non[ibre de maisons à moitié détruites et un mur de briques séchées au soleil, qui environne les ruines d'un temple ; les maisons ne sont pas contiguês ni formant des rues régulières ; chacune d'elles est isolée et séparée des autres par un espace d'environ quatre pieds de large; toutes sont bâties en briques. Une chaussée ou route pavée en larges pierres traverse la ville et aboutit au temple, qui fait face au S..»». Il parait avoir été très-vaste, bâti en gros blocs de pierre; mais les ruines en sont
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tellement bouleversées qu'on ne peut se faire une idée de sa disposition ; seulement on y découvre des fragments de sculpture grecque en pierre, en marbre et en brèche. Les Arabes nomment cette ville Denay. » Le nom de Denay se rapproche tellement de celui de Dionysias qu'il est présumable que ce lieu offre les ruines d'une ville ainsi appelée, que Ptolémée place assez près de Tentrée du canal qui fait communiquer le lac de Mœris avec le Nil ; et Danville a probablement eu tort de placer Dionysias à l'extrémité 0. du lac de Mœris.
M. Belzoni prit ensuite la route à l'O.'du lac de Mœris; à peu de distance, il vit les ruines d'une ville antique nommée £1-Hamman, située à quarante pieds au-dessus du niveau des eaux du lac. Je pense que ce nom pourrait provenir d'un temple de Jupiter Ammon qui aurait été situé dans ce lieu. Toute cette contrée est parsemée de fragments de colonnes en marbre et en granit; de blocs taillés de même matière, qui annoncent qu'une grande ville ou que de vastes édifices existaient dans ce canton.
M. Belzoni Sortit du Fayoum le 22 mai, par le S.-O. ; il pénétra dans le désert, à l'entrée duquel il vit la partie supérieure d'un mur très-épais, qui a dû être l'enceinte d'une grande ville, maintenant enterrée sous le sable : ce lieu se nomme El-Karak. En continuant sa route dans la direction 0., il vit une trentaine de buttes de terre dont chacune avait de vingt à trente pieds de long, qu'il suppose fort sérieusement avoir servi de sépulture à l'armée que Gambyse envoya contre les Ammoniens. Une observation bien plus curieuse est celle d'un bahr beld ma, ou mer sans eau, à deux journées de dislance. C'est un vallon qui court du S* au N.» ce qui présente toute Tapparence du lit d'Un fleuve ; le bord et les fonds sont entièrement remplis de sable et de pierres; il y a plusieurs lies au milieu ; mais la circonstance la plus remarquable est qu'à une certaine hauteur, sur les deux bords, on aperçoit une trace horizontale qui semble indiquer que l'eau parvenait jusque-là; les îles au milieu ont la même trace à la même élévation. Les Arabes prétendent que cette « mer sans
eau », car c*est ainsi qu'ils rappellent, n'est que le prolongement du Bahr belâ ma près des lacs de Natroun; ce qu'il est bien difficile de croire , attendu la situation du Bahr belà mft au N.-E. du Birket el-Keroun, et sa direction du S.-E. au N.-E., parallèle à celle de la vallée des lacs de Natroun. Au reste, si le Bahr belâ ma près des lacs de Natroun, sur l'origine duquel les géologues ne sont pas d'accord , est un fait important, l'existence d'un autre Bahr belâ ma à TO. du lac de Mœris ne mérite pas moins leur attention.
Ce fut le 35 mai, c'est-à-dire trois jours après son départ du Fayoum, que M. Belzoni atteignit une oasis formée de plusieurs cantons, contenant une demi-douzaine de villages bien habités : c'est une vallée fertile en dattes et abricots , figues, amandes, prunes et quelques raisins (1) ; elle est entourée de rochers élevés et forme une plaine spacieuse de douze à quatorze milles (quatre lieues) de long sur environ six milles (deux lieues) de large; une partie seulement est en culture; mais il est visible que la totalité a été cultivée autrefois; certaines portions du sol sont de nature argileuse. Cette vallée est parsemée de petits monticules couverts de buissons et de plantes basses ; quelques-uns ont une source au sommet. Les voyageurs trouvèrent un ruisseau dont l'eau était douce. Un village nommé Zaboo était situé dans un endroit plus fertile que le reste. Les habitants montrèrent d'abord des dispositions assez hostiles ; on les apaisa en donnant aux principaux du tabac et du café ; et la curiosité l'emportant sur tout autre sentiment, ils entourèrent M. Belzoni, comme si, dit-il, «j'étais arrivé de la lune, car ils n'avaient jamais vu de Franc ou Européen ». Leur ayant demandé s'il y avait quelque chose à voir chez eux, ils répondirent qu'il fallait aller dans l'oasis voisine, à
(1) Ce passage me fait voir que, dans Tendroit oii StraboD dit que la grande oasis produisait du yin, il peut fort bien être question de vin de raisin : j'avais cru qu'il s'agissait peut-être de vin de palmier (t. V» p. 416); ce qui n'était pas sans vraisemblance. — Je profite de l'occasion pour relever une faute d'impression dans ce même endroit : au lieu de trois Jours de route entre l'oasis et Abydos, il faut lire sept jours; et à la p. 319, note 3, lig. antép., pays d'en pays, où il faut lire pays cTen bas.
quatre journées de làauN.-O., désignant sans aucun doute Toasis de Syouah. Cependant M. Belzoni insistant pour parcourir leur pays, alors les scheiks se consultèrent pour savoir s'ils accorderaient cette peimission à l'étranger ; comme ils étaient persuadés, ainsi que le sont tous les Arabes, que son but était de chercher des trésors, M. Belzoni s'étant engagé à leur remettre tout l'or qu'il trouverait, ils consentirent enfin à sa demande.
M. Belzoni découvrit des tombeaux creusés dans le roc, comme ceux de rÉg}rpte, dans lesquels il trouva des sarcophages d'argile cuite, contenant des momies enveloppées de toile beaucoup moins fine que celle des enveloppes de momies égyptiennes. En sortant de ces tombeaux, il fut soigneusement fouillé par les scheiks , dans l'idée qu'il devait y avoir trouvé quelque précieux trésor. Plus loin, il rencontra les ruines d'un vieil édifice en briques séchées au soleil, qui avait servi d'église chrétienne ; on lui montra « la maison du diable », bâtie par le diable en une seule nuit : c'est un rocher peu élevé contenant des tombeaux de style égyptien creusés dans le roc ; les habitants n'avaient jamais osé en approcher. Dans une autre partie de la vallée, M. Belzoni trouva les restes d'un temple grec, consistant en un mur élevé avec deux murs latéraux, et au milieu une arcade : sa situation annonce qu'il a été bâti sur l'emplacement d'un autre beaucoup plus vaste. On n'y voit aucune inscription, excepté sur le mur latéral de l'O., où se lisent distinctement, au-dessus de la corniche, les lettres E.P.H.S. La forme de la dernière lettre prouve que ces quatre lettres appartiennent à une inscription latine. Selon toute apparence, les deux premières signifient : E. Publico; les deux dernières H . S. sont la sigle ordinaire pour Sestertia : elles font donc partie d'une inscription où l'on disait que telle somme avait été affectée à la réparation de la partie du temple sur laquelle elle était gravée. En conséquence de cette hypothèse , elle devait être conçue à peu près ainsi : ...(les noms, et Tindication de la partie du temple restaurée)... REFICIENDAM. (ou un autre mot) CVRAVIT (ou curaverunt) T. II. 34
IN.QVOD.OPVS.E. Publico HS [sestertiorum]... MILLiA EROGATA . SVNT. Il faut se souvenir que la petite Oasis, à laquelle appartient certainement ce canton, était, selon la Notice de TEmpire, le lieu de la résidence d*un détachement de cavalerie {prima ala Abasgomm).
Mais Tobjet qui parut le plus important à notre voyageur, ce fut une fontaine alternativement chaude et froide dont lui parla son guide; il se souvint qu'Hérodote (IV, 181) parle de Texistence d'une fontaine dans Toasis d'Ammon, bouillante à minuit et froide le matin et le soir, et il ne douta plus qu'il ne fût parvenu dans cette fameuse oasis tant cherchée. Cette fontaine est un puits de huit pieds en carré et de six pieds de profondeur; en y mettant la main, il la trouva chaude; c*était après le coucher du soleil; à minuit il revint à la fontaine et la trouva sensiblement plus chaude qu'auparavant; le lendemain matin, elle était à peu près comme à minuit; il regrette fort de n'avoir point eu de thermomètre. M. Belzoni convient luimême que ces indications sont bien vagues; cependant il ne demanderait pas mieux qu'on fût d'avis qu'il a découvert l'oasis d'Ammon, comme il l'annonce sur le titre de son livre. Nous pensons que cette oasis n'a absolument rien de commun avec celle d'Ammon. Les variations de température de l'eau de la source sont différentes de celles dont parle Hérodote, eu admettant que cet historien a été bien instruit du fait. Ces variations, qui consistent en ce que l'eau a paru plus chaude à minuit et le matin que le soir, peuvent ne tenir qu'à la différence de la température atmosphérique; et tout ce qu'on en pourrait conclure à la rigueur, c'est que l'eau est naturellement un peu chaude. Quant à la position, cette oasis est évidemment celle qu'Aboulféda place à trois journées de Fayoum (1), distance à laquelle M. Belzoni l'a trouvée en effet. Paul Lucas en avait entendu parler comme d'un pays abondant en palmiers, d'où Ton transportait au Caire des dattes meilleures que celles de TÉgypte. Cette oasis est sans
(1) Ap. Langlës, Mémoire iur les Oasis, p. 381.
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nul doute un des cantons les plus septentrionaux de ce que les anciens appelaient «petite oasis». D'après les ruines qui s'y trouvent et le fragment d'inscription dont j'ai essayé de tirer parti, il est vraisemblable que là était située la capitale] de la «petite oasis», qui portait le même nom, selon Ptolémée.
Quoi qu'il en soit, il ne nous paraît pas moins certain que M. Belzoni est le premier des voyageurs européens modernes qui ait pénétré dans cette oasis et nous en ait donné la description; son excursion peut être regardée comme une des plus intéressantes qu'on ait faites dans les déserts aux environs de rÉgypte.
Ici se termine la narration de M. Belzoni. Elle est suivie d^un long appendice, sous le titre modeste de « Détails sans conséquence (Irifling account) sur les femmes en Egypte, en Nubie, en Syrie, etc. »>, rédigé, par M"* Belzoni, qui a accompagné son mari dans ses voyages en Egypte et en Nubie, et a parcouru seule une partie de la Syrie. Nous nous contenterons d'indiquer à nos lecteurs cet appendice, qui n'est pas sans intérêt.
La plupart des planches jointes à l'ouvrage de M. Belzoni ont pour objet de représentei; le plan et les détails du fameux tombeau des rois à Thèbes. Des personnes qui ont vu ce tombeau nous ont assuré que ces dessins sont de la plus grande fidélité. Les autres dessins, qui représentent des vues ou plans de temples, sont de simples croquis très-imparfaits.