SECTION IL
Dans quel état ks Voyageurs anciens dont les témoignages * nous restent y ont-ils vu le Colosse?
Les inscriptions gravées sur le colosse du nord sont une preuve manifeste de son identité avec la fameuse statue vocale. D'après le but et la teneur de ces attestations authentiques, il serait absolument impossible de comprendre que la statue sur laquelle on les lit encore ne fût pas celle qui, chaque matin, rendait un son, ou faisait entendre une voix. Cette identité avait cependant été révoquée en doute par plus
d'un voyageur et d'un critique dont il est inutile de rapporter ici les raisonnements. Il suffira de dire que ces doutes se fondaient sur une différence caractéristique entre le colosse du nord et celui qu'ont décrit les anciens, notamment Strabon et PausaniaSy deux témoins oculaires, dont les paroles sont formelles. La contradiction n'est qu'apparente : elle s'explique facilement ; il en sort même un fait remarquable dont il importe de bien apprécier les diverses circonstances. Pouryparyenir, il est nécessaire de distinguer les époques des témoignages, et d'estimer le degré d'autorité de chacun d'eux.
§ 1"'. Le Colosse était brisé par le milieu, lorsqu'il a été vu PAR Strabon, Pausanias, et les auteurs des inscriptions.
; Les deux colosses de la plaine paraissent d'abord exactement semblables l'un à l'autre; ils ont mèmepose^ même hauteur ; ils sont formés de la même substance, qui est une brèche, à laquelle M. de Rozière donne le nom de brèche agatifèro, et M. Gordier, celui de poudingue quarlzeux (1). Mais, quand on les examine d'un peu plus près^ une différence essentielle se manifeste. Le colosse du sud est d'un seul bloc, des pieds à la tète. Celui du nord, au contraire, se compose de deux parties distinctes : la première, depuis les pieds jusqu'au-dessus des genoux, est d'un seul morceau de brèche; la seconde, comprenant toute la partie supérieure, se compose de treize blocs, formant cinq assises : ces blocs ne sont pas de même substance que la partie monolithe ; car ils sont de ce grès qui a servi à bâtir les palais et les temples de Thèbes (2). Or, indépendamment de toute autorité historique, on ne peut voir là qu'une restauration d'une époque postérieure à l'érection du monument. Tout colosse égyptien, quelle qu'en fût la grandeur, était monolithe ; et l'on ne saurait douter que le colosse du nord n'ait été primitivement, comme celui du sud, formé d'un seul morceau de brèche : la partie supérieure, par
(1) Constit. de l'Egypte, Descript. de VÈgypte, H. N., II, 644.
(2) JoUois et Devill., Descript de Thèbes, p. 78.
un accident quelconque, aura été séparée du tronc, et plus tard on Faura rebâtie par assises avec les matériaux qu'on avait sur les lieux.
Quand Texamen seul du monument ne suffirait pas pour démontrer qu'il en fut ainsi, le fait serait prouvé par les textes de Strabon et de Pausanias, qui ont causé tant d'embarras, et ceux de plusieurs inscriptions.
Le premier (1) dit : « Des deux colosses monolithes, Tun 0 est entier, Vautre brisé par le milieu; la, moitié supérieure c< est tombée par l'efTet, dit-on, d'un tremblement de terre. » Pausanias, qui a vu le colosse cent cinquante ans plus tard» le décrit en termes analogues : « La partie supérieure, depuis « la tète jusqu'au milieu du corps, est renversée à terre : le « reste est assis (3). » Pausanias a voyagé en Egypte à la fm
(1) XVU, p. 816. L*époque où Strabon a visite TËgypte n^est pas facile à déterminer au juste ; on ne peut que fixer les deux termes de rinterralle pendant lequel son voyage s'est exécuté. Il dit lui-même qu'il a parcouru TÉgypte dans la compagnie du gouverneur ^lius Gallus. J'ai fait voir (tome V de la traduction française, page 435) que celui-ci n'a pu être préfet avant l'année 734, l'an 20 ou 19 avant J.-C. On ignore jusqu'à quelle année il resta en charge, parce que la série des préfets sous le règne d'Auguste présente des lacunes. On sait, par une inscription de Philes (que j'ai expliquée dans le Bulletin de Fèrussac, partie histor., avril 1825), que l'an 23 d'Auguste, c'est-à-dire, l'an 7 avant J.-C. (date fixée depuis par la copie de M. Lenormant), le préfet se nommoit Turranius; mais était-ce la première année de sa préfecture, et était-il le successeur immédiat d'^lius Gallus f Voilà ce qu'on ignore absolument. Dans l'état actuel de nos connaissances, on ne peut donc faire autrement que de . placer le voyage de Strabon entre les années 19 ou 18 et 7 avant J.-C, intervalle d'une douxaine d'années, que des découvertes ultérieures fourniront peutêtre le moyen de resserrer.
(2) Je dois rapporter le passage de Pausanias (I, 42, 3), en entier, parce qu'il offre des difficultés. L'auteur parle d'une pierre sur laquelle Apollon avait posé sa lyre, et qui, lorsqu'on la frappait, rendait un son pareil à celui d'une lyre pincée : xaxà Tavrà outo; ts vj/riOt xal xiOdpa xpouaOsTaa. Il ajoute : napé^e 8à ico)JlÎ0 {iaXtata Al-pjicTiiov ô xsXovaè; tv Br,6ai; rai; AlyoïcTiaic SiaSâvi t^^v NelXov «pô; Ta; SupiYYo; xaXou|tftvac. O'est-à-dire : « J'ai éprouvé beaucoup plus d'éton « nement du colosse égyptien ^qu'on voit à Thèbes d'Egypte, quand on a passé « le Nil pour aller à ce qu'on appelle les syringes. n Clavier traduit à tort, « de l'autre côté du Nil, près du lieu nommé les syringes ». Le colosse était sur la route qui conduisait aux tombeaux pour ceux qui venaient de Diospolis sur la rive droite. Les syringes étaient un but d'excursion pour les voyageurs : e'eat ce que prouvent les inscriptions qu*on y lit encore. Pausanias continue :
du règne d'Adrien, entre les années 130 et 138. Son témoignage est confirmé par plusieurs inscriptions, Tune du règne de Domitien; les autres, d'une époque postérieure : deux, au moins, ont élé gravées après le voyage d'Adrien, qui a visité
EtSov Iti xaOiQ(i6vov ayaXiia HACION, M8(jLvova àvoiAdlouaiv ot noXXol... &XXà yàp où Mc{ivova ol 6T)6aîot ^^youaiv, 4*a{iévu9a ôï ctvai tûv èy^^'^P^*^^» ^^ toÛto xà Qr(aX\La ^v * vixouaa 8è rfiti xa2 SEacoorptv f aiiévcdv clvai toOto tb &:^a^.\^a o Ka{i.- 6Û07IC Siéxo<pe. Le mot HACION a embarrassé tous les commentateurs. Fa« cius a lu^wov; Clavier (t. VI, p. 58), iTjXtou ôv, et M. Siebelis simplement ^/.lou d*aprës un manuscrit. Mais personne n*a dit que le colosse représentât on que Memnon fût le Soleil. Si le colosse eût passé pour une statue du Soleil, Pausanias n*aurait pu s*exprimer comme il Ta fait. En disant u on voit là une statue du Soleil, que Ton appelle vulgairement Memnon, d*autres Sésostris, d^autres Phaménoph », il aurait laissé une extrême incohérence dans ses expressions et ses idées.
Scaliger (ad Euseb,, page 24) a eu Tidée la plus raisonnable, lorsqu^il a pensé que Tadjectif HACION devait cacher le mot qui exprime le caractère distinctif du colosse, à savoir, la propriété de rendre des sons. Cest en effet l'idée appelée nécessairement par tout ce qui précède. \\ a lu HXCION^ leçon excellente pour le sens, mais peu admissible sous le rapport de la langue, Tadjectif ^x'To; étant inconnu. Si Scaliger a pensé que ^x^^^^ ^^^ ^^ substantif placé comme apposition de aY^^^^* >l a fait une construction évidemment forcée. L*adjectîf H X H€N serait très bon s*il n'était poétique. Je suis persuadé que Pausanias a écrit HXOYN , qui s'éloigne peu de la forme HACION . Les mots aYaiX|i.a ^x^^^ reviennent au ÀiOo; çBcYTÔficvoç, lapi& loquens, expression d*Eusèbe et de S. Jérôme, et rendent l'idée qu*on trouve dans la plupart des inscriptions du temps, où Memnon reçoit les épithètes de çoJVTJct;, aùSi^et;, XâXoç, canorus. De même Alciphron désigne Memnon par les mots âyoLk\ia 7repiv)xoûv
{EpistoL, II, 4) ; Lucien, à la même époque, dit ird MÉfAvova iXOùv ^x^ûvTa
{Philops,, t. III, § 3, p. 60, 2); Himérius, ^x^i xal ^Hyy txat (Eclog., 20, 3; OraL, XVI, 1).
Je doute aussi de la leçon (})AM6N(0C|)A AE €IN Al * le nom de Phaménoph ou Phaménoth est indéclinable. Si Ton eût voulu le décliner en grec, on n*aurait pu guère lui donner d'autre désinence que H Z , génitif OY, ou |Z, génitif lOZ, dont Taccusatif seroit (|)AM6N(0C|)HN ou c|)AM6N(0c|)IN. Ainsi le nom AMCNCOG, qui désigne le personnage dans une inscription memnonienne (n^ XXV), fait au datif AM€N(0OHI dans une autre des syringes (n** 4). L'accusatif (|>a(iEvii)ipa suppose que Pausanias a décliné ainsi, ^s|xtv(09, 4>a(iév(«>çoc : ce qui est bien peu vraisemblable. Pour moi, je crois qu'il n'a pas plus décliné que l'auteur de Tinscription n<* XXI, et qu*il a écrit d)AM€N(0(pA€ : puis le A ayant été pris pour un A, on Taura joint au mot précédent, et l'on aura rétabli le A devant l'C * de là cbAMENQ^— C|)AA6.
Je traduis ainsi le passage entier de Pausanias : « S'il arrive que
«. quelqu'un frappe cette pierre avec un petit caillou, elle résonne comme une « lyre jpincée. Cela m'a causé de Tétonnement; mais ce qui m'en a causé beau^^
Thèbes Taa 130 de noire ère (1). Elles font mention de Tétai de mutilation du colosse, et attestent qu'il n'en restait que la moitié inférieure. C'est précisément cet état que Juvénal, qui avait vu Thëbes sous Domitien, a voulu peindre en disant : Dimidio magicœ résonant ubi Memnone chordœ. (5. XV, 5.)
n est donc certain que , dans la période qui s'étend depuis la soumission de TËg^ypte aux Romains jusqu'à la fin du règne d'Adrien, il ne restait du colosse du nord que la partie inférieure, laquelle est monolithe ; mais que la partie supérieure, actuellement formée de cinq assises de blocs de grès, n'avait pas encore été restaurée.
§ IL Le Colosse fut brisé, l ax 27 avant J.-C, par l'effet d'un tremblement de terre.
Quant à l'époque où le colosse a été brisé, elle ne serait pas difficile à déterminer, si Ton pouvait s'en rapporter à la tradition qui avait cours à Thèbes lors du voyage d'Adrien en Egypte : on disait que le farouche Cambyse avait renversé la statue. Cette tradition, qu'admet Pausanias, se retrouve dans plusieurs inscriptions du temps d'Adrien ; il n'est donc pas étonnant qu'elle ait été recueillie par Jules Africain dans sa Chronique, par Eusèbe et le Syncelie, qui l'ont copié, et par d'autres compilateurs d'une époque récente (2).
D'après cette tradition, il y aurait eu environ cinq cents ans que le colosse était rompu, lorsque Strabon le visita. Mais ici un doute bien légitime s'élève. Les dceroni thébains s'étaient,
H coup plus, c*e8t le colosse égyptien qu*on voit à Thèbes d*Égypte, quand on a « passé le NU pour se rendre à ce qu on nomme les syringes. En effet, j*ai vu m là une statue résonnante, que l'on appelle vulgairement Memnon. ... ; mais « les Thébains disent que cette statue représente, non pas Memnon, mais Pha- « ménoph, personnage du pays. J*ai aussi entendu des gens dire que cette « statue, mutilée par Cambyse, est celle de Sésostris. »
(1) Respectivement n''* IX, XLU et XLIX. Les numéros des inscriptions roemnoniennes sont ceux qui résultent du classement que j*en ai fait. {Voy, la 2« partie.)
(2) Schol. Juv. ad Sat., XV, 5. Eusiath. ad D, P., v. 250. Tzetzès, ChiL, VI, 64.
& ce qu'il parait, avisés, fort tard d'ajouter ce méfait à la liste déjà bien longue de ceux qu'ils mettaient sur le compte du monarque persan. Bien certainement ils n'y' songeaient pas encore.au temps de Strabon. On lui parla de Cambyse à Thèbes ; on lui assura qu'il avait mutilé la plupart des monuments de cette ville (1) : mais 6n en excepta formellement le colosse ; et, bien loin d'en attribuer la mutilation à ce prince fanatique, on lui dit que le colosse avait été brisé par un trern^ blement de terre (2). Cette raison, la seule qu'on lui donna, montre assez qu'on né pensait point à l'autre. Il faut se souvenir, en effet, que la folie de Cambyse, son intolérance et ses ravages, étaient le thème ordinaire des doléances des Thébains ; pour eux, Cambyse était un Typhon incarné : le temps ou la main des hommes avaient-ils ruiné quelque monument, toujours Cambyse avait fait le mal. Ainsi les Thébains devaient dire, avant tout, que Cambyse avait brisé le colosse, à moins que la vraie cause ne fût tellement connue, qu'il devint impossible d'en supposer une autre, sans être démenti par trop de monde. Il fallait donc que le tremblement de terre fût un fait bien avéré au temps de Strabon, pour que les Thébains, laissant la mémoire de Cambyse en repos sur ce point seulement, attribuassent à un phénomène naturel la rupture du colosse.. C'est là bien certainement la dernière des causes qu'ils eussent imaginées (3).
Cette observation, qui me semble frappante^ donne une grande autorité au passage de Strabon; à moins de rejeter toutes les règles de la critique historique, on doit regarder comme indubitable le fait qu'il nous a transmis. Il faut même admettre que l'événement avait eu lieu depuis peu : autrement la mémoire s'en serait plus ou moins oblitérée; il serait devenu un objet de doute, et les Thébains auraient eu recours
(1) Kal toOtcov 8è Ta icoX)4i ^xpwtYipiaac Kat{i6uatiç (p. 816, a).
(2) Toû 5* iTépou, xà avo» (Jiépr) Ta ànà Ttjç xa6édpa; icéTcruxt, 9eiff(ioO YCVif)d<vToc, &( 9a9iv.
(3) C*est à quoi M. Mannert ii*a pas pensé quand il a critiqué Strabon à ce sujet (Geogr, der G. und der H, X., Th. I, Abth. S. 351).
impunément à leur thème favori : cequ'ils faisaient cent cin-* quante ans plus tàrd^ sous Adrien. Alors le souvenir du tremblement de terre s'était effacé, et Gambysefut regardé comme coupable d'un attentat dont, au temps de Strabon, il était encore innocent. Il avait donc suffi d'un siècle et demi pour effacer la mémoire d'un fait qui, lors du voyage de ce géographe, était connu et encore admis de tout le monde, parce qu'il n'avait que quelques années de date.
Cette induction^ qui se tire d'un témoignage aussi positif, est confirmée par un autre passage, d'où il résulte précisément que, quelques années avant le voyage de Strabon, Thèbes avait été dévastée par un violent tremblement de terre. C'est Eusèbe qui parle de cet événement, et le place à la 188' olympiade, la seizième année du règne d'Auguste, laquelle répond, selon son calcul, à Tan 37 avant J.-C; Thebse JEgypti, dit Eusèbe, usqueadsolum dirutœ sunt [\). L'expression est exagérée sans doute; mais elle prouve que les secousses furent violentes, et que les monuments antiques durent beaucoup en souffrir.
Cet événement fut d'autant plus remarqué que, dans l'antiquité, les tremblements de terre ont toujours été rares en Egypte. L'opinion de cette rareté était répandue chez les anciens : Pline en parle ; mais il en donne une raison tout à fait ridicule (2). Eusèbe (3) en parle également. Selon Agathias, quelques physiciens soutenaient même qu'il n'y en avait jamais : cette opinion est rapportée par l'Égyptien Cosmas, qui la combat; il affirme ^vl^ souvent des villes ont été renversées
(1) Chron, à S. Hieronym,^ vers, p. 154. La yersion arménienne place le même éTènement trois ans plus tard, la première année de la iSO*' olympiade. Tan 19 d'Auguste (tom. II, pa^. 257, éd. Venet.).
(2) Jdeo GallijB et Mgyptus minime quatiuntur, quoniam hic xsiatis causa obsiat, iliic hiemis (II» 82 [80]). Quand Aristide dit, d>c 5è xai SEISMOII xa\ Xoc|ioû xoi Totc a oùpavoû xaTaxXuai&oîç àvôXioToc i^ X"^?^ ^^* >^'^ôv laiiv oOdi toùc icpà :^pLÛy «HSUifivac iXaOev (m ^gypt,, t. lU, p. 617, Cant. ; t. II, p. 489, 15, Dindori), il fait simplement allusion au passage de Platon dans le Timée (pag. 17, Serran. — 3, Bekker).
(3) Chron. grmc, pag. 42, 1. 25 : Tt)c AlyvKTOv asio|&<viic nap* fOo;.
en Egypte par des tremblements de len'e (1). Ainsi l'on ne peut douter que des villes n aient souffert beaucoup par Teffet de ce fléau (2), puisqu'enfin on ne saurait mettre de côté, en cette circonstance, l'assertion d'un homme du pays; cette as* sertionse fondait, on n'en^ saurait douter, sur des souvenirs conservés de son temps, au nombre desquels devait être celui du violent tremblement dont Eusëbe a rappelé les funestes effets.
Le voyage de Strabon en Egypte a eu lieu, comme on l'a vu, entre les années 18 et 7 avant J.-G. Il y avait donc une dizaine et peut-être une vingtaine d'années que ce terrible fléau avait exercé ses ravages. Cet espace est assez court pour expliquer la fraîcheur des souvenirs qui n'ont pas permis aux Thébains d'attribuer à Cambyse la rupture du colosse.
Sans doute, on concevrait avec quelque peine qu'un tremblement de terre eût été assez violent pour briser le colosse par le milieu, sans renverser du même coup la plupart des édifices de Thëbes; mais plus d'une circonstance peut servir à expliquer le fait d'une manière très naturelle.
Un savant minéralogiste de la Commission d'Ëg}rpte, M. de Roziëre, nous apprend « qu'une altération propre à cette este pëce de brèche consiste en ce que, par le laps du temps, et « par l'action alternative de l'humidité des nuits et de la cha- « leur des jours, elle est exposée à se fendre ; que ces fentes « se propagent dans les blocs à de grandes profondeurs, les a rompent ou en détachent des parties plus ou moins considéc< râbles (3). » Il n'y a nulle difficulté à admettre qu'une fis-
(1) KaCtot icoXXaxic 9ti9(Jiûv y<vo(L8vci}v iv AlyuicTcp, ûore tcoXet; icco-éîv xal iSa- 9taOîîvai. {Topogr. christ, in Collect. nov. Pair., II, p. 121, C. — Agat., p. 52, A-B. Paris; 96 Bonn). ,
(2) Eq 53 i, Alexandrie éprouva des secousses (Agath., p. 32 A, Par. — 96, Bonn.). Dans Tépoque arabe, plusieurs tremblements de terre ont eu lieu. Abdallatif décrit celui du 20 mai 1202, qui se fit sentir de Kous à Damiette, et dans toute la Syrie. Il remarque que des tremblements de terre aussi violents sont rares en Egypte {Relation de l'Egypte, p. 414 de la traduction de M. île Sacy). En 1811, un tremblement de terre a renversé une partie du temple de Syouah (Cailliaud, Voyage à Méroé, t. I, p. 123). — Cet article pourra servir à compléter celui que M. de Hoff a consacré à TÉgypte dans sa savante Geschichte der natùrl. VersmJerungen der Erdoberflache, II, 276.
(3) De la const. de l'Egypte dans la grande Description, H. N., t. Il, 644.
sure considérable existait peut-être dans ]a masse du colosse^ lors de Textraction de la pierre, et qu'elle devint, par un laps de quinze à seize cents ans, plus large et plus profonde. On ne doit pas ici négliger une observation sur la manière dont les assises de la reconstruction s'adaptent avec la partie antique du colosse. Le dossier du tir6ne, qui s*élëve jusqu'à la moitié du dos, existe encore, tandis que, par devant, la statue est brisée jusqu'aux cuisses. Cette inclinaison et cette irrégu* larité annoncent assez la direction d'une fissure naturelle,- et montrent comment la partie supérieure, si massive, aura pu, après une faible secousse, glisser facilement sur une surface inclinée.
Une autre observation vient à l'appui de la précédente. On a remarqué « que, par TefTet d'un tassement inégal, le piédes- « tai du colosse est incliné à l'horizon de i"* 40' ; en sorte que « la statue est tout à fait hors d'aplomb. » Les auteurs de la Description de Thèbes^ auxquels on doit cette observation (p. 86}, ajoutent : « Cette inclinaison, qui est considérable, à « dû beaucoup favoriser les destructeurs de la statue. » Dans cet état, il a po suffire d'une secousse assez faible pour faire éclater entièrement la partie supérieure, et la déplacer; cette partie si massive, son aplomb une fois perdu, a été précipitée sur le sol.
Tous ces faits nous rendent pleinement compte de l'opinion des Tbébains sur la cause qui avait brisé le colosse db Memnon. Du reste, quand la nature de la pierre ne l'expliquerait pas suffisamment; quand on n'admettrait pas la relation, bien probable cependant, entre les circonstances du tassement du piédestal, du plan incliné que formait la surface du colosse brisé, et la rupture de ce colosse par une cause naturelle, cette cause n'en devrait pas moins être admise, puisqu'elle était attestée par les Tbébains, qui ont dû parfaitement la connaître, et qui n'avaient nul intérêt à la supposer, ou plutôt qui devaient être portés à en supposer une autre.
§ III. Que le rétablissement du Colosse a eu lieu
POSTÉRIEUREMENT AU RÈGNE d'AdRIEN.
A quelle époque la statue, brisée peu de temps avant Stra^ bon, a-t-elle été rétablie, ou plutôt rebâtie, dans Tétatoù nous la voyons maintenant? C'est ce qu'une analyse exacte des faits va nous amener à découvrir.
Nous avons démontré que, dans la période qui s'étend depuis la soumission de TÉgypte aux Romains jusqu'à la fin du règne d'Adrien, il ne restait du colosse du nord que la partie inférieure, laquelle est monolithe ; et que la partie supérieure, maintenant formée de cinq assises, n'avait pas encore été restaurée.
Quant à l'époque de cette restauration, on l'ignore.
A la vérité, Lucien fait dire à son ami du mensonge. Eucrate : « Pendantmon séjouren Egypte, étant jeune encore... « j'allai vers Memnon pour l'entendre faire retentir son éton- « nante voix au lever du soleil. Je l'entendis en effet : mais « ce ne fut pas seulement une voix inarticulée qu'il produisit^ « comme il fait communément pour le vulgaire; Memnon lui- (< même, ouvrant la bouche, me prononça un oracle en sept « vers (1), que je vous rapporterais bien si cela n'était pas su- « perflu (2). » Mais n'y a pas moyen de prendre au sérieux un tel récit, et d'en conclure que Memnon avait alors sa tète, puisqu'il ouvrait la bouche. Lucien (3), qui connaissait bien l'Egypte, où il avait exercé une charge, savait à quoi s'en tenir sur les exagérations dont le fameux colosse était l'objet.
(1) On ne saurait lire sans quelque étonnement les conjectures de M. Creuzer sûr tout ce passage. Il trouve ici sept sons^ qui servaient de réponse aux sept voyelles que prononçaient les prêtres égyptiens (SymboL, tom. I, p. 487, tr. fr.). Il ne s*agit pas de sept sons^ mais de sept vers [iv gTceaiv iicTd].
(2)! Ef Y« 1*1^ iisptTTov îjv. {Philopseud,, § 33, tom. III, pag. 60.) La correction de M. Jacobs {ad Pkilostr. Icon., pag. 251), àn6^^T}Tov, dont le sens est si cela n'était pas défendu, me semble très spirituelle, et tout-à-fait conforme à Tironie qui règne dans tout ce passage.
(3) Pro mercede cond., § 12, t. I, p. 721.
et il a voulu les décréditer en mettant Tune des plus fortes dans la bouche d'un menteur de profession.
n existe un passage de Philostrate où Ton a cru trouver une preuve certaine que le colosse était rétabli de son temps (1). Ce sophiste, dans la Vie (ÏApollonius, fait une descriptioil pompeuse du téménos de Memnon et de sa statue qu^il se re^ présente comme entière; mais (chose singulière!) personne, pas même M. Jacobs, n'a fait attention que Philostrate^ de son propre aveu, rapporte en cet endroit les paroles mêmes de Damis (2), le compagnon, le disciple et le biographe d'A* pollonius; or cette remarque est capitale dans la question, puisqu'il en résulte que cette description est tirée d'un ouvrage composé dans le cours du premier siècle, près de cent cinquante ans avant l'époque où le colosse fut rétabli. Quand ou voit donc ce Damis nous peindre Memnon sous la figure d'un beau jeune homme imberbe (3) dont les yeux et la bouche annoncent qu'il va parler, on ne peut méconnaître dans son récit une description imaginaire; et l'on jugerait, par ce seul exemple, de ce que devait être le reste des commentaires de Damis, quand l'ouvrage de Philostrale, dont ils sont une des sources principales, ne serait pas là pour nous en montrer l'exagération et l'extravagance. Il est encore étonnant qu'on ait pris pour de l'exactitude ce que Damis raconte de la position du colosse^ « lequel, dit-il, appuie ses « deux mains sur son trône, et se penche en avant, dans l'at- « titude d'un homme qui se lève pour saluer », position qui n'est celle d'aucun colosse égyptien. Que dire de pareils détails, sinon que Damis, ou n'avait pas vu Thèbes non plus que Philostrate, ou se jouait de la crédulité de ses lecteurs?
Du reste, on reconnaît, à plus d'une circonstance, qu'il ne
(1) Descript. gin. de Thèbes, p. 99.
(2) Ocpi Sa Mé(ivovoc td^c àvaYpa9et Aâ(Jiic. {VU. Ap. Tyan., VI, § \, p. 232.)
(3) C*e8t sans doute diaprés ce portrait que les auteurs de la Description de Thèbes, dans leur restitution du colosse, l'ont représenté sans la barbe. Je n*ai pas balancé à la lui restituer {fig. C).
s'en faisait pas scrupule. C est ainsi que, transportant son héros à Babylone^ U trace une description magnifique de Tétat florissant de cette ville, alors détruite, et nous parle, comme existants, des monuments construits par Sémiramis, sans oublier le fameux souterrain sous TEuphrate (1). N'est-ce pas ce même Damis qui conduit Apollonius aux catadoupes du Nil, formées par des montagnes aussi hautes que le Tmolus, et d'oii (3) le Nil se précipite avec un fracas qui rend sourds les gens du pays ? Ce conte, qui se trouve déjà dans Cicéron, et que Pline a répété (3), n'a jamais pu s'appliquer aux cataractes de Syëne, trop bien connues des anciens pour qu'on en fit l'objet d'exagérations aussi ridicules ; et l'auteur de la Description de Syène {f. 13, 14) a eu tort d'en conclure qu'il s'était fait un changement dans la constitution physique des cataractes : car ce n'est pas avec de pareilles données qu'il convient de faire de la géologie. Ce conte ne peut s'appliquer qu'à des cataractes imaginaires qu'on plaçait vers Méroé (4). Cicéron n'y fait qu'une allusion légère ; Pline l'a recueilli» parce qu'il recueillait tout : mais il n'y avait qu'un romancier de profession qui pût se permettre de parler, eu témoin oculaire, de ces cataractes et d'autres encore plus éloignées^ dont la prodigieuse hauteur était de huit stades ou de quatre mille huit cents pieds.
On n'a pas non plus remarqué, et le fait en valait la peine, que, dans la description donnée par Damis de la statue de Memnon et de son magnifique témenos, il n'y a rien absolument qui s'applique au colosse de Thèbes : il ne s'agit là que de Méroé, où Damis, comme Strabon et Pline, a placé les
(1) Dont parle Diodore, II, 9 (t. II, p. 32, Bipont.}. Wesseling a ici raison contre Oléarius.
(2) ... .xatà^^ou; oè in* aÙTtov fepof^svo;' peut-être aie* aOxûv, comme il y a dans Cicéron (Somn. Scip,, c. 5), prxcipitat ex altissimis montiàus.
(3) Sainte-Croix, Mém, de V Académie des xnscr,^ t. XLVIII, p. 20 et suiv. ViL A, Tyan,, I, § 25, p. 33 ; VI, 23, p. 264. Cic, Somn. Scip., § 5. Plin., V, 9; VI, 28.
(i) Un Éthiopien avait dit au rhéteur Aristide qu*il y a trente-six cataractes entre Pselcis et Méroé (m J^gypt,, t. III, 582, t>ti7. Cant. ; et t. II, p. 461, Diadorf).
Éthiopiens macrobiens (1 ). En effet, selon ce biographe, Memnon n'avait jamais été à Troie ; il avait vécu et il était mort à Méroé, après un règne glorieux de cinq âges d'homme : mais cela n'était rien pour les heureux Macrobiens, et, malgré ce long règne d'au moins cent cinquante ans, Memnon était encore de la première jeunesse [xqu-i^*^ vfov],lorsqu'ilmourut; aussi les Éthiopiens pleuraient-ils sa mort prématurée (3). On voit qu'Isigonus ^tait fort modeste quand il ne donnait que cent quarante ans de vie à ces hommes fortunés (3).
Voilà les contes que nous débite le biographe d'Apollonius, et telle est la source où l'on a cru puiser des renseignements historiques certains sur Memnon et son colosse vocal àThèbes. Tout cela nous montre que la relation des voyages do ce thaumaturge est en grande partie fabuleuse. Philostrate, en remaniant toutes ces extravagances, prouve assez qu'il n'avait jamais vu et qu'il ne connaissait pas l'Egypte. Il le prouve encore plus clairement dans les Héroïques (p. 699, Olear. -p. 114, Boiss.) où il parle des Éthiopiens et des Égyptiens, qui adorent Memnon, les uns à Méroé (car il n'est pas non plus ici question de Thëbes), les autres à Memphis, et qui lui font des sacrifices, lorsque, frappée par le premier rayon du soleil, sa statue rend un son et salue ses adorateurs. Placer à Memphis le colosse de Thèbes est un trait d'ignorance un peu fort. Philostrate aura tiré cette belle découverte de quelque récit romanesque du temps. Nous avons là
(1) L. XVU, p. 1176, A.
(2) II est singulier qu'un aussi bon critique que M. Jacobs prenne ce fait comme une preuve indubitable que les Egyptiens rattachaient une fête de deuil à leur Aménophis {Den/ucrift, der KônigL Akad, u. s. w. 1810, S. 23, et dans les Abhandlungen, p. 20).
(3) Plin., vu, 2, 373, 29. Qu'il soit arrivé aux Grecs quelques renseignements, plus ou moins exacts, relatifs à une prétendue longévité des Éthiopiens, SOT quoi ils ont fondé leurs fables macrobiennes, cela se peut ; mais il est possible aussi qu'elles n'aient d'autre fondement que l'usage où furent leurs anciens poètes d'attribuer le bonheur, la vertu et de longues années aux peuples placés à Textrémité du monde. C'est ainsi que les Hyperboréens se présentent à nous tout juste avec les mêmes caractères que les Macrobiens. Je crains que M. de Heéren n'ait cherché ici plus d'histoire qu'il n'y en a réellement {Ideen ùber die Politik u* s. f. IV, S. 338).
un échantillon des contes que, dès le m* siècle, débitaient sur Memnon et sa statue certains auteurs de récits merveilleux et de voyages imaginaires. Bientôt, j'aurai l'occasion de revenir sur ces passages de Philostrate et sur d*autres encore^ à la discussion desquels il faut bien attacher de l'importance, puisque non-seulement les mythologues, en général peu scrupuleux sur le choix des sources, mais des critiques exacts et sévères, tels que MM. Jacobs et de Heeren (1), continuent à citer ces passages comme des autorités historiques.
§ IV. — Le Colosse a été rétabli sous le règne ET PAR ij:s ordres DE Septime Sévère.
Il n'y a donc réellement aucun texte ancien qui fixe Tépoque à laquelle la restauration du colosse a. pu avoir lieu. Il a été rétabli {Postérieurement au voyage d'Adrien : c'est un fait, que le témoignage de Pausanias et des inscriptions met hors de doute. M. de Heeren (3) conjecture que la restauration a dû avoir lieu sous le règne de Septime Sévère. C'est en effet l'époque la plus convenable, ou plutôt c'est la seule qu'on puisse admettre.
D'abord il faut remarquer que, par sa grandeur et sa difficulté, cette opération exigeait beaucoup de dépenses, et qu'elle a été exécutée aussi bien qu'elle aurait pu l'être par les anciens Égyptiens, dans toute la ferveur de leur zèle reli« gieux. Ils n'auraient pu restaurer le colosse détruit autrement qu'on ne le fit à l'époque romaine, c'est-à-dire, qu'au moyen d'assises de blocs, façonnés ensuite par le marteau et le ciseau, à l'imitation du colosse voisin, ou plutôt de la partie antique qui gisait encore sur le sol au temps de Pausanias. La grosseur de ces blocs est considérable ; le dernier de tous, qui forme la tète et le cou, a 18 pieds de large, 10 de haut et 9 d'épaisseur, et l'on a dû l'élever à 80 pieds de haut. Enfin, pour établir solidement ces assises sur un plan inégal et
(1) Ideen ûber die Politik u. s. f. V, S. 232.
(2) Ouvrage cité, V, S. 231.
incliné, il fallait beaucoup de peine et d'adresse. Tout, dans cette étonnante reconstruction, est digne des anciens travaux de rÉgypte.
Il est impossible de n y voir qu'un simple eiïet de la piété des gens du pays ; car pourquoi auraient-ils attendu si tard pour rendre cet hommage à Tun de leurs anciens rois ? Deux cents ans de la domination romaine s'étaient écoulés, pendant lesquels le culte national avait éprouvé des altérations successives par le mélange avec la religion grecque ; lesanciennes croyances avaient perdu de leur ferveur et de leur influence. Concevrait-on, à une époque si tardive, cet élan extraordinaire de piété religieuse, s'il eût été entièrement spontané? Il y a là évidemment quelque impulsion étrangère ; et l'on ne peut se refuser à l'idée que le rétablissement du colosse a eu lieu par l'ordre même d'un empereur qui aura visité Memnon.
Ântonin, selon Malalas (p. 367, Oxon.), vint en Egypte, sur la fin de son règne, pour punir les Égyptiens ; ce qui ne devait pas le disposer beaucoup à faire entréprendre un travail aussi considérable que le rétablissement du colosse. Marc-Aurèle et Yérus firent réparer la corniche du temple d'Antœopolis (1) ; mais ni l'un ni l'autre ne vinrent alors en Egypte. Dix ans plus tard, après la ruine de Cassius, Marc- Aurèle vint avec Commode à Alexandrie, d'où il partit pour Antioche (2), sans avoir visité l'intérieur du pays. Alexandre Sévère mourut avant d'y ari'iver. Quand on pense que le colosse n'avait point été rétabli pendant les deux premiers siècles de la dominationromaine,onnepeutguèreen attribuer la restauration qu'à la volonté personnelle d'un empereurvisitant le pays. Or Septime Sévère est le seul, depuis Adrien, qui ait parcouru l'Egypte jusqu^aux frontières de TEthio-
(1) Recherches sur l'Egypte, etc., p. 51.
(2) Fuit Alexandriœ ckmenter iis agens; po^tea tameti Jntiochiam vidit (Julius Capitol., in Anton, Philos,, § 26). Quand rhistorien ajoute, Apud JEgyptios civem se agit et philosophum in omnibus stadiis, templis, locis, cela ne peut 8*entendre, d*aprës ce qu'il a dit plus haut, que des villes égyptiennes sur la rouie qui le menait d'Alexandrie en Syrie.
pie (1) : il en visita tous les lieux, presque sans exception ; il en examina d'un œil curieux toutes les antiquités et tous les monuments (2), Memphis, les pyramides, le labyrinthe et Memnon (3).
Ajoutons- que cet empereur avait le goût non seulement de bâtir de nouveaux édifices, mais de réparer les anciens. « Il (( en restaura un grand nombre, » dit Dion Cassius, (( et il y fit « mettre son nom, comme s'il les eût construits de nouveau « de ses deniers ; il dépensa sans utilité de grosses sommes « pour restaurer ou pour reconstruire des monuments que « d'autres avaient bâtis (4). »
Les découvertes récentes viennent à Tappui de ce témoignage. Champollion a constaté que les sculptures égyptiennes du pronaos du grand temple d'Esné, commencées sous Commode, ont été en grande partie exécutées sous le règne de Septime Sévère, dont on y retrouve exclusivement le nom exprimé en hiéroglyphes avec ceux de Caracalla et de Géta (8). On a peine à croire qu'un si grand ouvrage n'ait pas été commandé par cet empereur lors de sa visite : il aura voulu laisser là un monument de son respect pour la religion égyptienne. Dans de telles dispositions, pouvait-il voir d'un œil indifférent l'état de mutilation du colosse? L'ordre de le rétablir dut être également un effet de sa présence.
S'il est presque impossible de placer l'époque de ce grand travail avant Septime Sévère, il l'est tout à fait de le placer
(i) XiphiL ex Dion. Cass,, LXXV, 13.
(2) Kai iico>.vicp«Yl''ôvv)ffc nàvxa, xal nàvu. XEXpujjL^jiéva * r,v yàp olo; (irioèv, (hqtc àv6p(oicivov [LTixt Ofiîov, &ciepftCvT)Tov xataXtireiv. Xiphil,, 1. 1.
(3) Nom et Memphim, et Pyramides, et Lahyrinthum, et Memnonern, diligenter inspexit (jE\, Spart., in Severo, § 17); ce qui revient aux parole» de Xiphilin. Remarquez que la ville même de Thëbes ici disparait; Memnon tieut lieu de tout.
(4) Kal irAtîaTX yc xal xûv ap^aïuv oixo8o|iy)(iâTCi>v àvexti^aaTO, xa( 0*9(91 xà iauioû 5vo(ia, lî); xal ix xaivYJc auxà xal èC Idicov xp^IH'^xcov xateffx£uaxù;, iiccjpa^ft ' iroXXà 8à xai (idx7]v £; te iicioxeuà; xal xaxaaxsuà; ixcpctfv àveîXcoae. Xiphil. ex Dion Cas^., LXXVI, 16.
(5) Champollion {Lettres écrites d'Egypte, p» 86) remarque que le nom de Oéla a été gratté. Ainsi la haine de Caracalla a; poursuivi ce malheureux nom jusque dans les caractères hiéroglyphiques sous lesquels il était caché.
plus bas. Après lui, nul autre empereur n*a parcouru la haute Egypte, du moins pendant le court période de la célébrité de Memnon. Depuis, les monuments du culte égyptien furent de plus en plus négligés, jusqu'à ce que le christianisme eût pris peu à peu ]a place de Tancienne religion et de ses temples. On voit donc que le rétablissement dn colosse au temps de Sévère, sans être appuyé d'aucun témoignage positif, réunit tant de probabilités qu'il en résulte une certitude historique (1).
C'est ici qu'il convient de signaler deux faits importants.
Bien qu'il soit certain que Septime Sévère ait visité le colosse, son nom ne se trouve ni sur les jambes ni sur le piédestal de la statue. Quand les noms d'Adrien et de Sabine se reproduisent si souvent dans les inscriptions memnonienncs, on a lieu d'être surpris que celui de Septime Sévère ne s'y trouve nulle part, ni qu'aucune inscription ne nous apprenne qu*à tel jour, à telle heure, il a entendu cette voix mélodieuse. On ne conçoit pas qu'un empereur superstitieux et curieux desantiquités égyptiennes, comme nous le représente Spartien, n'ait pas, à Tesemple d'Adrien et de Sabine, laissé sur le colosse un témoignage de son admiration pour la belle voix du héros. Je ne puis absolument expliquer une telle négligence que dans l'hypothèse où Memnon aura gardé le silence le jour où l'empereur le visita. En effet, les inscriptions nous apprennent qu'il se taisait souvent, et dans des circonstances où l'on
(1) Dans les additions faites plus tard à son Mémoire [vennischte Schriflen, t. IV, ou Abhondlungen, S. 38), M. Jacobs attribue à Probus, sous Aurélien, cette grande restauration, d*uprës ce passage de Vopiscus : Exsiant apud ^Egyptum ejtiê opéra, qttœ per milites struxerat in pluribus civitatibiu. In Nilo autem tam multa fecit, ut vectigal frumentarium soius adjuverit; ponlen, tem' pin, portions, basilicas, labore militum (Vopisc, in Probo, c. ix). Il s'agit là principalement d^ouvrages civils. Quant aux templa, il est difficile de croire qu'il s'agisse d'édifices relatifs à la religion égyptienne, alors si profondément déchue ; ce ne pouvaient être que des chapelles pour l'usage de leurs compatriotes, que les soldats romains construisirent : les Egyptiens seuls faisaient de l'architecture égyptienne. Dans tous les cas, comment, sous Aurëlien, auraiton pensé à restaurer avec tant de dépenses le colosse de Memnon, puisque depuis un siècle il avait perdu sa voix, et que personne n'en parlait plus, fait <iui sera établi dans lu section suivante i
désirait fort qu'il se fit entendre, comme, par exemple, quand Sabine fut obligée de revenir un autre jour, le dieu n'ayant pas jugé à propos de saluer TAurore {imcr. n* xxiii), au moment où rimpératrice vint la première fois le visiter. lia donc pu se taire devant Septime Sévère. Ce silence, lorsque Ton comptait le plus sur TefTet du prodige, aura élevé dans Tesprit de l'empereur, païen fort zélé, quelque terreur religieuse : de là l'idée de reconquérir la faveur du dieu en faisant réparer sa statue. Nous verrons bientôt qu'un intérêt religieux vint influer encore sur cette résolution.
Une autre omission doitnous surprendre encore davantage. Toutes les fois que, sous la domination des Grecs et des Romains, un monument égyptien était construit, achevé ou réparé, on gravait sur une partie bien en vue une dédicace, soit en grec, soit en hiéroglyphes quand le monument était religieux, destinée à conserver le souvenir du travail qu'on avait exécuté. On s'attendrait donc à trouver sur le socle de la statue une inscription conçue dans la forme ordinaire : « Tel empereur a fait restaurer », ou bien, « Pour le salut de tel empereur, on a restauré le colosse à telle époque. » Mais rien de pareil ne se voit sur aucun endroit de la statue : or, si une inscription de ce genre y avait existé, gravée en gros caractères comme toutes ces dédicaces, elle n'aurait pu entièrement disparaître ; il en resterait des traces visibles, à côté des autres inscriptions qui, bien que gravées légèrement sur le piédestal, se lisent encore à peu près dans leur entier. Certes, une restitution si remarquable, que personne n'avait osé entreprendre jusqu'alors, méritait bien une de ces inscriptions dont la vanité des empereurs ou la flatterie du peuple était si prodigue. Une telle omission étonnerait surtout de la part de Septime Sévère, qui était si empressé de mettre son nom sur les monuments réparés par sou ordre. Il a donc fallu une circonstance toute particulière pour qu'il se privât d'un honneur auquel il devait tenir par le motif même qui lui avait fait entreprendre cette restauration. Quelle est cette circonstance? On l'apprendra dans la section suivante.
SECTION m.
A quelle époque Memnon a-t-il commencé de se faire entendre, et quand sa voix a-t-elle cessé?
On vient de voir que le colosse de Memnon, brisé par le milieu \nngt-sept ans avant Tëre chrétienne, n'a été rebâti par assises qu'environ deux cent trente ans après. Il va résulter des faits contenus et discutés dans cette section que sa voix s'est fait entendre pondant le même intervalle de temps.
§ I". La voix de Memnon n'a commencé a se faire entendre
QUE peu de temps AVANT l'ÈRE CHRÉTIENNE, A l'ÉPOQUE OU SA STATUE FUT BRISÉE.
J'ai ^it que la tradition qui attribuait à Cambyse la mutilation du colosse de Memnon est postérieure à l'époque où Strabon parcourait l'Egypte, de l'an 18 à l'an 7 de J.-G. On ne sait pas au juste quand elle s'établit ; mais il est certain qu'elle avait cours lorsqu'Adrien vint à Thëbes, et que depuis elle fut exclusivement admise. Plus tard, on y joignit une nouvelle circonstance. On prétendit que Cambyse, croyant que la voix de Memnon était l'effet d*un prestige, brisa le colosse pour en pénétrer le secret. Cette opinion est restée inconnue à Pausanias et aux auteurs des nombreuses inscriptions memnoniennes ; elle ne se trouve pas non plus dans aucun des textes grec, latin et arménien d'Eusëbe, à Tendroit où il parle de Memnon. C'est le Syncelle (pag. 151 , c.) qui ajoute cette circonstance au récit d'Eusèbe ; et il cite pour / garant un Poly en d'Athènes, qui estresté inconnu à Eusëbe(l);
(I) Fabricius dit que ce Polyen est cité par Eusèbe dans sa Chronique [BibL Gr,, V, p. 321, col. 1, Harl.). C'est probablement une inadvertance; Fabricius aura confondu Eusèbe avec le Syncelle.
mais que d'anciens lexiques (1) citent comme auteur d'un ouvrage intitulé Memnon (2), dont le sujet était certainement la statue vocale (3). La circonstance reproduite parles auteurs de la Chronique alexandrine (4), par le scholiaste de Juvénal (S), par Tzetzès (6) et Eustathe (7), a pu être imaginée en même temps que s'est établie l'opinion de la mutilation du colosse par Cambyse : il fallait bien trouver un motif à cette barbarie. Ce Polyen est probablement un auteur de l'époque des Antonins.
Quoi qu'il en soit, le passage de Strabon cité ci-dessus nous met en état d'apprécier la validité de cette explication. C'est pourtant le fondement unique de l'opinion do Jablonski, qui fait remonter l'origine du phénomène à l'époque même de l'érection de la statue : d'où il conclut que la voix tenait à quelque mécanisme intérieur, établi par ceux qui avaient élevé le colosse. Sur cette autorité périlleuse, quelques auteurs modernes ont recherché quel était ce mécanisme, et nous l'ont ingénieusement restitué. Jablonski' (8) cherche à s'appuyer encore sur un passage d'Hérodote, qu'il interprète de la manière la plus fausse ; ce qu'a déjà prouvé M. Jacobs.
Il existe un texte, présumé de Manéthon, allégué par Jablonski, et auquel on a donné une grande importance, non sans raison, puiqu'il en résulterait que la statue vocale était déjà célèbre sous Ptolémée Philadelphe. Il s'agit de la liste des rois égyptiens de la dix-huitième dynastie, liste tirée de Manéthon par Jules l'Africain, et reproduite par Eusèbe et le Syncelle. Après le nom d'Aménophis ou Aménophthis, on lit : « C'est celui qui passe pour être Memnmi et la pierre
(1) Anecd,, Bekk., I, p. 129, 31 ; 130, 1.
(2) Bast, Lett. cHL, p. 138.
(3) Wyttenb., BibL crit. part. XL p. 125 et 178.
(5) >ld *a^, XV, V. 5.
(6) Chiliad., VI, 64.
(7) Ad Dionys. Perieg., v. 250.
(8) Synt de Memnone, III, 4, 2, p. 99.
sonore (1). » Non seulement Jablonski, mais M. de Heeren (2) et même Ghampollion (3) ont cité cette phrase comme étant de Manéthon : or, si leur opinion était fondée, tout ce qui vient d'être dit serait détruit par le fait. M. Jacobs fait observer que ce passage peut fort bien être une des additions faites en divers temps au texte original de Manéthon. Mais cet habile critique (4) ne se serait pas renfermé dans un argument négatif, s'il avait remarqué que Josëphe (8) rapporte cette même liste de rois, en annonçant qu'il copie textuellement Manéthon (6), et que tout se trouve dans ce texte, excepté précisément la circonstance relative à Memnon et à la pierre sonore (7). Ainsi il est positif qu'elle n'existait point dans la liste originale, et que Manéthon n'a pas plus parlé du héros ni de sa statue qu'Hérodote et Diodore.
Nous pouvons donc admettre maintenant, comme un point historiquement établi, que Strabon est le premier auteur qui ait parlé de la statue vocale, à laquelle il ne donne pas encore le nom devenu depuis si célèbre.
Sans doute il ne faut pas trop se hâter de conclure, du silence des auteurs sur un fait, que ce fait n'existe pas ; mais il est des cas, et celui-ci est du nombre^ où ce silence est bien significatif. Ainsi Ton voit le colosse de Memnon acquérir, à l'époque romaine, une renommée extraordinaire. Tacite {Annal. II, 61), le place au même rang que les pyramides, parmi les principales merveilles {prœcipua miracula) de rÉgypte. Lucien {Toxar., § 33. — Philops., § 33), parle deux
(1) Quem quidam Memnonem putant, lapidem lo^entem (Euseb., Chron,, p. 72, latin,). — Outo; iffTtv ô Méfjivcov vo|iiCô(iCvo; etvai xal ^%tyyà\LtWQ XiOo; (grjgc.^ p. 16). — (vers, armen,, p. 215). — Conf. Sync, Chronic, p. 72.
(2) Ideen ûber die Politik, u. s. f., t. V, § 312.
(3) Du moins, quant à la synonymie d^Aménophia et de Memnon. Précis du gyst. hiérogl.^ ppt 223 et suit.
(4) Mémoire cité, p. 28^ 29, n» 80, et dans les Abhandl,, S. 93.
(5) Joseph, contra Apion., I, 15, t. II, p. 446, Haverc.
(6) Ta Toû MocveOôâvoc... OicoYpà^w, 91)9! fia o8t(o * puis la liste.
(7) L'addition manque aussi dans la récapitulation que Théophile d*Antioche, à la fia du 11* siècle, donne de la dix-huitième dynastie {ad Autolyc, III, p. 130, A).
fois d'un particulier qui voyagea dans le pays pour visiter les pyramides et Memnon, comme ce qu'il y avait de plus remarquable. Le rhéteur Alciphron, contemporain de Lucien, énumérant les objets les plus dignes de Tadmiration du voyageur en Egypte, cite les pyramides, le labyrinthe et la statue sonore (1) ; et de même Spartien, dans le passage déjà cité, lorsqu'il parle des lieux et des monuments visités par Septime Sévère. La statue parlante avait, pour ainsi dire, éclipsé toutes les merveilles de Thëbes, dont ces auteurs no disent pas un mot. Sous le premier des Antonins, elle était devenue un objet si remarquable, que Ptolémée la nomme, dans son catalogue , comme un point géographique : ce qu'il ne fait pour aucun monument de l'Egypte, pas même pour les pyramides (2). Denysle Périégète (v, 252), dans son poème écrit sous les règnes simultanés de Sévère et de Garacalla, ne cite, à l'article de Thëbes, que ses cent portes, et Memnon qui salue sa mère.
Si le phénomène eût existé avant l'époque romaine, comment expliquerait-on qu'Hérodote et Diodore de Sicile (3), qui tous deux ont visité Thèbes et qui donnent sur l'Egypte tant de détails divers, eussent entièrement passé sous silence ce qui depuis fut regardé comme la merveille de l'Egypte ? Concevrait-on que toute la littérature grecque et latine (4),
(1) . . .%ol\ xwv aÙTÔOi Oupaaiduv, xal tûv HEPIHXOrNTÛN l\rAAMATÛN, xai ràv ntpi66v\xo\ AaêOpivOov (Alciphr., II, 4, tom. I, p. 326, 62). Le pluriel àya^fiiàTcov est ici emphatique.
(2) 'G Mé(iv»v, xai if) {leaoYeio; TàOupi; {lisez OdOupii;, Geogr., p. 107). Je n'adopte point Topinion de M. Mannert (Geogr, der Griech. und Rômer, X, S. 355). L'expression ô Méfivcov ne désigne ni le Memnonium^ ni un quartier de Thèbes : c'est le colosse, et rien autre chose.
(3) M. Mannert (X, S. 350), qui est resté sur tout ceci dans les idées de Jablonski, explique le silence de Diodore, en disant qu'il n*a point été à Thèbes; mais Diodore lui-même affirme le contraire. Voyez mon Mémoire sur le monument d'Osymandyas, dans les Mémoires de l'Académie des tkscriptions, t. IX, p. 317 [et t. I de la présente publication].
(4) Ovide, qui s'étend avec tant de complaisance sur la mort de Memnon, sur la douleur de l'Aurore, sur les pleurs qu'elle répand le matin, et sur la métamorphose des cendres de son fils en oiseaux, ne dit pas un mot de sa statue et de la voix dont il saluait sa présence (Metam.y XIII, 576, sq.). Si le poète avait connu ce phénomène, aurait-il pu se dispenser d'en parler après les vers, Luc-
jusqu'au premier siècle de notre ère, n'offrît pas même une allusion détournée à la statue de Memnon et à sa voix extraordinaire, tandis qu'elle se présentait à la pensée de Juvénal, de Denys le Périégète, et de tant d'autres écrivains, comme l'objet le plus frappant de la ville aux cent portes ?
§ IL Le phénomène n'acquiert de céi.ébrité que vers le RÈGNE DE Néron, et il finit au temps de Septime Sévère,
ÉPOQUE ou LE colosse A ÉTÉ RÉTABLI.
Il faut donc le reconnaître : le phénomène ne s'est manifesté, ou du moins sa voix n'est devenue assez intense pour attirer l'attention, que peu de temps avant l'époque romaine, et probablement dans l'intervalle de quarante années qui a séparé le voyage de Diodore de celui de Strabon.
Ce fait est confirmé par les expressions mêmes dont se sert ce voyageur à propos du colosse de Thèbes. C'est encore là une observation importante dans la question qui nous occupe. A peine Strabon {lib. xvii, p. 8i6) distingue-t-il le colosse du nord de celui qui est à côté et de même grandeur: c< 11 y a là, dit-il, deux colosses monolithes, Tun encore entier, « l'autre dont la partie supérieure a été renversée, disent-ils, « par un tremblement de terre. On croit aussi qu'une fois par ^c jour un bruit comme serait celui d'un coup médiocre sort (f de la partie qui reste dans le trône et sur la base. Quand
« à moi, étant venu visiter ces lieux avec iElius Gallus ,
u j'entendis en effet du bruit vers la première heure. Proie venait-il de la base, ou du colosse, ou de quelqu'un de <f ceux qui entouraient la base ? Le firent-ils à dessein ? C'est « ce que je ne puis affirmer ; car, dans l'ignorance delà cause, « il vaut mieux tout imaginer que d admettre que des pierres tf ainsi disposées puissent rendre des sons. »
abus est Aurora mis intenta, piasque Nunc quoque dat lacrymas et toto rot'at in orbe? Quel beau parti le disert Ovide aurait pu tirer ici de Memnon qui répond tous les matins à la douleur de sa mère, thème si souvent retourné dans 1e8> inscriptions métriques du colosse !
Ainsi, à ses yeux, les deux colosses avaient la même importance : ils étaient tous deux dans la partie libyque de Thëbes ; voilà tout. Du reste, le son que Tun des deux rendait au lever du soleil n'était, pour le voyageur, qu'un préjugé populaire ; du moins, il ne paraît pas sûr de sa réalité, et il craint une mystification. La statue prétendue vocale n'était pas même encore distinguée par un nom particulier ; Strabon ignore tout à fait celui qui devint depuis si fameux. Quel changement se montre moins d'un siècle après ! Alors l'un des deux colosses disparait en quelque sorte ; il n'est plus question que de celui du nord ; il devient la merveille del'Égypte : c'est Memnon, fils de l'Aurore^ qui salue miraculeusement sa mère.
Plus on comparera ce passage de Strabon avec ceux des auteurs moins anciens, plus on sera convaincu que le phénomène avait été peu remarqué jusque-là, et seulement comme une singularité dont on ne cherchait pas même la cause, et qui était sans rapport avec aucune idée religieuse, sans liaison avec le personnage quelconque que la statue représentait : elle n'avait encore nulle célébrité. On disait bien aux voyageurs: « Le colosse rend des sons chaque a matin; » ils écoutaient r-et, quand ils avaient entendu quelque chose, ils doutaient encore : ce que personne ne faisait plus une cinquantaine d'années après, lorsque la réalité du phénomène eut été attestée par des témoignages irrécusables.
Même après Strabon, la célébrité de Memnon fut lente à s'établir. Germanicus, dans son voyage à Thëbes, vint écouter sa voix ; on ne sait pas s'il l'entendit : mais on peut en douter, puisque son nom n'existe sur aucune partie de la statue ; et il est fort probable que les expressions magnifiques de Tacite {Annal, u, 61) représentent moins l'impression même du prince que l'opinion de l'historien , et celle qu'on se faisait du colosse au moment où Tacite écrivait ses Annales, dans les dernières années de Trajan et les premières d* Adrien, époque de la grande renommée de la statue. Pomponius Mêla (i. 19, fin.), qui rédigea son résumé géogra-
phique sous Claude^ et qui parle des pyramides, du labyrinthe et de Thèbes, ne dit rien du colosse ; d'où Ton peut conclure qu'il n'en était pas question dans les livres les plus récents qu*il avait sous les yeux, ou, du moins, que ce qu'on en racontait n avait rien qui pût le frapper assez pour qu'il en enrichit son ouvrage.
C'est principalement à partir de Néron que la renommée de la statue devint assez grande pour franchir les limites de l'Egypte ; et Ton doit se souvenir que c'est en effet au règne de Néron que remonte la plus ancienne des inscriptions gravées sur le colosse. Cette coïncidence entre l'époque où elles commencent à paraître et celle où le colosse devint célèbre, est on ne peut plus remarquable. Depuis, il est cité ou décrit, non seulement par ceux qui ont entendu sa voix, ou qui du moins ont visité le pays, par Ju vénal, Dion Chrysostome, Lucien, Pausanias, Ptolémée, mais encore par ceux qui écrivaient loin de l'Egypte, Pline, Tacite, Denys le Périégète. La célébrité de Memnon continua de croître sous Trajan, Adrien, les Antonins, et Septime Sévère pendant le règne duquel on a vu que son rétablissement avait eu lieu.
On se souvient encore que les inscriptions cessent précisément au règne simultané de Septime Sévère et de Caracalla, et qu'il n'en existe pas qui soit postérieure au voyage dû premier en Egypte.
Ainsi les hommages disparaissent en même temps qu'on rétablit le colosse. Mais comment auraient-ils cessé, si le miracle lui-même avait continué de se produire? D'où se tire la conséquence que la voix s'est éteinte à peu près à l'époque où la statue a été restaurée.
Il est digne d'attention que cette conséquence, fondée sur des faits dont on ne saurait contester l'exactitude, soit confirméq d'une manière décisive par le silence que l'histoire elle-même garde sur la voix de Memnon, à partir de la même époque.
En effet, l'histoire se tait en même temps que les inscriptions cessent^ La visite de Septime Sévère est le dernier ves-
tige de la renommée du colosse de Memnou : on peut dire qu'il disparaît tout à coup. Il avait donc perdu sa voix mati* nale. Or, à quelle époque la voyons-nous s'éteindre ?
C'est celle où le christianisme commençait à sortir triomphant des persécutions, où le nombre toujours croissant de ses prosélytes tirait enfin les polythéistes de leur indifférence sceptique et de leur profond assoupissement. Alors, voyant l'impuissance des tortures pour étouffer la religion nouvelle, ils cherchèrent à la combattre par les mêmes armes qui la rendaient si redoutable. Non contents de tâcher, par des allégories forcées et des subtilités métaphysiques, de donner une apparence de raison aux plus révoltantes absurdités, ils voulurent opposer miracles à miracles. De là ces prodiges de tout genre, ces guérisons miraculeuses, ces résurrections, et surtout ces prédictions à point nommé, dont les écrits des derniers païens sont remplis, et dont ceux des Pères contiennent la réfutation vigoureuse. De là, enfin, de nouveaux oracles ; d'autres^ tels que ceux de Claros, de Milet, de Mallos et de Daphné, rétablis et remis en honneur.
Quel parti ces quêteurs de prodiges n'auraient-ils pas tiré de la voix de Memnon, si elle avait continué de se produire ? Cette manifestation journalière d'un de leurs dieux, ce miracle qui pouvait chaque jour avoir tant de témoins, aurait valu à lui seul tous ces miracles controuvés auxquels les païens eux-mêmes avaient peine à croire ; et la célébrité du colosse de Memnon aurait grandi par la ferveur même des disputes qu'il aurait fait naître. Mais, au contraire, les hommages cessent précisément alors : son nom ne se montre plus, ni dans les écrits des païens, ni dans ceux des Pères ; silence vraiment inexplicable ! à moins que sa voix n'eût cessé au moment même où commençaient ces longues et mémorables controverses dont elle aurait été un aliment inépuisable.
En descendant jusqu'au dernier effort tenté par Julien pour relever le paganisme expirant (1), on voit cet empereur
(1) Gibbon, HUt, de la décad. de l'empire romain, IV, 411 et suiv., édit. de M. Guizot.
rétablir les autels de Daphné, et tâcher de redonner un peu de vie au culte égyptien, en encourageant la découverte d'un nouvel Apis (1) : mais nulle tentative à Tégard de Memnon, dont la voix, sans doute, était morte depuis trop longtemps pour qu'il songeât même à la ranimer. Le souvenir ne s'en montre que dans un rhéteur tel qu'Himérius (2), qui, n'ayant jamais vu l'Egypte, a cousu dans trois de ses déclamations, gonflées de mots et vides de sens, tout ce qu'il trouvait dans les livres. Il cite Memnon et sa statue comme on aurait pu le faire au temps de Trajan ou d'Adrien. Mais, pour apprécier Tautorité de pareilles citations, où se montre la manie d'érudition qui possédait tous ces rhéteurs, il suffira de remarquer qu'Himérius fait réciter des vers lyriques à Memnon (3) ; absurdité qu'il aura trouvée dans les récits romanesques que Lucien avait depuis longtemps tournés en ridicule.
Qu'on lise la description qu'un contemporain d'Himérius, Ammien Marcellin, donné de l'Egypte (4) : il passe soigneusement en revue les principales curiosités du pays ; il vante les pyramides et les syringes des rois à Thèbes, que les voyageurs visitaient encore : mais de Memnon, pas un mot ; de Memnon qui, un siècle avant, éclipsait toutes les merveilles de la ville aux cent portes.
Un autre contemporain d'Himérius, le romancier Héliodore, fait raconter à Calasiris les curiosités de l'Egypte. Comme Ammien Marcellin, il vante les pyramides et les syringes ; mais il ne parle pas plus de Memnon que de sa voix (3). Il en parle ailleurs (6), seulement pour le mettre au rang des héros de l'Ethiopie, avec Persée et Andromède, qui avaient construit de magnifiques palais à Méroé.
Vers le même temps, saint Jérôme croyait que Memnon
(1) Amm. MarcelL, XXII, p. 227.
(2) Orat., VIII, 5; XVI, 1. Eclog., XX, 3.
(3) . . .xal \Uhi xarà Tti; pLYitpôç àvaç8eYT«Tat {Orat,, XVI, 1).
(4) Lib., XXn, p. 232, Vales.
(3) jEthiop,, II, p. 92, Coray.
(6) IV, pag. 149, Cor.
avait cessé de se faire entendre à la venue de Jésus-Christ (1). Cette opinion tient certainement à Fidée (adoptée par les principaux Pères de TÉglise , Origène (2) , Tatien (3) , Eusèbe (4), saint Alhanase (6), saint Cyrille (6), Théodoret (7), saint Jérôme (8) lui-même), que les oracles des faux dieux , ti'étant que l'inspiration du diable , avaient cessé depuis la venue du Sauveur. On voit par les inscriptions du colosse, n'^ 13, 14, 20, 21, 31, 32, 45, 48, que les Grecs attribuaient sa voix à un pouvoir surnaturel, soit magique, soit dû à Faction d'un dieu ou d'un génie. Mais les chrétiens ne pouvaient voir dans ce phénomène qu'une supercherie des prêtres païens, ou bien l'œuvre d'un de ces démons que Tapparition de Jésus-Christ et la publication de son évangile avaient forcés de fuir pour toujours. C'est cette dernière opinion que saint Jérôme nous représente : elle est complètement fausse sans nul doute ; mais celte erreur montre du moins que tous les souvenirs historiques relatifs à ce phénomène, qui ne se produisait plus depuis deux siècles, devaient être alors entièrement effacés ; autrement un auteur savant (et qui Tétait plus que saint Jérôme?) n^auraitpas embrassé une opinion contraire à ce qui s'était passé réellement.
(1) Dans la traduction d*Ëusëbe, à Tarticle de Memnon (ci-dessus, p. 39, n. 1), S. Jérôme ajoute : Quippe cujus statua usque ad adventum Christi, sole oriente, vocem dare dicebatur. Scaliger a rejeté cette addition, comme n'étant pas d'Eusëbe; et la version arménienne, faite sur le grec, prouve qu'il a eu raison, puisque cette phrase n y est pas : mais Vallarsi» l'éditeur de S. Jérôme, na pas eu tort non plus de Tinsérer dans son édition, parce que rien ne dit qu'elle ne soit pas de cet auteur, dans l'opinion duquel elle rentre d'ailleurs parfaitement; témoin ce passage : Hoc autem significat, quod post ADVENTUM CHBISTI omnia idola conticueimnt (S. Hieronym. in cap, XLll Esaîx), La phrase manque dans quelques manuscrits, il est vrai; mais elle est donnée par d'autres, et par les anciennes éditions [voyez Vallarsi, p. 165, E, t. VIII). Cette addition n'est pas de celles qu'on peut attribuer à des copistes du moyen âge.
(2) Contra Cels., VII, p. 333.
(3) Ad Grsgc, p. 51, 5.
(4) Priep. eva7ig., V, 15-17. — Demonstr, evang,, V^proœnif p. 204, A.
(5) De incarnat, Verh, Dei, § 47, p. 88, D.
(6) Contra Julian., VI, p. 198, E. — In Esaïam, IV, Orat, IL
(7) Advers, Gr, serm, 10, de oracul. Opp,, IV, p. 624, A; 632, B. C, (8j /w cap. XLIl, Esai/e.
Ainsi Tépoquo où cessent les hommages rendus à Memrion par ceux qui visitaient Thèbes a coïncidé avec celle où Thistoire cesse d'en faire mention, et où sa célébrité aurait été la plus grande, si le prodige avait continué de se produire.
La discussion de tous les faits nous amène donc à ce résultat : c'est que le colosse a été brisé, et que sa voix s'est fait entendre peu de temps avant Tère chrétienne {^) ; qu'il a été rétabli sous le règne de Septime Sévère, et qu'il a gardé le silence à partir de cette époque ; de sorte qu'il semble exister une relation entre son état d'intégrité et son silence, entre son état de mutilation et l'émission de sa voix. (^e résultat introduit un élément nouveau dans la discussion : car on verra bientôt qu'il doit tenir à la cause même du phénomène, cause indépendante de la volonté des hommes. Mais continuons cette analyse.
§ III. PouBQUoi Septime Sévère a-t-il fait rétabur le COLOSSE? Liaison de ce fait avec la lutte entre le
l'AGANISME ET LE CHRISTIANISME.
U faut suivre les conséquences des observations qui ont ^lé faites précédemment, pour y trouver l'explication des ^Jeux singularités que j'ai signalées ci-dçssus ; savoir, l'absence tout à la fois du nom de Septime Sévère parmi ceux qui ont été gravés sur le colosse, et de toute inscription relalïve à son rétablissement. Leur liaison avec l'histoire de la lutte entre le paganisme et le christianisme me parait ressortir avec évidence du simple exposé des faits;
J ai déjà insisté sur Tépoque tardive de ce rétablissement, ^U^ dit qu'une opération si dispendieuse et si difficile,
1) Dans une inscription métrique (n*^ XLVI], malheureusement trop muti- ^^e, il semblerait que Tauteur reconnût que la statue ne disait rien quand elle ctaii entière. Il ne serait pas impossible que ce fait, entièrement contraire à ^opinion commune, eût été consigné dans quelque tradition, dont Tauteur, plus savant que les autres, aurait été instruit. Toutefois il faudrait qu'un fait ^^ ce genre, pour être admis, reposât sur quelque chose de plus sûr qu'une rettiimion conjecturale.
exécutée avec un si grand appareil, n*avait pu être conseillée que par un intérêt puissant. De quelle nature pouvait-il être ? on peut le deviner, quand on connaît Tesprit de Septime Sévère et celui de son siècle.
Cet empereur fut un païen zélé ; c'est ce que reconnaît son biographe Spartien. Selon lui, le culte de Sérapis, dont Alexandrie avait été le berceau, et qui s'était .étendu sur toute rÉgypte, notamment à Memphis et à Thèbes, fut une des causes qui engagèrent cet empereur à parcourir TÉgypte pour en examiner curieusement les endroits les plus célèbres (1). Mais, à cette époque, le zèle pour le paganisme n'allait pas sans une haine prononcée pour la religion chrétienne, sa redoutable rivale. En effet, nous voyons Septime Sévère tâcher d'en comprimer l'essor par un édit formel qu'il publia en 203, au moment où il allait mettre le pied en Egypte : il défendit, sous des peines rigoureuses, d'embrasser le judaïsme ou le christianisme (2). Bien loin que son voyage en Egypte ait pu ralentir son zèle religieux, les progrès du christianisme dans ce pays durent l'irriter encore : aussi voyons-nous qu'il persécuta violemment les chrétiens d'Egypte, et que la persécution s'étendit jusqu'à la Thébaîde, où il avait sans doute trouvé un grand nombre de chrétiens établis (3).
D'un autre côté, sa femme, Julia Domna, n'avait pas moins de ferveur. C'est elle qui donna l'ordre à Philostrate de rédiger, d'après Damis et trois autres disciples d'Apollonius qu'on assimilait aux évangélistes , cette indigeste compilation dont on espérait faire un évangile (4). Les meilleurs critiques ont reconnu dans cette extravagante biographie l'intention formelle d'opposer Apollonius à Jésus-
(1) Jucundam sibi peregrinationem hanc propter religionem Serapidis ......
Sevems ipse posteà semper ostendit, Nam et Memphim, et Memnonem, et pyramides, et labyrinthum, diligenter inspexit. (Spart, in Severo, § H.)
(2) Judxos /Sert sub gravi pœna vetuit. Idem etiam de chnstianis sanxit* (Id. ibid.)
(3) Euseb., Hist. eccL, VI, 1.
(4) Vita Apollon, Tyan, h 3.
Christ ; et, de fait, quand on examine la vie de ce thaumaturge^ et Topinion qu'en avaient ses contemporains avant et après sa mort, l'intention n'est pas douteuse, quoi qu'en aient dit Lardner (1) et Gibbon (3). Celle des païens, de faire d'Apollonius un être divin, égal pour le moins au Dieu des chrétiens, est de toute certitude. Des villes de Grèce et d'Asie lui élèvent des temples (3) ; Caracalla lui consacre un heroûm (4) ; Alexandre Sévère place dans son lararium le buste d'Apollonius à côté de celui de Jésus-Christ (5) ; Aurélien lui construit un temple et lui dresse des autels (6). Apollonius avait fait pendant sa vie des miracles éclatants, avoués des chrétiens eux-mêmes (7) ; et après sa mort, sa statue rendit des oracles qui s'accomplissaient. La solution que saint Justin, ou l'auteur des Quœstiones et Responsiones, essaie de donner de ces difficultés, annonce assez l'embarras qu'elles lui causaient ; mais il lui vient si peu dans la pensée de nier la réalité des miracles ou l'efficacité des prédictions, qu'il n'hésite pas à regarder les uns comme le résultat des connaissances d'Apollonius dans les sciences naturelles, et les autres comme l'œuvre du démon renfermé dans la statue (8). Rien ne prouve mieux la vénération des païens « pour cet insigne charlatan, et la foi en ses miracles, que ce passage de Yopiscus, écrit plus de deux cents ans après sa
(i) Testimonies, ïll, 232, 352.
(2) Décad. de Vempire rom,, III, p. 241.
(3) Philostr. Vita ApolL Tyan,, I, 5.
(4) Dio Cassius, LXXVII, 18.
(5) Lamprid. in Alexandro Sev., § 29, 31.
(6) VopUc. in Âurei,, § 24. Il les lui promet à la suite d'une vision. Ces sortes de pronwsses ne sont pas de celles qui ne s'exécutent point.
(7) Témoin la question XXVI, à la suite des œuvres de S. Justin. Un néophyte demande : El Be6; iaxcv dviiiioupYèc xat SeoitoTV); it); xtCacco;, icû; xà !.\icoX- Xwvîou TeXe^iiara év toi; {isp«n r?)c xnaco); ÔvvavTai; xal yàp OaXdtTT)c 6p{ià;, xal àvépbwv çocà;, xocl pivêdv xal 6T)ptfa>v iiriÔpo|jLà; , *Û£ *()PÛMKN, xcoXûouai (Q, et H, ad orthodoxes, inter S, Justini 0pp., p. 40.5, A). Les mots &; ôp£d|icv sont bien remarquables dans la bouche d*un chrétien.
(8) Avt^ Se xàv 5at|xova tov iv tc^ ixeivou à^iXfiatt lfipv(ievov, t6v iv toîç (lav- Tiixti àicati^aavTa toOç àvOpcoicou; bj; Ocôv ai€tis xal t£|iiâv xôv j^icoXXcôvtov, i«î- (iwat, 'XatftppIjaac^iOtoO xà; {lavtsCa; (p. 103, D).
mort : Quid enim illo viro sanctius, venerabilitis, antiquitis divi^ nivsque inter hominesfuit ! Ille mortuis reddidit vitam; ille multa
ultra homiiies et fecit et dixit Ipse autem^ si vita suppetat,
atque ipsius viri favori usquequaqùe placuerit, breviter salteni facta in litteras mittam : non quo illius viri gesta munere mei sermonis indigeant, sed ut ea quœ miranda sunt omnium voce prœdicentur (Ib.). Ce ton de persuasion et d'enthousiasme nous annonce de quel style Vopiscus a dû écrire la biographie de cet homme admirable, si puissant en <euvres miraculeuses, à moins toutefois que la mort n'ait mis obstacle à Texécution de son pieux dessein.
L'édit de Septime Sévère contre les chrétiens, leur persécution, Tordre de Julia Domna de composer la vie de celui qu'on voulait opposer à Jésus-Christ^ tendaient évidemment au même but, celui de comprimer Tessor du christianisme et d'affaiblir Timpression des vertus et des miracles de son fondateur. Peut-on maintenant se défendre de Tidée que le rétablissement du colosse de Memnon, ordonné à Tépoque de la persécution des chrétiens de la Thébaïde, tient encore à cette intention, et qu'il devait, dans la pensée de Sévère, porter un dernier coup à la religion nouvelle?
Malgré la présence de l'empereur, le colosse ne s'était pas fait entendre. Le dieu était donc irrité : il fallait apaiser sa colère. A cette époque, où la cause du phénomène était restée inconnue, où Ton avait perdu la mémoire des faits que l'histoire écrite et les inscriptions nous révèlent maintenant, on croyait qu'avant d'avoir été brisé le colosse faisait entendre une voix plus belle et plus distincte : le rétablir devait paraître un moyen infaillible de la lui rendre (inscr. n"" ii et 46). On pouvait même espérer que, reconnaissant d'un hommage qui, pour avoir été retardé, en devait avoir plus de prix à ses yeux, Memnon allait faire entendre une voix plus mélodieuse que jamais, et peut-être rendre de véritables oracles. Le prodige, ranimant le zèle près de s'éteindre, ramènerait peut-être une foule d'adorateurs autour des autels des dieux qui opéraient de tels miracles. L'attente fut trom*
LA STATUE VOCALE DE MEMNON. . oi
pée. Mais qui pouvait soiïpçonner un si fâcheux résultat, et imaginer que rétablir la statue était lui enlever sa puissance ? Il aurait fallu se douter de la véritable cause de la voix pour deviner que la surcharge des cinq assises allait TétoufTer et la rendre impossible.
C'est le mauvais succès de cette entreprise qui nous explique l'absence de tonte inscription pour en perpétuer le souvenir. Lorsqu'on vit qu'en dépit de si grands travaux le colosse ingrat gardait obstinément le silence, on fut peu disposé à se vanter d'une restauration qui avait été suivie de la cessation du prodige. On dut plutôt désirer d'en effacer les traces, pour faire oublier les espérances qu'on en avait conçues, et qui avaient été si cruellement trompées. Bientôt, en effet, personne n'en parla plus ; tout retomba dans un profond oubli ; et Memnon s'en alla pour toujours, chez les heureux Macrobiens de Méroé, tenir compagnie au vaillant Persée et à la belle Andromède.
SECTIOiN IV.
Histoire de Memnon dans son rapport avec le Colosse de T/ièbes.
Parvenu à ce point, il semble que je devrais aborder la discussion des faits qui se rapportent à la nature de la voix de Memnon : mais la question historique n'est encore qu'effleurée ; il faut maintenant l'approfondir pour parvenir à la solution de plusieurs difficultés. On a vu que cette voix se faisait entendre dès le temps de Strabon, une vingtaine d'années avant notre ère, et que cependant la plus ancienne inscription est du temps de Néron. Pourquoi ne s'en trouvot-il pas de plus anciennes ? Pourquoi les voyageurs ont-ils tant tardé à rendre hommage à l'être divin qui produisait ce miracle ? Cela vient, comme nous allons le voir, de l'époque tardive où s'introduisit l'idée que la statue d'Aménophis représentait Memnon, le fils de l'Aurore, tant célébré par les poètes grecs et latins.
o2 . LA STATUE VOCALE DE MEMNON.
C'est le point qu'il reste à établir. Il nous faut pour cela rechercher Torigine du nom que les anciens ont donné à cette statue, et suivre la route par laquelle le héros d'Homère et d'Hésiode est venu du siège de Troie prendre possession d'un colosse égyptien dans la plaine de Thèbes. Cet itinéraire est plus compliqué et plus long que je ne l'aurais voulu ; mais il est des plus curieux à connaître, parce qu'indépendamment de son intime liaison avec la question qui nous occupe, il montre Tinfluence que le progrès de la géographie a exercée sur le développement de certaines traditions mythologiques.
§ P'. — Le Colosse n'a jamais été pour les Égyptiens que CELUI d'Aménophis ; IL n'a été celui de Memnon que poua les Grecs et les Romains.
Le colosse représentait selon les Égyptiens un personnage tout autre que celui qu'il représentait selon les Grecs ; c'est d'abord ce qu'établit un passage formel de Pausanias : <( Les Thébains, dit-il, prétendent que c'est non pas Memnon, mais
bien Phaménoph, personnage du pays J'ai encore
entendu des gens dire que c'était la statue de Sésosiris. » Ainsi la dénomination de Memnon n'était pas admise par les Thébains. On a déjà plusieurs fois rapproché ce passage de celui où Eusèbe dit qu'Aménophis est Memnon ou la pierre parlante. Le nom d'Aménophis se présente avec les formes Aménophthis et Aménothès. La synonymie est confirmée par les cartouches qui^se lisent sur le colosse lui-même, et sur les stèles trouvées aux environs : partout on lit les noms d'Aménoph (1) ou Aménoth'ph (2) ou Aménoftès, identiques avec ceux de Phaménoph et A'Amenophis, qui tous désignent également le huitième roi de la dix-huitième dynastie. Le double nom se trouve encore dans une inscription du colosse
(1) ChampoUion, Système hiérogL, pag* 233, suiv. — I'^ lettre à M, le duc de Blacas, p. 40.
(2) Sali, Eseay on phonetic system, p. 70.
OÙ il est parlé de Ja belle voix de Memnon ou Phaménoth (n"" âl), et dans une autre des syringes, où se lit la forme Aménothès (n"" 4), que portent aussi des papyrus grecs (l). Enfin le témoignage de Pausanias est confirmé de tous points par une inscription du colosse où il est dit que Memnon est Aménoth, selon les prêtres égyptiens (n° 25). Voilà encore ici Topinion égyptienne et l'opinion grecque en présence. Ainsi, pour les Grecs et les Romains, le colosse était Memnon, fils de T Aurore^ saluant sa mère ; pour les Égyptiens, c'était Aménofy Aménofth, Aménothès , Aménoth, Phaménoth ou Phaménoph, c'est-à-dire Aménophis, l'un de leurs anciens rois, qui avait fait construire le grand temple & l'entrée duquel on avait placé ses deux statues.
Des papyrus grecs du temps d'Évergëte II font mention des pastophores (porte-édicules) d'Aménophis, dans le quartier des Memnonia{i). On ne peut douter (3) que ces pastophores ne fussent attachés au service du temple, appelé par les Égyptiens Ametiophium, du nom de son fondateur, comme Tédifice plus au nord s'appelait Bamesseum^ du nom de son fondateur Ramessès (4). On conçoit facilement que les Égyptiens ne pouvaient consentir à enlever à- l'un de leurs anciens rois, fondateur d'un temple magnifique, où son culte subsistait encore , le nom consacré dans leurs annales ; et cela, pour y substituer celui d^un personnage fabuleux, étranger à leur religion comme à leur histoire. La double autorité de Pausanias et de l'inscription grecque établit donc que la statue n'était réellement Memnon que pour les Grecs, mais que, pour les Égyptiens, elle ne fut et ne pouvait être qu'Aménophis.
On remarquera sans doute la relation de ce fait certain avec un autre que j'ai déjà signalé, et sur lequel je reviendrai bientôt : c'est que, parmi plus de cent dix noms qui se
(1) Papyr. Taurin,, Vm, IX, XII, XIV.
(2) Papyr. Taurin., V, VI.
(3) Peyron ad papyr. Taurin., pag. 37-39.
(4) Voy. mon Mémoire sur le tombeau (fOsymandyas.
lisent dans les soixante-douze inscriptions du colosse, il n'y a pas un seul nom égyptien ; tous sont romains ou grecs. On n'expliquerait pas suffisamment bien ce fait remarquable en disant que les Égyptiens n'avaient pas voulu, par respect pour leur ancien roi Aménophis, écrire sur les jambes de sa statue : car ce respect ne les eût pas empêchés d'écrire au moins sur le socle, eux qui ont bien écrit, souvent même en grec, leurs proscynémata, ou actes d'adoration, sur les murs des temples et des syringes, et jusque dans celle qu'ils attribuaient à Memnon (1). Une autre raison les en aura détournés ; et cette raison, c*est que le mythe qu'on avait rattaché à la statue était étranger pour eux.
Il a été dit ci-dessus qu'au temps de Strabon le colosse ne portait pas de nom particulier, et que celui de Memnon ne lui était pas encore donné ; ce qui prouve qu'on n'avait point encore imaginé de chercher l'explication du phénomène vocal dans la mythologie grecque. Il y aurait lieu de s'étonner d'une époque si tardive, puisque Strabon lui-même, et Diodore plus anciennement, parlent de palais memnoniens à Thëbes, et que, dans les papyrus grecs du temps des Ptolémées, un quartier de Thëbes portait déjà le nom de meinnonien ; d'où il semblerait résulter que le héros grec Memnon jouait déjà un rôle dans les traditions locales. Mais encore ici on a confondu bien des choses qu'il faut maintenant distinguer.
§ IL — Que la dénomination de palais ou quartier MEM-
NONIEN EST ÉGYPTIENNE, ET n'a PRIMmVEMENT AUCUN RAPPORT
AVEC Memnon.
On a dit que les Grecs ont été conduits à donner au colosse de Thëbes le nom de Memnon, par son analogie avec celui à' Aménophis ou de Phaménoph (2). Quoique les Grecs ne fussent pas fort scrupuleux sur de telles analogies, ces deux
(1) Inscr, des tomb., n«» 4, 7, 20.
(2) Cf. Creuzer, dans les Briefe ûbp* Homer undHmod. S. 21;^,
^^nis pourtant sont assez différents pour qu'on soupçonne ?^e Vun pourrait bien n'avoir pas amené l'autre ; et, dans '^ &it, leur origine n'est pas du tout la même.
D est souvent question, dans les papyrus grecs de Thëbes, des Memnonia [Me(jLv6v€ia]. La comparaison des divers passages où il en est question prouve que ce nom était employé ^^ opposition avec celui de Diospolis^ qui ne désignait que la Thèbes du temps des Grecs et des Romains, située sur la rive <ln)ite du Nil. Celui de Memnonia désignait au contraire la partie située sur l'autre rive, du côté des tombeaux, et qui s'étendait depuis l'endroit qu'on a pris pour un hippodrome jttsqir*à Qournah, plus au nord, dont le temple était compris parmi les édifices memnoniens, aussi bien que V Amenophium et le fltfmess^Mm (1).
Je ne doute plus maintenant que ce ne soit cette partie queStrabon a désignée par le mot Memnonium, et non l'un des grands édifices de cette partie de Thèbes, comme on Ta cru généralement, et comme je l'ai cru moi-même (â) ; car il résulte des passages d'Agatharchide, de Diodore et de Stral>on, que tous les grands édifices de la rive gauche étaient compris sous la dénomination de Me[x.v6veta ^aaiXeia, et que l'Amenophium n'était ni plus ni moins un Memnonium que tous les autres.
D'ailleurs, Strabon met évidemment ce mot en opposition avec celui de la ville y c'est-à-dire de Diospolis (3). « Maintenant, dit-il, Thèbes se compose de bourgades séparées ; une partie est en Arabie, où est la ville; une autre sur la rive opposée, oii est le Memnonium ; là sont deux colosses, etc. » Le Memnonium est donc, pour lui, la portion libyque de l'ancienne Thèbes, comme la ville ou Diospolis en est la portion arabique. C'est encore dans ce sens que cet auteur prend
(i) Peyrtm ad pap. Taurin., p. 40, sq.
(2) Trad. de Strabon, t. V, pag. 422.
(3) Ifuvl ai xiAjivjaôv avvotxeiTat , |iipo; (lév xt iv tî^ 'ApaSîa , £v ^ncp ^ noXi; * fiipo; aé Tc xal âv i^ iccpaîqp, 6icou ta Me(&v6veiov ■ ivtaOOa 8è Suetv xoXovaûy, x. t. X. (Lib. XVII, p. 816.) ^vTovOa, c'est-à-dire, iv ttî iccpaC^.
le mot un peu plus loin : « Au-dessus du Memnonium, sont les tombeaux des rois. » Ces tombeaux ne sont pas au-dessus de VAmenophium seulement : ils sont creusés dans toute la montagne libyque, depuis Médynet-Abou jusqu^à Qournah, et plutôt au-dessus du Ramesseum que de YAmena^ phintn : c*est même là ce qui avait engagé Pococke à prendre le Ramesseum pour le Memnonium de Strabon. Mais la difficulté est levée, si Ton admet que ce que le géographe appelle to Me'xvdvciov (peut-être sous- entendu (lepo; ou ^(opiov), la partie ou le quartier memnouien, est la même chose que ce que les papyrus désignent par les motsTa Me(jLvoveia (pt>^pY] ou yjùfix)^ les parties memnoniennes de Tfaèbes. Elle servait principalement d'habitation à ceux qui préparaient les corps pour Tembaumement, et qui n'avaient pas là permission de demeurer à Diospolis. Sur le revers de la montagne libyque il y avait grand nombre de sépultures ; et c'est près de ce revers qu'habitaient les embaumeurs : mais dans le Veste se trouvaient deis habitations d'autres classes de personnes, telles que des artisans de divers genres, des cholchytes, prêtres officiants pour les cérémonies funèbres, et d'autres corporations sacerdotales attachées aux grands édifices qui s'y trouvaient compris. C'est là ce que les papyrus grecs nous apprennent.
11 était assez naturel de croire que ce nom provenait du mot grec Memnon; mais on a maintenant la certitude qu'il est d'origine égyptienne. Dans le papyrus de Turin cité ci-dessus, il est question des pastophores d'Aménophis dans les Memnonia, TraaTOfopoi 'A(it.ev(ofioç tou èv to?; M6|jE.voveiotç. La discussion de M. Peyron (/. /.) sur ce passage est lumineuse. Il montre d'abord que cet Aménophis ne peut être que le roi qui avait élevé Tédifice à l'entrée duquel étaient les deux grands colosses, et que ces pastophores devaient être attachés au culte de ce roi divinisé. Il doit être bien entendu toutefois qu'Aménophis n'était pas la divinité principale du temple : il devait être une de celles qu'on appelait irapeSpoi ou auvvaoi, dont le culte était subordonné à celui du grand dieu [xupicâ-
raTo; Oeo;] (1). En effet, Pline dit que le temple était consacré à Sérapis : d'où Ton peut conclure que les Grecs y avaient établi le culte de ce dieu, de ce composé d*éléments égyptiens et grecs au moyen duquel Soter avait habilement préparé la fusion et Talliancedes deux religions ; à moins qu^ici Pline ne confonde Sérapis, qui occupait alors le premier rang, avec tout autre grand dieu, Âmmon, Osiris, etc. Quoi qu'il en soit, la durée du culte d'un des anciens Pharaonà, conservant ses pastophores jusque sous les Ptolémées, est un fait remarquable. Il n*a toutefois rien de surprenant, puisque les Lagides s*étaient faits Égyptiens, et avaient adopté pour eux-mêmes toutes les formes de Fapothéose pharaonique.
L'expression, les pastophores d'Aménophis dans les Memnonta, donne lieu à une observation qui ne pouvait échapper à rhabile interprète des papyrus de Turin. Si le mot Memnonia eût été formé de Memnon, et que celui-ci eût été dérivé par les Grecs de celui i'Aménophis, on aurait dit évidemment, les pastophores de Memnon dans les Memnonia, ou bien, en conservant le nom égyptien, les pastophores dAménophis dans les Aménophia. L'association du nom égyptien d'Aménophis avec celui de Memnonia prouve qu'ils appartiennent tous deux à la même langue, et que Memnotiia est tout aussi égyptien qa' AmAiophis, sauf la terminaison grecque.
Dans la décomposition de ses éléments égyptiens, M. Peyron trouve le sens de locus crypiorum, locus mortiiorum, très convenable pour désigner la partie de Thèbes où se trouvaient les sépultures. M. ChampoUion le jeune dit que le niot Mennoun ou Mannoun se lit sur les grands édifices de Thèbes, et spécialement sur ceux de Médynet-Âbou et le Ramesseum, c'est-à-dire sur des édifices à la fois religieux et commémoratifs, où le culte des rois divinisés était établi après leur mort : double destination qui causa l'erreur fort explicable des auteurs grecs, lesquels ont pris ces monuments pour des tombeaux, comme on le voit par la description de
(1) Voy. le Mémoire sur le tombeau d'Osymandyas.
ce que Diodore, d'après Hécatéé, appelle le tombeau dOsymandyas. Par le fait, ce n'est qu'un édiQce semblable au temple de Médynet-Abou et au Ramesseum, mais plus vaste et plus magnifique.
Dans tous les cas, le mot Memnonia .n'a aucun rapport avec le nom du héros grec ; il n'y tient que parce que les Grecs, ayant à gréciser un mot égyptien, lui ont donné de préférence la forme qui rentrait le mieux dans le mot grec auquel il ressemblait.
L'origine égyptienne du nom des Memnonia, étant établie, devient un trait de lumière qui éclaire les points les plus difficiles de la discussion. Ainsi, bien loin que ce nom ait été formé avec le Memnon des Grecs, c'est, au contraire, la ressemblance fortuite de ce nom égyptien avec celui d'un de leurs plus fameux héros qui leur a donné Tidée de les rapprocher l'un de Tautre ; mais d'autres causes ont encore contribué à amener le héros de la mythologie grecque dans la plaine de Thèbes. Je vais les indiquer en analysant les diverses traditions que les anciens ont successivement accueillies sur ce personnage fabuleux, sans se donner plus de peine pour les concilier que pour en découvrir l'origine.
§ III. Que Memnon, dans toutes les traditions poétiques
ANTÉRIEURES A AXEXANDRE , EST UN HÉROS ASIATIQUE , SANS RAPPORT NI AVEC l'ÉgYPTE, NI AVEC L'ÉTmOPlE PROPREMENT DITE.
On sait que, grâce à l'imagination de leurs poètes et même de leurs historiens, les Grecs ne furent jamais embarrassés pour donner une origine aux dénominations géographiques de la Grèce et des autres pays : ils avaient toujours sous la main des héros et des héroïnes dont le nom était fabriqué avec celui-là même dont il fallait rendre compte. Les noms de ces personnages imaginaires, et souvent leurs généalogies qui ne le sont pas moins, se retrouvent dans leurs mythographes, leurs historiens, leurs géographes et leurs grammai-
LA STATUE VOCALE DE MEMNON. o9
riens ou scholiastes, qui n'élèvent aucun doute sur ces origines fabuleuses.
Pour nous renfermer dans l'Egypte et les contrées adjacentes, citons CanopuSf pilote de Ménélas , fondateur de Canope; Phafms, de l'île de Pharos; Abydiis ^ d'Abydos; Pelée, père d'Achille, de Péluse; Syénus, de la ville de Syène; une belle nymphe, appelée Memphis, femme d'Ëpaphus et fille de Milus, avait fondé la grande capitale de ce nom; le continent de Libye devait son nom à Libya, aïeule de Danaiis ; la mer Erythrée devait le sien à Erythras, fils de Persée ; l'Egypte, à Egyptu&, frère de Danaiis ; le Nil, à Nilus; l'Ethiopie, à Éthiops, fils de Yulcain (1); et il était tout naturel que le fils du dieu du feu eût le teint brûlé. Enfin, quoiqu'il fût constant que la ville et le nome de Ménélas près d'Alexandrie avaient pris leur nom de Ménélas frère de Ptolémée Soter, il se trouvait, sous le règne même des Lagides, de graves auteurs, tels qu' Artémidore , qui s'obstinaient à donner à ces lieux Une origine héroïque, et en faisaient remonter le nom jusqu'à Ménélas frère d'Agamemnon (3).
Certes, pour des gens si bien préparés, c'était une bonne fortune que des dénominations locales qui formaient naturellement une homonymie avec quelques-uns de leurs noms fameux, tels, par exemple, que ceux à'Antéopolis et de Memtionia (3) : aussi la ville se trouva avoir été fondée par Antée, l'antagoniste d'Hercule, dont on fit, pour aider à la vraisemblance, un général d'Osirîs ; et les Memnonia devinrent l'ouvrage du fameux Memuon. Ici la rencontre des noms était heureuse (4).
Memnon est cité deux fois dans l'Odyssée (8) : la première, comme un fils.de l'Aurore qui avait tué Antiloque; la seconde, comme le plus beau des guerriers (6), fils de Tithon, le
(1) SchoL Venet. ad Iliad, A', v. 423.
(2) Strab., XVII, p. 801.
(3) Voy. mes Recherches sur l'Egypte, p. 64.
(4) Diod., I, i7.
(5) Odyss. Â', T. 184, 185.
(6) Odyss, A', v. 522. Cette expressjop d'Ifomère influa sur les représentatÎQQS
frère de Priam. Il n'y a rien de plus sur Memnon dans les poèmes homériques (1). Ce personnage n'y est qu'un membre de la famille de Priam, venu au secours de Troie, ainsi que son fidèle ami Sarpédon, d'une contrée voisine, située à Torient.
Mais, bientôt après, ce héros prit place dans la mythologie grecque. Hésiode qualifia le fils de l'Aurore de roi des Éthiopiens (3) : cette qualification nouvelle est due à l'idée d'o« nefit comprise dans le titre de fils de f Aurore; car, selon la géographie primitive des Grecs, le mot Ethiopie, le pays des hommes à visage brûlé, était une expression vague qui désignait principalement la partie sud-est de la terre connue, et comprenait tous les peuples dont la peau est noire ou basanée. Cette dénomination, quand Homère l'applique à une contrée déterminée, s'entend de la partie méridionale de la Phénicie (3). On sait, en effet, que Céphée, père d'Andromède et roi d'Ethiopie, avait pour capitale Joppé, port de la Méditerranée. Par une étymologie forcée on faisait même venir de Joppé le nom à' Ethiopie (4), et plusieurs exemples prouvent combien on croyait à cette identité prétendue: ainsi, au nombre des merveilles que Scaurus montra au peuple, lors de son édilité, il y eut la carcasse de la baleine à laquelle Andromède avait été exposée : cette précieuse relique avait été apportée de Joppé, dit Pline (IX, 8), qui croit tout, ou qui a
que Tari fit des héros (Naeke ad ChœriL, p. 187). Le fils de TAurore ne fut que tard le noir Memnon. M. de Bohlen, dans son utile et savant livi*e sur Tlnde (das alte Indien, mit Rùcksicht auf jEgypten, S. 10), a eu tort de conclure de Tépithëte homérique, que le poète faisait les Éthiopiens orientaux moins noir» que les occidentaux : car, pour lui, Memnon n*était pas un Éthiopien. Cest aller aussi trop loin que de dire que le passage d^Homère sur la double Ethiopie trahit quelque connaissance de Tlnde.
(1) Iliad., f, 237. Ce qui se lit, au sujet de Tithon, dans Thymne homérique à Vénus (v. 219 sq.)j est un emprunt fait aux vers cypriaques, source où doit avoir puisé Tauteur de cet hymne (Matth., ad Hymn. proieg., p. 69 sq.). Les fables relatives à Tithon et à 1* Aurore semblent dériver d'un vers de V Iliade (A', v. 1), répété dans V Odyssée (E', v. 1).
(2) Theog., 984.
(3) Odyss, A'y 83, sq.
(4) Steph, Byz. v. 'lewciciQ.
Tair de tout croire; il dit encore (V, 13), de même que Josèphe (1) avaut lui, que Ton montrait près de cette ville, sur un rocher, les vestiges des chaînes où fut attachée la belle Andromède.
La confusion des deux idées d'Orient et d'Ethiopie est perpétuelle chez les anciens (2) : nous en voyons des vestiges dans Tépoque historique jusqu'au temps d'Alexandre. Hérodote (VII, 70) place encore des Éthiopiens à l'orient de la Perse. Telle était l'influence que les traditions antiques exerçaient sur l'esprit des Grecs, qu'Alexandre et ses Macédoniens, arrivés au bord de l'Jndus, crurent avoir découvert les sources du Nil, parce qu'ils vireùt dans le fleuve des crocodiles et des fèves d'Egypte, et, sur ses bords, des peuples d'un brun foncé comme ceux de la Nubie (3) .
C'est l'alliance et la confusion des deux notions d'orient et d'Ethiopie, réunies dès le temps d'Alexandre, qui donna lieu aux changements que nous apercevons dans le local du mythe memnonien; primitivement placé en Asie, ce mythe passa dans la suite en Egypte et dans les régions au sud de cette contrée.
Cette distinction importante n'avait point été faite; mais elle n'en est pas moins certaine.
Le cycle de Memnon paraît être du nombre de ceux que les poètes posthomériques inventèrent (4) en les fondant sur quelque circonstance des ouvrages attribués à Homère. Les trois vers de l'Odyssée combinés avec deux autres de llliade, et les deux vers d'Hésiode, sont la base étroite sur laquelle les poètes posthomériques , comme Arctinus , l'auteur de
(1) BeUum Jud., UI, 9, 13.
(2) M. Kanngiesser, dans un livre plein (Inaperçus ingénieux, mais hasardés et fantastiques, croit que la première Ethiopie des anciens était en Colchide. Il a pris, je crois, une exception pour la règle. {Grundriss der AUerthumswissçnschaft, S. 179 ff.)
(3) Arrian., Anab.^ VI, 1. — Strab., XV, pag. 696. — Voyez, sur cette idée d* Alexandre, ce que j*ai dit dans le Journal des Savants, 1831, p. 480.
(4) TaÛta 8i Xé^ovdiv ot ta (icO* "Ojitjpov Ypà^pavte;. (Schol. Pind. ad Olymp^ II, 148.)
YÉthiopide (1), fondèrent de longs poèmes, où ils chantèrent la naissance et les exploits de Memnon, roi d'Ethiopie, fils de TAurore, tué par Achille sous les murs de Troie. Les poètes lyriques, tels que Simonide et Pindare (2), célébrèrent dans leurs chants le beau Memnon, venu à Troie avec une armée d'Éthiopiens ; de leur côté, les tragiques Eschyle, Sophocle et Théodecte, en firent le sujet de pièces dont le titre s'est conservé. Les principaux exploits du héros furent bientôt au rang des sujets favoris de Tart grec : ils étaient traités dans les ouvrages des anciens artistes, tels que le coffre de Cypsélus (3) et le trône d'Apollon Amycléen ; et on le retrouve sur des vases du plus ancien travail (4). Mais les poètes traitèrent ce mythe comme tous les autres, c'est-àdire qu'ils l'arrangèrent à leur guise, et le surchargèrent d'incidents nouveaux, tout en lui conservant le caractère primitif qu'il avait reçu d'Homère et d'Hésiode.
Voilà pourquoi fÉthiopie, où Arctinus, Pindare, Simonide et tous les anciens poètes, ont placé les États de Memnon, est constamment fÉthiopie asiatique, c'est-à-dire la région de l'Asie située à l'orient de l'Ëuphrate. En effet, tous les vestiges que, selon les plus anciennes traditions, Memnon avait laissés de son empire ou du passage de sa nombreuse armée, ne se retrouvent qu'en Asie, depuis Troie jusqu'à l'Océan oriental.
Ainsi le royaume de Memnon fut placé dans la Susiane, où son père Tithon avait bâti Suse ; ce qui rentre dans la tradition suivie par Eschyle (8), puisque, selon ce poète, la Cissie, pays dont Suse était la capitale, avait été appelée ainsi de Cissia, mère de Memnon. Selon une autre tradition^ Tithon n'était qu'un satrape de Perse dépendant du roi d'Assyrie, Teutamus, qui tenait la Troade sous sa domination. Ce satrape envoya son fils Memnon, à la tête de cent mille Éthio-
(1) Ap. ProcL in C/westom., pag. 477, sq., édit. Oaisf. — Ap. Sirab., XV, p. 708.
(2) // Olymp., 148. - V Isthm,, 51. — lli Nem., III; VI, 83.
(3) Pausan., V, 19, 1; X, 31, 6.
(4) Voyez Millingen, Vnedited monum. painted greek vases, pag. 11-1 G. (3) Slrab. XV, 708.
LA STATUE VOCALE DE MEMNON. tô
pim^ d'autant de Susiens, et de dix mille chars, secourir Priam, qui était son tributaire. Cette histoire, racontée par Ctésias(i), Diodore, Jules Africain et Eusèbe, bien que formellement contraire à la tradition homérique, avait déjà cours au temps de Platon, qui Tadopte et fonde dessus une prétendue alliance entre Troie et TAssyrie (3). Beaucoup de chro* nologistes modernes ont pris le fait à la lettre^ et en ont tiré des inductions historiques et chronologiques; on s^étonne que Yolney (3) lui-même n'ait pas hésité à admettre un fait pareil, que rejette avec raison le clairvoyant Karl Ottfried MûUer(4).
Au reste, ceux qui s'en tenaient à la tradition homérique ne savaient trop expliquer comment un neveu de Priant pouvait avoir été roi d'Ethiopie, titre que lui donne Hésiode. Voici ce qu'imagina quelque poète, homme d'esprit, pour concilier deux qualifications qui semblaient s'exclure : Priam ^^ fut plus un tributaire de l'Assyrie, il resta un souverain indépendant ; mais son frère Tithon devint un prince possédé delà manie des conquêtes, qui, avec une armée troyenne, s'en alla soumettre les contrées les plus orientales de l'Asie : celle expédition^ disait-on , fit croire qu'il avait épousé l'Aurore, dont il eut Memnon (5).
La plupart des poètes grecs et latins d'une époque récente, les faiseurs de généalogies et les collecteurs de traditions mythologiques, suivirent les anciens poètes. Les Éthiopiens qu ils font commander par Memnon sont toujours des Asiatiques. Dans Pausanias, Memnon, né à Suse, conduit à Troie une année d'Éthiopiens (X, 31, 7); Dictys de Crète {IV, 4), et plus lard Malalas (pag. 162, Oxf. — 128, Bonn) et Cedrenus, lui en font commander une d'Éthiopiens et d'Indiens. Quinlus, l'écho des poèmes cycliques ou dés compilations faites
(i) Ap, Diod. Sic., II, 22. — Cf. Euseb, Chronic, I, 86, éd. Ârmen. Venet.
(2) Legg,, III, 6. p. 685, C.
(3) Volney, Rech. nouv. sur Vhist, anc,^ tom. II, pag. 157.
(4) Orchomenos, 102, 103.
(5) Diodor., IV, 75.
d'après ces poèmes, place les États de Memnon à Textrémité de rOrient sur TOcéan supérieur (II, 117), et il le fait chef des noirs Éthiopiens {i).
Mais un héros si fameux devait, de toute nécessité, avoir laissé des monuments. En effet, une route en Assyrie portait son nom (2). On disait qu'il avait bâti des murs à Babylone (3); selon quelques-uns, ce n'était pas son père, c'était lui qui avait fondé Suse (4)^ à laquelle on avait donné son nom, comme on le voit dans Hérodote(V, 83). Il y avait construit de magnifiques édifices dits JUemîioniem ou Cissiniens (8), qui n'existèrent jamais que dans l'imagination des romanciers et des poètes : aussi Ctésias, qui savait à quoi s'en tenir sur leur réalité, pour épargner aux voyageurs la peine inutile de venir les chercher, les avertissait que ces beaux palais n'avaient subsisté que jusqu'au règne de Cyrus (6) ; ils avaient donc disparu (7) comme le fameux tombeau d'Osymandyas, dont il ne restait plus de trace au temps d'Alexandre, et conmie le
(1) Cette épithëte de noir donnée à Memnon lui-même (Naeke, ad Chœril;., pag. 186, 187) se rapporte à la qualité d'Éthiopien^ Tadjectif memnoniits étant même devenu synonyme de noir (Ovid., III, Pont., 3, 96).
(2) Diodor., II, 22.
(3) Ampel, lib, memor.y 8.
(4) Steph. Byz,, v. Sovaa.
(5) jEschyt. Prom., 17. — Cf. Welker; die JischtjL THlog., p. 432.
(6) Ta 8ia(LetvavTa (iéxpt rii; nepaûv fjfCfAovia;. (Ctes., apud Diodor. Sicul. 9 loco laudato.)
(7) Il faut en dire autant du prétendu palais de Cyrus à Ecbatane, que des compilateurs d'une époque récente, tels qu'Hygin {fab, 222), Isidore (Orig,^ XVI, 1), Ampélius (lib, menu, c. 8) et Cassiodore {VMHar,, VII, 15), donnent pour une des merveilles du monde. Ils en célèbrent la beauté en' termes dignes des Mille et une Nuits. Ce palais, soutenu par des colonnes d'or, avait été bâti par Memnon, qui s'était servi des marbres les plus précieux, ornés des plus belles couleurs, dont les blocs étaient assemblés avec de Tor. Ce qu'il y a de curieux, c'est de voir le fondateur imaginaire de ce palais de fées paraître en qualité d'architecte dans le catalogue d'anciens artistes rédigé par Adrien Junius (CataL artif,, p. 420), et même dans celui de M. Sillig, qui a paru à Leipzig, l'an de grâce 1827 {CataL artif, , p. 269). M. Mannert aussi fait de Memnon un célèbre architecte et sculpteur [bej^ûhmteste Baumeisler und Bildhauer], et il attribue à Diodore d'avoir dit que les statues d'Osymandyas^ de sa femme et de sa mère, sont de lui (Geogr. der Gr. ûnd Rôm., X, Abth. I, S. 348); mais le passage a un tout autre sens {voyez le Mémoire sur le tombeau d*Osymandyas, pag. 282). Selon le même savant (S. 349), Memnon était un architecte né à
LA STATUfc VOCALE DE MEMNON. 65
tombeau de Porseima, qui, au siècle de Varron, n'existait plus que dans les traditions fabuleuses de TÉtrurie (1).
Grâce à la célébrité du héros, la route de Suse à Troie garda des vestiges de son passage. En Phrygie, on montrait encore, au temps de Pausanias (X, 31 , 7), Tendroit où il avait passé avec sa nombreuse armée. Les prêtres d'Ësculape à Nicomédie montraient même son épée {id,, III, 3, 8), comme une de ces reliques divines ou héroïques que les prêtres aimaient à posséder pour donner du relief à leur temple : témoin la lettre autographe de Sarpédon, Tœuf de Léda et les dents du sanglier d'Érymanthe, à Tégée ; celles du sanglier de Calydon à Bénévent; à Sicyone, les flèches de Teucer, la tunique d'Ulysse, le vase d'airain où Pélias avait bouilli; en Troade, la cithare de Paris et les enclumes que Jupiter avait attachées aux pieds de Junon; à Memphis et à Coptus, une boucle des cheveux d'Isis, etc.
Le tombeau du héros était aussi en bien des endroits^ à la fois : on le montrait en Troade, sur les bords de TÉsépus, où se trouvait un bourg de son nom (2) ; à Paphos en Cypre (3), et à Suse où FAurore sa mère avait fait transporter son corps (4); enfin à Paltos (8) en Syrie, près du fleuve -fla/fl5 (6) :
Syène (eût Baumeifter aus Syene gebûrtig). Voilà où en était la critique de tous ces textes!
(i) Voy. mon Mémoire sur le tombeau de Porse?ma, dans les AnnaL delV instii^io di corrisp. archeoi,^ 1. 1, pag. 386-395.
(2) Stpab., XUI, 878, Cf. Paus., X, 31, 7.
(3) Dki. Crei., VI, 10.
(i) iËlian., Histor, anim,, V, 1. C*est à ce tombeau de Suse que se rapportent les deux vers d*Oppien :
McpLvovtov icspl vT)àv, 60' ^haovptot vaCTtif cç Mc|i.vova x»xvou9t, xXuxàv yovov lIpiYeveCT);.
{Cyneg., B. 132, 153.) et ceax de Moschus :
Où Tovov àcjioiotv iv à^xsai icaida tèv. ^oûc, 'Iircâ|i€voc mç\ aâ^a, xivvpaTo Méiivovo; ôpviç.
(Wy//., m, 42.)
La correction de Brunck, 'ISaCoiaiv pour icpocaiv, est forcée et inutile. (3) Simonid. ap, Strab. /. /. Le Paltos est peut-être le Paliochis de Dictys de Crète.
(6) Ilapà Boiciv noTa|&ov. l\ me parait qu au lieu de BAAÂN , il faut lire T. II. 5
Gfi LA STATUE VOCALE DE MEMNON.
c'est sans doute le même que Josèphc (1) avait vu sur les bords du fleuve Belus ou BeleûSy près de Ptolémaïs ; on disait que c'était le tombeau de Memnon, c'est-à-dire qu'on n'en savait pas l'origine. Au dire d'Hérodote (2), on voyait en lonie un rocher, taillé en forme de statue, qui paraissait avoir un caractère égyptien ou éthiopien : selon les uns, il représentait Sésostris; selon les autres, Memnon, fils de l'Aurore et roi d'Ethiopie. Il est vraisemblable qu'il s'agit là de quelque roche de couleur foncée à laquelle un jeu de la nature ou le caprice des hommes avait donné une forme approchant de la figure humaine.
On voit que, dans toutes ces traditions, nées, soit médiatement, soit immédiatement, des fictions des poètes sur l'origine du héros, sur la situation de ses États, ou sur les monuments qu'on lui attribuait, Memnon est toujours ^Oriental et r Asiatique ; c'est toujours le Memnon de l'ancienne poésie grecgue, dont la poésie d'un âge postérieur fut constamment Técho fidèle.
§ IV. — QUE MEMNON PASSA EN EGYPTE ET EN ETHIOPIE POSTÉRIEUREMENT A ALEXANDRE.
Ce n'est qu'à partir de l'époque alexandrine qu'on aperçoit la notion de la véritable Ethiopie rattachée au mythe de Memnon. Si M. Jacobs avait fait cette observation, il n'aurait pas présenté Méroé comme le point de départ des traditions memnonicnnes. C'est, au contraire, à cette époque tardive que les faits de l'ancienne mythologie, dont le théâtre avait été
BAAAN, et alors on aura le môme fleuve que le Beltts ou Beleûs de Josèphe : celui-ci nous a donné le nom grécisé, et Simonide, la forme orientale, à moins qu*on n'aime mieux dire que le nom avait la double forme BHAO£ et BHAAS, et que Simonide, ayant employé le dialecte dorique dans son dithyrambe, aura écrit BAAAS. L'autre explication serait favorisée par la circonstance que BAAAI est un nom propre connu en Syrie. Ainsi BdiXa; ou BaXa«, roi de Sodome (Joseph., Antiq.^ I, 9), et Alexandre BâXa;, roi de Syrie. ♦(1) BelL Jud., II, 10, 2. — TzeUes, Posthonu, v. 345. (2) Lib. II, 106.
jusqu'alors f Ethiopie primitive ou des contrées asiatiques, furent transportés dans l'Ethiopie au midi de l'Egypte.
Ainsi, par exemple, le mythe de Persée et d'Andromède, dont la scène s'était passée en Phénicie à Joppé, capitale de Céphée, roi des Éthiopiens, fut plus tard porté à Méroé et sur les bords de la mer Rouge. Au temps de Pline et de Tacite, on était loin de se douter de la cause du changement. Aussi l'un, dans l'histoire de Persée et d'Andromède, voit une preuve que les Macrobiens de Méroé possédaient la Syrie sous le règne de Céphée (1) ; et l'autre cite l'opinion de certains auteurs qui rapportaient l'origine des Juifs aux Éthiopiens que la crainte ou la haine forcèrent, sous le règne de Céphée, à venir s*établir en Phénicie (2).
Les critiques modernes n'ont pas vu plus que les anciens l'origine de cette contradiction dans les localités de ce mythe, et plusieurs ont fait comme eux de l'histoire avec une erreur géographique. C'est par suite de cette mutation que Persée et Andromède devinrent des héros éthiopiens qui avaient construit de magnifiques palais à Méroé ; que Properce donne à Méroé l'épithète de Cephea, et que TÉthiopie avait, disait-on, porté le nom de Cephénia. Un historien inconnu d'ailleurs, CUnias (3), racontait même à ce sujet que Persée partit d'Argos pour aller secourir Andromède dans le fond de l'Ethiopie, sur la mer Rouge. Agatharchide donne cela pour une tradition argienne : il a toutefois le bon esprit de faire un reproche aux historiens de prendre de telles licences^ permises seulement aux poètes.
n en fat de même de l'Asiatique Memnon, qui, à l'époque alexandrine, passa de la Syrie, de la Susiane et de l'Inde, dans les contrées reculées vers le midi, à Méroé et au delà. Des passages de Diodore de Sicile et d'Agatharchide fournissent les premières preuves de ce xrhangement notable dans la situation de ses États. Diodore (II, 22), parlant de l'Assyrien
(!) Plin., VI, 29, p, 344.
(2) Tacît., Hùt,, V, 2.
(3) Clin, ap. Agatharcli^ ap, Photium, p. 44^, A. Ôekk.
Memnon, dit que « les Éthiopiens d'Egypte contestent cette a origine de Memnon » ; ces Éthiopiens d'Egypte sont ceux du Midi, par opposition à ceux de TOrient, c'est-à-dire aux Asiatiques. « Ils prétendent, ajoute-t-il, que cet homme est né (( chez eux, et ils montrent des palais antiques qu'ils disent se « nomnier encore à présent Memnoniens. »
Pline (VI, 38, pag. 344, 17) nous parle fort sérieusement de la puissance des Éthiopiens, qui avait duré jusqu'au temps de la guerre de Troie, et au règne de Memnon, dont les exploits pendant cette guerre furent si célèbres. Déjà, dans Properce (I Eleg. VI, 3, 4), l'expression domus Memnoniœ sert pour désigner les contrées les plus reculées vers le midi, en opposition aux monts Rhiphées, qui, dès l'origine de la poésie grecque, servaient d'expression à la partie la plus boréale delà terre.
On ne peut guère douter que ce changement n*ait amené des additions considérables à l'ancien cycle de Memnon. Des circonstances nouvelles y furent certainement ajoutées par les poètes alexandrins, et rattachées, selon l'usage, à des localités de l'Egypte et de l'Ethiopie. J'en trouve un exemple assez frappant dans le mythe qu'Athénée (XV, 680) rapporte d'après un auteur inconnu, nommé Démétrius. Cet auteur racontait que Tithon avait envoyé à Troie une armée d'Éthiopiens pour aller au secours de son fils. L'armée était à peine descendue jusqu'à Abydos dans la haute Egypte, qu'elle apprit la mort du héros : elle n'alla pas plus loin, et tous les soldats déposèrent leurs couronnes sur les acacias qui décoraient le temenos du temple (1). Ce mythe était fondé, sans nul doute, sur ce qu'Abydos, célèbre par son bois d'acacias (2), dont parle déjà Hellanicus (3), et par son temple d'Osiris, contenait des édifices, au dire de Pline (V, 9) et de Strabon (XVII, p. 813), appelés ifcmwom^w5, regardés en conséquence comme ayant été bâtis par Memnon.
fl) Schneid. ad Theophr. Hist., pi. IV, 2, 8.
(2) Ap, Athen, /. /. — Cf. Sturz ad Hellan. fragm., p. 41, sq.
(3) Je crois avec tous les critiques que le mot altéré TINAION, dans Hellanicus^ nous cache le nom égyptien de la ville d'Abydos.
l\ STATUE VOCALE DE MEMNON. 69
A la même époque appartient encore un autre mythe. Depuis longtemps les poètes avaient parlé des oiseaux. dits ;72^mnonides[\), nés des cendres de Memnon, mythe chanté par Ovide (2). Déjà, dans les peintures du Lesché à Delphes, ouvrage de Polygnote, ces oiseaux étaient figurés sur la chlamyde de Memnon (3) ; et l'on disait que tous les ans, à certains jours, ils venaient nettoyer avec soin son monument, et l'arroser de l'eau de l'Ésépus, dont ils humectaient leurs plumes. Il s'agit là, comme on le voit, du Memnon asiatique. Mais, au temps de Pline (X, 26 [37]), on ajoutait au mythe primitif cette circonstance , que les oiseaux memnonides arrivaient, chaque année, dans le fond de l'Ethiopie, pour rendre cet hommage au héros (4).
C'est que Memnon était alors installé avec sa royale famille dans ses États d'Ethiopie. Aussi, vers le même temps, Damis, l'extravagant biographe d'Apollonius, nie qu'il ait jamais été à Troie : il le fait mourir à Méroé, après un règne égal à cinq k^^i d'homme. Selon Pausanias (I, 42, 3), on disait que Memnon avait fait une irruption d'Ethiopie en Egypte , et de là dans les pays qui s'étendent jusqu'à Suse : tradition inventée pour rattacher l'ancien Memnon de Suse à celui qu'il avait bien fallu transporter plus tard en Ethiopie.
Depuis, sauf les allusions poétiques rattachées ordinairement aux traditions antérieures, et les indications des compilateurs qui mêlent les temps et les lieux, on peut dire que Memnon régna définitivement à Méroé. L'extinction de sa voix à Thèbes contribua sans doute à lui assurer la possession paisible de son nouveau royaume.
Ainsi Quinte-Curce (IV, 8), qui, d'après les observations de
(1) Moschus, sous Ptolémée Évergëte, parle de Toiseau de Memnon, qui Tenait pleurer sur son tombeau oriental (Mosch., III, 43, passage cité plus haut). ^
(2)lfe/., XVII, 601, sq.
(3) Pausan., X, 31, 3. — Cf. ^Elian., Hist, anim., VI, 1, c.
(4) On ne saurait dire toutes les imaginations de M. Dornedden à l'occasion de ces oiseaux {Nene Théorie zur Erklar, des griech, Myth. S. 241-257).
Niebuhr(l), écrivait dans le troisième siècle, et devait être contemporain de Philostrale, nous parle du désir qu'Alexandre avait de visiter l'Ethiopie, pour voir les célèbres palais de Memnon et de Tithon (3), situés presque au-delà des bornes du soleil (3). Il est fort douteux qu'Alexandre ait jamais eu cette envie ; mais l'historien nous montre ce qu'il pensait de l'antique royaume de Memnon, alors reculé dans les profondeurs de l'Ethiopie (4).
Le romancier Héliodore (5) débite sur les gymnosophistes éthiopiens des contes qui se trouvent déjà dans le biographe d'Apollonius. A l'en croire, Memnon, Persée et Andromède sont au nombre des héros que les Éthiopiens de Méroé honorent d'un culte particulier. Ces trois personnages y avaient élevé de magnifiques palais, et les rois d'Ethiopie les regardaient comme auteurs de leur race (6).
Grâce aux noms de Persée et d'Andromède, on ne peut être tenté de chercher ici une ombre de réalité. Du reste, Memnon, roi des Macrobiens, devait avoir laissé son nom à quelque nation éthiopienne. Aussi Pline place un peuple de Memnoties {VI, 30) dans le pays des Macrobiens (7) ; Ptolémée fixe leur situation entre le Nil et l'Astapus, au-delà de Méroé (8) ; et
(1) Kleine histor. und philoL Schriften, I, S. 305 ff.
(2) Cupido,,, incesserat,.. sed etiam JEthiopiam invisere. MemnonU Tithonique celebrata regia cognoscendx vetiistatis avidum irahebat penè extra ter* minos solis, ^
(3) Ces mots me paraissent ne pouvoir signifier que presque au-delà des points oit le soleil s'arrête pour revenir sur ses pas; ce qui ne saurait s'appliquer qu*au tropique du Capricorne. Une position si méridionale attribuée aux Éthiopiens appartient aux systèmes de Marin de Tyr et de Ptolémée, qui, par des combinaisons à eux particulières (Geograph.^ I, c. 8, 9), plaçaient Agisymba, pays des Éthiopiens, au 24<* de latitude méridionale (Gossellin, Géographie des Grecs analysée ^ p. 114; Géographie systématique, III, p. 35-38). C*est encore une preuve de Tépoque récente de Quinte-Curce, conformément à Topinion de Niebuhr.
(4) Encore une observation qui vient à l'appui de Topinion de cet habile critique.
(5) A'Jth., IV, p. U9, Cor.
(6) Heliod., jEth,, X, p. 396.
(7) Il en était fait mention déjà dans Polyhistor, qui écrivait au temps de Sylla (Steph. Byz. verbo Me|j.vove;).
(8) IV, 8, p. 130. - Cf. Agnihrm., Il, 5. p. 226.
nous voyons, par un passage des Commentaires d'Eustathe (1) et par lesscholies de Venise (2), que certains commentateurs d'Homère essayèrent de retrouver dans son texte ce peuple de MenmonienSj en lisant xxri Mépova;, au lieu de xar' àppvxç (ABtoi:^*;). Il est maintenant impossible de savoir si en effet quelque dénomination locale ressemblait au- nom du héros, et facilitait Thomonymie au moyen d'une altération plus ou moins légère, ou si les Memnones doivent uniquement leur origine à quelque fiction de poète, convertie en un fait géographique (3). Dans l'un et l'autre cas, cette dénomination n'est pour nous qu'une trace évidente de la tradition nouvelle sur le siège de l'empire de Memnon dans l'Ethiopie supérieure.
Il parait qu'une fois que Memnon eut été définitivement établi à Méroé, on fut un peu effrayé de la longueur du chemin qu'on était obligé de lui faire parcourir pour l'amener au secours de Priam. Les uns ne furent point arrêtés par cette difficulté : le Memnon éthiopien fut mis par eux en rapport avec Troie, comme l'avait été le Memnon asiatique. D'autres, qui trouvaient la route de Méroé à Troie décidément trop longue, employèrent le moyen que les anciens généalogistes tenaient en réserve pour concilier les contradictions qui dérangeaient par trop leurs synchronismes. Ils imaginèrent deux Memnons^ l'un fils de l'Aurore, neveu et auxiliaire de Priam; l'autre, roi éthiopien, né, mort et enterré en Ethiopie. Déjà Damis avait dit que Memnon n'alla jamais à Troie : mais Philostrate parle formellement des deux Memnons dans les Héroïques , l'un î«'on honorait à Memphis et à Méroé, l'autre qui fut tué par Achille sous les murs de Troie ; et Jablonski approuve fort celte distinction, sans se douter de la nécessité qui lui a donné naissance (4).
WM//iaûf. A', 423, p. 128, 41.
W Pag. 35, 1. 8, éd. Bekker.
(3) Eusiathe dit en effet de ces Memnoniens : M^(ivova;. . . . outco xa-
Wîvou;àir6 Me>\ovo; OtoO TiOcovoù xal *H(Aépa;.
(*)%«<. de Memn., I, p. 10; et Langlès après lui, Dissertât, sur la statue de *«wwon,p. 167.
§ V. — QUE CE CHANGEMENT DANS LE LOCAL DU MYTHE A ÉTÉ AMENÉ PAR LA CONNAISSANCE QUE LES GRECS ONT EUE DES MEMNONIA DE THÈBES.
Cette translation tardive de Tempire de Memnon dans rÉthiopie est liée avec la connaissance que les Grecs acquirent des Memnonia de Thèbes. Ils ne pouvaient résister à la séduction d'une homonymie si frappante. Il ne leur était guëre possible non plus de laisser désormais Memnon dans la Perse ou dans Tlnde. Force était de l'amener en Ethiopie. Ce héros d'Homère, qui avait bâti déjà les palais de Suse et d'Ecbatane, devint alors le fondateur des grands édifices placés dans les Memnonia de Thèbes, et qu'on ne désigna plus que par les mots Me'jLvovgta pacîXeia.
Quant aux Thébains, ils savaient bien à quoi s'en tenir làdessus. Les noms de Ramessès et d'Aménophis, qui couvraient les parois de ces édifices, ne permettaient pas qu'à Thèbes on prît le change sur leurs fondateurs. On laissa dire les Grecs qui les attribuaient à leur Memnon ; et tout ce qu'on leur accorda, fut que ce Memnon était apparemment le mémo personnage que les annales égyptiennes appelaient Aménch phis. Cette synonymie devait répugner d'autant moins aux Égyptiens qu'elle flattait leur orgueil national : car elle attestait que les étrangers avaient gardé le souvenir des grandes conquêtes de leurs anciens rois. C'est un genre de fusion auquel les Égyptiens se prêtèrent toujours avec complaisance, quand il flattait leurs prétentions. Il suffit de citer, comme exemple, les extravagants récits que les prêtres de Memphis prétendaient tenir de Ménélas en personne (1), et le soin qu'ils eurent plus tard de s'attribuer la fondation du royaume de Macédoine. Les Grecs la rapportaient à un certain Macédon, qu'ils disaient fils de Jupiter et d'^Ethria (2). Les Égyptiens métamorphosèrent le fils de Jupiter en un fils d'Osiris, qui,
(1) Herod., II, 119.
(2) Eustaih, ad Dion. P., v. 427.
ayant accompagné son père dans ses expéditions lointaines, fut laissé sur le trône de Macédoine et lui donna son nom (1). Cette tradition, ajoutée à la légende d*Osiris sous les Ptolémées, avait déjà pris place, au temps de Diodore de Sicile, dans les livres sacrés de TÉgypte, à côté des véritables traditions nationales (2). C'est ainsi que les Égyptiens purent admettre dans la suite le Memnon des Grecs (3) ; mais ce fut toujours h condition que ce serait un de leurs anciens roîs sous un nom différent.
Le mot égyptien dont Memnonia était la forme grecque avait, comme on Ta vu, une signification relative aux grands
(\) Schol. Ven, ad Iliad. S', 226, p. 39t, a, 47, Bekk. - Diod. Sic, I, 18, 20.
(2) On peut, je crois, en dire autant d*une histoire mise sur le compte de Nectanébo ou A'ectonabo, le dernier roi d'Egypte sous la domination persane. On racontait que ce prince, après sa défaite par les Perses en 350, réfugié en Macédoine à la cour de Philippe, s*était servi du secours de la magie, dans laquelle il était fort habile, pour avoir commerce avec Olympiaà, et qu'Alexandre é(aitson fils, quoique ce prince, en 350, fût déjà depuis six ans au monde. Ce conte, qui nous a été transmis par le Syncelle et Malalas, vient de plus loin, comme le pensait Sainte-Croix {Examen critique des Histoires d'Alexandre ^ pag. 162, 163) : ces auteurs l'auront puisé dans Jules Africain ; lui-même l'avait lire d'autres sources. En effet, des papyrus grecs égyptiens du ii* ou du m" siècle de J.-C. font mention de la science de Nectanébo dans la magie (Reuvens, Lettres à M. Letronne sur les papyrus bilingues, grecs, etc., III, 177). C'est donc i une source assez ancienne que le conte a été puisé, pour passer ensuite dans les histoires romanesques d'Alexandre, qui ont commencé d'assez bonne heure chez les Grecs : on le trouve détaillé dans le Faux-Callisthène, et dans Touvrago de Julins Valérius, publié par M. A. Mai, comme un livre du iv« siècle, mais qui n'est qu'âne mauvaise traduction assez récente du Faux-Callisthène, ainsi que je l'ai démontré ailleurs (Journal des Savafits, 1818, paÇ. 619, 620).
Pour moi, je pense que l'aventure de Nectanébo et d'Olympias remonte à l'époque des Ptoléméès, et qu'elle a été imaginée par les Egyptiens eux-mêmes pour rattacher Alexandre à leurs dynasties nationales. C'est une assimilation qai me parait tout à fait analogue à celle du Macédon grec, qu'ils avaient métamorphosé en un fils d'Osiris.
(3) C'est encore ainsi que le nom de Petoûs^ fiU de Mnesthée, chef des Athéniens, dans Homère [Iliad. B', 552), est considéré par Diodore de Sicile (I, 28, p* 81, éd. Bipont.) comme une preuve qu'il y avait des chefs égyptiens parmi les Athéniens, Cette opinion, il l'aura prise aux Égyptiens eux mêmes, qui, trouvant dans le poète grec un nom dont la physionomie était égyptienne (on connaît PETisis, PETosirU, PÉTéménoph, PETammon, etc., c'est-à-dire, 71/1 appartient à Isis, Osiris, Ammon, etc.), le revendiquèrent comme étant un des leurs; ce à quoi le poète n'rrvait jamais pensé.
monuments religieux et commémoratifs élevés par les anciens Pharaons. On doit donc le retrouver autre part qu'à Thèbes, ainsi que des monuments du prétendu Memnon, c'est-à-dire des Memnonia, car l'un des deux noms amenait l'autre.
Ceci nous explique plusieurs passages qu'on ne pouvait comprendre auparavant; par exemple, celui-ci de Strabon(l). Après avoir dit qu'il existe à Abydos le Memnonitim, construction analogue au labyrinthe, il ajoute : « Si^ comme on le « dit, Memnon est appelé Ismandès par les Égyptiens, le la- (( byrinthe (construit par ce roi) serait aussi un Memnonium, « et un ouvrage de ce même prince auquel appartiendraient « encore les monuments qui sont à Thèbes et à Abydos ; car « là aussi certains [édifices] sont dits Memnoniens. » Strabon part du préjugé grec, que le mot Memnonium ou Memnonia vient de Memnon ; et voici son raisonnement : « A Thèbes et a à Abydos sont des édifices appelés Memnoniens: donc ils 9: avaient été construits par Memnon : mais ce Memnon était, « selon quelques-uns, le même qu'Ismandès ; or, comme cet « Ismandès avait construit le grand labyrinthe où il était en- « terré, il s'ensuivrait que ce labyrinthe serait un Memno- « niumy et que les édifices de Thèbes et d' Abydos l'auraient « eu pour fondateur. » Ce raisonnement de Strabon nous montre la cause de la diversité des opinions sur le roi égyptien que l'on croyait être le Memnon des Grecs ; car on en faisait tantôt Aménophis, tantôt Ismandès, et tantôt Sésos- ^tris, ou même tout autre prince. Le Memnon des Grecs n'était rien de tout cela : mais, comme les édifices appelés Memnonia étaient censés son ouvrage; quand ils avaient été fondés par Ismandès, Memnon était Ismandès; par Sésostris, par Aménophis, il était Sésostris, Aménophis : il pouvait ainsi devenir tour à tour huit ou dix rois différents ; mais, dans le fait, son nom n'était qu'un nom héroïque grec, enté sur une homonymie locale.
De la même manière s'explique aussi le passage où Aga-
(!) Strab., XVII. p. 813. Cf. Plin., V, 9.
tharchiâe (1), parlant des Éthiopiens^ qui avaient séjourné longtemps en Egypte, ajoute, en parenthèse : « et Ton dit que K ce sont eux qui ont achevé les Memnonia. » Comme Mem- Don était un Éthiopien, il était tout simple que les Memnonia^ qu*on croyait élevés par lui, Teussent été pendant la domination éthiopienne en Egypte.
Ce passage prouve qu'au temps d'Agatharchide (148 ans avant J.-C.) le nom des Memnonia avait déjà été rapporté au héros Memnon; et en effet, comme nous l'avons dit, la ressemblance est trop grande pour que Tidée de cette synonymie ne soit pas venue aux Grecs peu de temps après leur établis* sèment dans le pays.
Voilà donc par quelle voie Memnon est venu en Egypte et en Ethiopie; ce personnage, d'origine homérique, tout comme le Memnon de Suse, de TAssyrie et de l'Inde, est également étranger aux traditions originales de ces contrées. Ce n'est ni un conquérant éthiopien, comme l'ont dit Marsham, Jablonski et d'autres, ni une pure allégorie ou un symbole religieux, comnne le croit M. Creuzer, ni une divinité éthiopienne, transportée en différents pays, comme le pense M. Jacobs; c'est tout simplement un héros d'Homère, un demi-dieu d'Hésiode, dont la naissance, les exploits et la mort ont été placés, par la fantaisie des poètes grecs, dans tous les pays que désigna successivement le nom d'Ethiopie , et dont l'introduction tardive en Egypte a été de plus favorisée par la dénomination locale des Memnonia,