VI. POURQUOI LA CÉLÉBRITÉ DU COLOSSE NE DATE-T-ÊLLE QUE
DU TEMPS DE NÉRON, ET LES INSCRIPTIONS Qu'iL PORTE NE RE- MONTENT-ELLES PAS PLUS HAUT?
Cette discussion va nous faire comprendre clairement pourquoi le colosse, qui rendait déjà des sons quelques années avant J.-C, n'a acquis de la célébrité et obtenu des
(1) De mare Hufn-o, ap. Phot., f, 449, A, Bekk.
hommages qu'environ quatre-vingtB ans après. C*est la seulo difficulté qu'il nous reste à éclaircir.
Memnon était, aux yeux des Grecs, le fondateur de tous les Memnonia de Thèbes. Les grands édifices de la rive gauche lui devaient leur existence, YAmenophinm comme le Ramesseunif comme le temple de Médynet-Abou. Mais, dans la multitude des colosses qui peuplaient cette partie de la ville, lequel, pour eux, était Memnon? Ils n'en savaient rien, et ne s'en souciaient guère ; c'étaient des dieux, des rois, des hé* ros : peu leur importait. Aussi voyons-nous qu'au temps de Strabon les deux colosses de la plaine n'avaient pas encore de nom particulier : ni l'un ni l'autre ne portaient spécialement ce nom, qui devint peu après si célèbre. Le colosse tronqué rendait, à ce qu*on disait, des sons le matin. Yoilà tout ce qu'on dit à Strabon; mais d'expliquer ce phénomène par la voix du beau Memnon qui salue sa mère, cela n'était encore venu à la pensée de personne.
Avant que ce rapprochement eût été imaginé, et il.ne pouvait l'être que par des Grecs ou des Romains, la voix do la statue n'était qu'une curiosité dont on ignorait, dont on ne cherchait pas la cause : on écoutait cette voix quand elle se produisait; mais on n'était pas toujours sûr de l'avoir entendue, et l'on se prenait souvent à douter de son existence. Voilà précisément l'impression qu'elle produisit sur le géographe grec. Enfin quelqu'un, un poète peut-être, imagina que cette voix, qui se faisait entendre au lever de l'Aurore dans le quartier des Memnonia fondés par Memnon, pourrait bien être celle de ce héros, saluant la venue de sa mère (1). Le rappro-
(1) Rien ii*était plus dans Tesprit grec que d'inventer un mythe pour expliquer un fait. Ainsi il y avait à Mégare une pierre tellement sonore, qu'elle résonnait comme la corde d*une lyre quand on la touchait légèrement (Pausan., I, 42, 1. Voyez ci-dossus). On expliquait cette propriété en disant qu'Apollon avait placé sa lyre sur cette pierre, pour aider Alcathoûs à élever les murailles de la ville. {Voy. Paus. /. /.; Ovid., Met., VIII, 14; Virgil., Ceir., 105. — AnthoL adespot., 204. — Anth, Palat., II, 710. Cf. Jacobs, Delect. epigr., p. 332). Une pierre de ce genre se trouve encore dans le temple de Khalabsché. M. Riffaut m'a remis à ce sujet la note suivante :
a C'est sur le derrière du temple de Knl(ipché, en Nubie, que se trouve une
chement dut paraître lumineux. Retrouver le héros d'Homère et d*Hésiode dans un colosse égyptien, entendre tous les matins rhommage pieux qu'il rendait à l'Aurore aux doigts de rose, au moment où elle le baignait de ses larmes (1), était une idée qui réveillait tous les souvenirs poétiques et religieux de la Grèce et de Rome. Il n'en fallait pas tant pour attirer l'attention des Grecs et des Romains. Aussi cette voix, naguère si peu remarquée, devint tout à coup l'objet d'une curiosité générale; chacun voulut entendre des accents qui, après tant de siècles, sortaient d'un colosse brisé, comme pour attester la vérité des plus antiques traditions.
C'est donc à l'explication mythologique du phénomène que le colosse de Memnon dut la célébrité qu'il acquit bientôt. On no peut savoir au juste quand cette explication fut imaginée. Mais on sait qu'elle ne l'était pas au temps de Strabon. Le premier exemple du nom de Memnon appliqué au colosse de Thèbes se montre dans Pline {lib. XXXVI, pag. 734, 8) ; encore s'exprime4-il de manière à montrer que le fait n'était pas
a pierre sonore, rendant un son tel qu'une pièce métallique et creuse, lorsqu'on « la frappe, soit avec un corps de fer, soit avec tout autre métal.
« Elle rend un son mélodieux et un peu sourd, qui dure à peu près dix à « douze minutes, et qui, en s'afTaiblissant, devient plus doux.
« Cette pierre est une brèche siliceuse. Elle se trouve sur le pavé d*un petit « appartement qui donne dans le deuxième mur d'enceinteMiu derrière de cet « édifice, à la partie ouest.
« On se rend dans cet appartement par une ouverture élevée. Cette porte est « à Touest. La pierre se trouve à vos pieds, sitôt en entrant. Elle parait avoir « fait partie d*un linteau qui probablement appartenait à quelque dessus de a porte ou au plancher.
« Maintenant la forme de cette pierre est plus correcte (?} : elle peut peser « de 230 à 260 livres de France : elle est facile à transporter.
« Les naturels du pays lui attribuent plusieurs propriétés talismaniques pour • bien des maladies cutanées, comme ils le font à Tégard de tant d'autres ma- « tériaux de ce genre.
« Ce fut en 1816 et 1817 que je vis cette pierre; et, en battant dessus avec la « noix de ma baïonnette, elle rendit un son comme celui d'une cloche, et qui « dura assez longtemps. Je répétai cette expérience plusieurs fois. »
D'après cela, rien n*empéche d'ajouter foi au témoignage, suspect en tant d'occasions, de Pietro délia Valle, lorsqu'il assure avoir trouvé dans la pyramide de Memphis une pierre extrêmement dure, qui, frappée, rendait un son comme une cloche, très-aigu et cependant agréable (t. I, p. 277).
(1) ^1:0^^0-9 o'^sfc^ expression de Funisulanus dans l'inscription n^ VU.
généralement admis, et n'était qu'un on dit (1). Pline publia son ouvrage l'année d'avant sa mort, l'an 78 de J.-C. Comme la réunion de si nombreux matériaux et leur rédaction ensuite durent être l'ouvrage de longues années, on doit faire remonter le renseignement qu'il nous donne à une époque plus ancienne de quinze à vingt ans, pour le moins; ce qui mène à l'an 64 ou 67, sous le règne de Claude ou de Néron. C'est encore à cette époque qu'appartient le passage de Dion Chrysostome, cité ci-dessus, où il est dit que le colosse n'avait pas encore d'inscriptions; enfin cette époque est précisément, comme on l'a vu, celle des plus anciennes inscriptions que porte la statue. Il y a donc ici un accord qui commande la conviction. Maintenant il est clair que les inscriptions ne doivent pas être un simple témoignage en faveur de la voix de Memnon; elles doivent encore avoir un caractère religieux qui se rattache aux divinités de la Grèce. Tel est, en eflet, le caractère qu'offrent toutes celles que leurs auteurs ont pu assez développer poiu* y exprimer leurs sentiments. Ce sont de YéTitahles proscynemaia, dans le genre de ceux qui couvrent les parois des temples (2). Memnon y est toujours appelé le fils de Tithon et de t Aurore (n«' XXV, XLI) ; il est même toujours roi de l'Orient (n'* XXXVI, XLII), conformément aux traditions les plus antiques : mais en même temps c'est un dieu (n" VII, XLVIII, XLIX) : sa voix est divine (n" XXI); il est qualifié d'être très-divin (n" XXVI, XXXIII), et l'un de ses auditeurs annonce qu'il lui a fait des libations et des sacrifices (n** XIII, v. 6). Il avait donc fallu que l'admiration eût divinisé le personnage représenté par la statue,
(1) Utputant
(2) Icif eDcore une observation. La plus grande et la plus belle des tombes royales à Thëbes, la troisième à Test de la vallée des Tombeaux, a servi de sépulture à Ramessès YI : elle n*a rien de commun avec Aménophis, que représente le colosse. Cependant les inscriptions trouvées dans cette syringe lui donnent le titre de syringe de Memnon (n® 5). En voici, je crois, la raison : les inscriptions, comme le prouvent le style et les caractères, sont de Tépoque romaine et du temps où Memnon était dans toute sa gloire. H est naturel que les voyageurs, qui n*en savaient pas davantage, lui aient attribué la plus grande et la plus belle des tombes qui étaient alors ouvertes à leur curiositéi
avant qu'on songeât à la couvrir d'hommages religieux. En effet, Tépoque des plus anciens coïncide avec celle où Ton a commencé d'appliquer au phénomène le mythe grec de Memnon fils de l'Aurore.
Une autre circonstance importante s'explique aussi facilement : je veux parler de l'absence de tout nom égyptien, parmi plus d'une centaine que l'on peut recueillir dans les inscriptions du colosse. Rien de plus naturel. Comme c'était à l'application d'un mythe grec que le colosse devait sa célébrité^ peu importait aux Égyptiens la voix de Memnon. Pour eux, elle resta ce qu'elle avait été pour les Grecs avant qu'ils eussent imaginé le rapprochement mythologique, c'est-à-dire, (me particularité curieuse, sans aucun rapport avec la religion. Ils devaient même être d'autant plus portés à en rabaisser le merveilleux, qu'ils voyaient les Grecs en abuser pour dénaturer l'objet d'une de leurs plus grandes statues, et pour la transporter dans un ordre d'idées religieuses et poétiques qu'ils ne pouvaient admettre. Je ne serais pas surpris que le miracle eût continué à trouver parmi eux des sceptiques, comme l'était encore Strabon, et même des détracteurs qui cherchaient à rabaisser les effets de cette voix merveilleuse. Les Égyptiens laissèrent aux étrangers leur enthousiasme, mais ils ne se joignirent pas à eux ; tandis que ceux-ci s'extasiaient sur Memnon et invoquaient tous les souvenirs de la poésie homérique pour le célébrer dignement, eux, ils se renfermaient dans les traditions de leur religion et de leur histoire^ et ils persistaient à ne voir dans ce phénomène qu'un jeu de la nature; le colosse brisé, ainsi que l'autre placé à côté de lui, ne représentait que leur ancien roi Aménophis, dont le nom s'y lisait encore distinctement.
Ainsi tout se réunit pour montrer que la voix de Memnon ne fit réellement sensation que sur les étrangers, et qu'elle ne dut sa célébrité, à partir de la moitié du premier siècle de J.-C. , qu'au rapprochement qu'on eh fit avec un personnage delà mythologie homérique.
11 n'y a dans tout cela d'égyptien que la statue elle-même, dont il était impossible de faire une statue grecque.