‹ Œuvres choisies de A.-J. LetronneChapitre 31 sur 152 · XLV ET XL VI · texte numérisé non relu

XLV ET XL VI

Cette inscription est encore du petit nombre de celles dont Pococke a donné une copie- plus complète et plus exacte, en certains points, que celle de Sait. Néanmoins les efforts des critiques étaient restés infructueux.

Pococke a fait une seule inscription des six premières lignes, et une autre des deux dernières; division que M. Jacobs [D. M.j p. 68) a adoptée. Quant à Jablonski {DeMemnone, p. 111), il n'avait pris que le vers contenu dans les lignes 4, 5 et 6, négligeant tout le reste; les auteurs de la Description de Thèbes (p. 115), et récemment M. Welcker [Silloge Inscr. p. 283), n'ont fait que reproduire ce même vers.

On s'est trompé sur tout ceci. Il me. semble évident, au contraire, que les deux premières lignes forment une inscription distincte en deux vers ; et les six autres, une inscription eji trois vers. Je les place sous les n~ XLV et XLVI.

XLV. — La première ligne se lit sans difficulté : '0 aapiiTQvo; Ilap^a^a; Jlç -îixouaa. Le verbe àxouco est ici employé d'une manière absolue comme ailleurs (n** LI et LUI). Ce Pardalas de Sardes a laissé un souvenir dans les Syringes de Thèbes (n"^ 3). Il est encore question d'un Pardalas sur un monument cité par Gori {Columb. n'' 282.) La forme SapStrivo; annonce un vers. Cette ligne est en effet un choliambe passable. La seconde ligne sera probablement un vers de même nature. La copie de Pococke donne :

MCMNHCOMCCŒYKANCMHCIBIB.

ce qui revient à celle de Sait :

M€MNHCOMNC€YKANeiHICrBYB.

(1) Arrian., Anab., I, 26, 6. (Iiôittic). — Steph. Byzant., v. liôtj. Cf. Frœlich., Annal. Syr., p. 70.

M. Jacobs avait lu : MIjavovoç o^loZ dùv t^ 4(jl^ <tu[jl6i<j) (1). Mais cela est bien loin du texte, duquel je tire, sans nul changement, Me[JLV7)(iou.at aeiï xâv i^Lrifji ^tê [Xoiai ou puêXoidi], autre vers choliambe, conune le premier. Tous deux signifient : « Moi, le Sardien Pardalas, j'ai entendu deux fois. Je ferai mention de toi [Memnon] dans mes livres. »

Si Ton prend le mot livres à la lettre, on en conclura que Pardalas était quelque auteur qui se proposait d'écrire la relation de ses voyages. Mais peut-être que PtSXoi no veut dire que les tablettes, le carnet du voyageur, comme le libellus des Latins. Dans ce cas, Pardalas promet à Memnon de ne le point oublier sur ses tablettes.

XLVI. — Ces six lignes forment, si je ne me trompe, trois vers, deux hexamètres et un pentamètre. Le second n'offre aucune difficulté; c'est celui que Jablonski a lu, et qu'on a reproduit d'après lui. Le premier est tronqué à la fin. M. Jacobs a suppléé ttot' avSpEç (2) : mais les lettres C€ON de la copie de Sait repoussent ce supplément. On lirait >^i6ov ou 6e'jv si la mesure ne s'y opposait; ou Âé(i.a; (tov, si la suite ne montrait qu'on ne s'adresse pas à Memnon. Les conditions voulues sont remplies par la leçon suivante : Et xal Xwêi^TTipe; £Xu[jLTOvav[To xo^o] (y(T6v. On voudrait voir l'article devant xo^odaov ; mais il ne faut pas tant exiger de vers improvisés par un Romain.

Le second ne renfermait pas plus que le premier le nom de celui qui les a faits. C'est dans les lignes suivantes qu'il faut chercher ce nom ; cette seule observation montre qu'on ne doit pas les séparer de ce qui précède, comme Ta fait M. Jacobs, qui lit, €KAYON AYAHC KATOYAOC . .erfBAIOC Mais la copie de Pococke et celle de Sait donnent HC et non AYAHC; le premier a lu en outre O 9HBA1AOC, et le second eHBAlAOC. Quant à TATOC, dont M. Jacobs n'a su que faire, c'est le terme poétique Tayo; signifiant chef, ffoii-

(1) Dans les ÀbhandL, S. 140, Mé|&vovo;. . . xal Vj é|iV) aOjjiCioc.

(2) Ou viv âv6pc(. Abhandl., S. 140.

venieur. De là se tire naturellement le pentamètre exXuov r,; KaTouXo: Tayo; 6 0T,SaiJo;: *H;, pour auTTiÇ, est rapporté à ^S'-?'^'^) du vers précédent. La pénultième de KàTuo>.o(; est brève, comme dans le latin Catulus; ce qui a lieu très-souvent pourltt des Latins, quand il est bref; ainsi IIoctoSijlo;, IIo'j- ^^ (1); les trois vers réunis seront :

El xat ^wêyiTYipe; £>.u(jL7ivavT[o xoXoJcaôv, 9eioTaTou vu;cTCi)p ô(JL<pYîv en Méavovoç r^Sov • e5t>.uov TiÇ KàToii>.o; rayo; o 0Yî6a'iSo;.

" Quoique des matilatcurs aient brisé ce colosse , je suis venu de « iiDit (2) pour entendre la Toix du très-divin Meninon. Je Tai entendue, « moi, Catulus, chef de la Thébaïde. »

Catulus veut dire probablement : « Quoique le colosse ait u éprouvé des mutilations, il n'en a pas moins conservé une « voix que je suis venu entendre. » Maïs notre Romain n'était peut-être pas assez maître de la langue grecque pour dire précisément ce qu'il voulait. Le choix du mot o[x(pY}, proprement voir rfirme, qu'on pouvait remplacer par ai^Y) ou cpwvY), a été amené par Tépithète ÔeioTaTou. Le second vers pi'éscnte la même idée que la prose de Lucien {Philops., 833) : èm tov

Le titre de Txyi; ©rêat^o; ne peut désigner que le chef suprême delà Thébaïde, qu'on appelait, dans le langage administratif, êxwTTpxTT^yoç. Le nom de Catulus doit se joindre à ceux qui montrent que ces épistratèges étaient toujours des Romains (n" III, LUI, LV) (3). Jusqu'ici, je ne connais qu'une seule exception, fournie par une inscription de Philes; mais elle appartient à l'an XI d'Auguste, c'est-à-dire à une époque où l'Kgypte sortait à peine de la domination des Lapides.

(J) Anth, G»'., U, 126. — Anthol, Pal., II, 266. — Cf. Welcker, Sylloge Epiffr., p. 108.

(2) Sans doute afin de ne pas manquer l'instant du lever du soleil.

(3) Voy. mes Recherches, etc., pag. 275, 270.

La copie de Sali est un peu plus complète que celle qu'a donnée Pococke; mais elle est encore bien mutiléq. On juge par le dessin de Pococke que la pierre est en cet endroit fort endommagée.

Il est évident que ce sont des vers hexamètres. Le com-, mencement oûx àîcàp>îvo; est certain. L'auteur disait que jadis Memnon n'était pas, comme maintenant^ privé de sa tête ; et probablement que, dans cet état d'intégrité, il ne rendait pas seulement des sons inarticulés. C'est l'idée déjà exprimée plusieurs fois (n" XXIV, XLII). Au second vers, la leçon HMCPIHA donne v)tA6piyi Se, et appelle un substantif féminin, qui se trouve en effet après la lacune; car NTOAH ne peut être que avTo^T), et le mot qui suit X6AIOIO, que 'HeXtoio. Enfin, au troisième vers, on distingue parfaitement ôeeyrt^cov, et [A^poç (Sv, puis un O qui ne peut être qu'une consonne, c'està-dire C ou 0 ; il semble que ce soit, (/ipoç cov 6' auTou, étant une partie de lui-même; mots qui font évidemment allusion à l'état de mutilation du colosse, par opposition à ce qu'il était autrefois : ensuite, les trois lettres OXI ou (0X1 doivent être (i)AI etTTPOCAYCI, Trpocaiicev, ce qui finit le vers. Dès lors, il devient probable que l'on a voulu opposer la voix articulée qu'il possédait, étant intact, avec celle qui lui restait après son malheur. Dans cette hypothèse, on peut rétablir ainsi les trois premiers vers :

OYKAKAPHNOCC

M6MNC0NHM6PIIIA NTOAHX€ACOlO

eECPIZC0NM€PO 6C0NC OXinPOCAYCII

CKnACHCnP^^ Ae€INI ONTOC

OIM€N Cni Y|x€NoC NGAYMAZONTCC

OIX(i)NTAn nATPA TIXON TOC^

oùx âxapY)voç e[Y)v TTOTe, (jlyi^' eêoTidev (X(ryi{Ji.(oçJ MejAvcov • TifJLEpiY) &[è vov ajvToXri tisaioio OeaaC^cov, p.tpoç (Sv 0' [a'JTou?] wSt^ Trpodàiidev.

Dans les vers suivants, on ne distingue que quelques mots : il semble que l'auteur dise qu'on venait de toutes parts {U iri(j7); yîî; ou X^paç) pour voir Memnon; que les uns (ol (jly}v.., : xal 6au(jLa^ovTe;) témoins et admirateurs du phénomène, s'en retournaient dans leur patrie (oïyovrai T:[apa] ou '^[^oç] irarpa [v], après avoir obtenu l'objet de leurs vœux (Tu/ovre;?) ; et que les autres n'étaient pas aussi favorisés; car, après le sixième vers, il doit y avoir eu une autre période, commençant par oi 8i. L'inscription n'est pas finie.

C'est rinscriptiou gravée sur la partie antérieure du piédestal, etdontPococke a donné une assez bonne copie. Leich, d'Orville, Toup, Buttmann et M. Jacobs s'en sont occupés successivement; le texte que ce dernier en a donné, dans ses deux éditions de V Anthologie, ne laisse rien à désirer; je n'y fais qu'un seul changement.

nOIHTOYTOY ACKAHniOAOTOY Z(0€IN€INAAIHeETIM€MNONAKAIMErA()>(i)N€IN MANeAN€MHTP(OHIAAMnAAI0AAnOMENON AirYnTOYAIBYKHICINYno4>PYCIN(0NeAnOTAMEI KAAAinYAONeHêHNN€IAOC€AAYNOM€NoC TONA€MAXHCAKoPHTONAXm€AMHT€NITPC0C0N <|)e€rr€cêAin€AI(UMHT€NI©€CCAAIHI

i% LA STATUE VOCALE DE MEMNON.

Za)€tv, fiivaXtY) Q^Ti, Mépova xal (xiyx çwveîv (i.av6ave, (JLY)Tpwyî Xa(jL7ri^i Oa^Troj^evov,

Atyuirrou Xi6uxfi(7iv ûw' oçpuGiv, ev6' à7roTà(JLvei xa>.Xtiru>.ov Qriêr^v NeîXoç èXauv6(JLevoç •

Tov &è (ii^rT,; àxopriTov 'AyjXkécc ^Ly\T evi Tpcocov

TTOtTlTOO Toiï eiTirpôiTou

« [Vers] d'Asclépiodole « Apprends, ô Thétis, toi qui résides dans la mer, que Meinnon respire « encore, et que, réchauffé par le llambeau maternel, il élève une voix « sonore, au pied des montagnes libyques de l'Égyptè, là où le Nil, dans « son cours, divise Thèbes aux belles portes ; tandis que ton Achille, « jadis insatiable de combats, reste à présent muet dans les champs des « Troyens, comme en Thessalie.

« poète, procurateur [de César.^ »

Voilà enfin une pièce remarquable par la pensée et l'expression, qui annonce un homme pénétré de la lecture des bons modèles. On s'en étonne peu, lorsqu'on voit qu'elle a pour auteur un poète de profession, Asclépiodote, qui a pris le soin de se nommer en tète de l'inscription. Dans la copie de Sait, on lit nOIHTOY TOY ACKAHniOAOTOY, ce qui est d'une incorrection choquante ; au moins faudrait-il 'AtscXy)moSoTou Tou TTonoTou. Mais, dans la copie de Pococke, et dans celle de M. Hamilton, on ne lit en tète que ACKAHTTIOAOTOY; c'est à la fin, c'est-à-dire après le sixième vers, qu'on trouve noiHTOY TOY €niTPOnOY. C'est la vraie leçon. Sait se sera trompé; peut-être qu'en remettant sa copie au net, il aura oublié que la ligne nOIHTOY TOY était à la jin. Au reste, le mot cniTPOnoC placé ainsi tout seul doit s'entendre du Procxtraior Cmsaris^ tTriTpOTro; Kaiaapo;.

Le seul changement que j'aie fait à la copie de Pococke est au troisième vers. Toup avait lu ev6' fltTroTdcpet, comme Brunck et M. Jacobs dans sa première éiWÀoxiàeY Anthologie, Depuis, ce dernier a admis wv àiroTapet, correction de Buttmann. La copie de Sait portant (i)NeAnOTAMN€l, j'ai dû rétablir evO'

àTOTà{i.vei, dont le SMA-a une grande précision géographique. En effet, Asclépiodote ne parle pas ici, comme on l'a cru (Jacobs, AbhandL s. 49), de la Thèbes romaine, Ai6(j7co>.iç, qui, située sur la rive droite du Nil, était réellement séparée des montagnes Libyques par le Nil : il parle en général de Thèbes, de la villa antique qui s'étendait sur les deux rives du fleuve, et conséquemment que le Nil traversait par le milieu ; c'est le sens de evô' airo-rzji.vtt... 0tq6y)v... NeiXo;. Ainsi Denys le Péri égète dit du Tibre : ôç i(jLepTT)v à7roT£[i.veTat av^ij^a TwjX7;v (1). L'expression est ici d'une propriété remarquable. En sa qualité (le poète, Asclépiodote estenlré dans l'idée poétique de l'Aurore saluée par son fils. D'ailleurs, il voulait opposer Thétis, qui n'avait pas le pouvoir d'animer les cendres d'Achille, à l'Aurore qui, chaque matin^ réveillait la voix de Memnon : [ay;- Tpwy) \%[xtçi%\ Ox^wojAfivov est une expression digne d'Homère.

Inscription déjà publiée par M. Hamilton, et expliquée dans le Journal des Savants (année 1823, p. 751-758), Je vais reprendre l'explication que j'en ai donnée, parce qu'elle n'est pas sans intérêt historique. Voici d'abord le texte et la traduction :

*û TTOTTOt, Y) (xéya ôatu'xa toJ' 6[ç9x^(aoî«jiv ôpûjjwtt.] 'H \tÀ\% Ti; 9eoç ev&ov, oî oùpavov e'jpùv eyouoriv, •J^Odev f b>v7)v • xaTa ^' eçy eOe ^aov aTravra ; o»j yap TTwç av Ovy)toç avTip Tà^£ (JLTjjravowTO.

« Grands Dieux! quel prodige étonnant frappe mes regards! C'est « quelque dieu, Tun de ceux qui habitent le vaste ciel, et qui, enfermé « dans cette statue, vient de faire entendre sa voix, et retient tout le w peuple [assemblé]. En effet, jamais mortel ne pourrait produire de « tels prodiges. »

(i) V. 394. Cf.' V. 235, 661, 1094. Ce poète n'emploie que le moyen iico- TCi&vevOat.

Après cos vers, on lit, 'Apetou *0|XT/pixoO iroiviToy éx Mou«^ (jetou, et dans la copie de M. Hamilton :

APreiOY OMHPIKOY nOIHTOY €K MOYCEIOY AKOYCANTOC.

La leçon *Apeioij doit être la meilleure, à moins qu'on ne lise APP€IOY pour APTCIOY, le nom à'Arrius étant aussi commun que celui àWriiis (1). Quant au participe âxoucravTo;^ qui manque à la copie de Sait, je le retrouve en tête de l'inscription suivante, où il ne se rattache à rien. Il est évident, en conséquence, que celle-ci est placée au-dessous de l'inscription d'Arius, et que Sait, ou celui qui a copié pour lui les inscriptions, a rapporté à l'inscription inférieure le mot àxoudavToç, qui appartenait réellement à l'autre.

Nous traduirons le titre : « Arius, poète homérique du a Musée, [a écrit ces vers], ayant entendu [Memnon]. »

Les qualre vers qui viennent ensuite sont tirés textuellement des poèmes homériques.

Le premier se retrouve quatre fois dans ïlliade (N, 99. O, 86. T, 344. *, 54), dans Y Odyssée (T, 36) et dans VHtjmneà Mercure (219); le second dans V Odyssée (T, 40); le troisième également dans V Odyssée (p^^hZQ)\ mais au lieu de (pwvJiv, que donnent les deux copies de M. Hamilton et de Sait, on lit, dans nos textes de VOdyssée^ owv/i, qui est la vraie leçon, puisque auco n'est point un verbe transitif. C'est une inadvertance ou un lapsus mcmoriœ de notre poète homérique, dont la mémoire était d'ailleurs si bonne. Enfin le quatrième appartient encore à V Odyssée (11,194); Arius n'y a rien changé.

Cette inscription est donc une de ces parodies qu'on appelait cenlons d'Homère (ô;r/)p6xevTpa, ô|r/;;}ox^vTp(ov£;), dont parlent plusieurs écrivains anciens (2), et dont le scholiaste de Denys de

(1) M. K. O. Mûller préfère APfClOC, je ne vois pas par quelle raisou (GôUi7ig. Anzf'Ujen, 27 septembre 1832. S. 1550).

(2) Fabr, B. (;., I, 551. Harl.

LA STATUE VOCALE DE MEMNON. 1fl9'

Thrace (1) semble lui-même reporter Torigiae jusqu'aux rhapsodes. S. Épiphaue^ en décrivant ce genre de composition, parle d'un poème sur la descente d'Hercule aux enfers, entièrement composé avec des vers d'Homère (2). Les dix vers du fragment qu'il en cite se retrouvent textuellement en divers endroits de VIliade et de VOdyssée, et Ton voit que l'auteur inconnu de cet ouvrage s'est imposé l'obligation de ne rien changer à la leçon d'Homère (3). Il parait en conséquence que cette fidélité scrupuleuse, qui était une difficulté de plus dans ce genre de composition, constituait aussi une partie du mérite qu'on y attachait. Le fragment est regardé comme le plus ancien centon d'Homère que l'on connaisse; et, quoique notre inscription soit antérieure d'au moins deux siècles à S. Épiphane, rien n'empêche que le poème dont il parle, sans en nommer l'auteur, ne soit plus ancien encore : on peut même présumer qu'il est sorti de l'école du Musée, et voici ce qui semble favoriser cette conjecture.

Les quatre vers de notre inscription sont, comme on l'a vu, d'un poète homérique. D'après l'expression i^ Mouaetou, on juge que l'auteur était un de ces littérateurs qui furent entretenus aux frais du gouvernement dans le Musée d'Alexandrie, dès le règne dç Ptolémée Philadelphe, son fondateur. Strabon (XVn, 794, A) nous apprend que les Romains avaient soigneusement respecté cette institution, fruit du zèle des Ptolémées pour le progrès des connaissances humaines ; peut-être même augmentèrent-ils les avantages qu'en avaient retirés jusqu'alors les gens de lettres qui en étaient membres. L'empereur Claude, selon Suétone {fn Claud., 42), ajouta à l'ancien Musée un autre établissement du même genre, qui porta

(1) In Bekker. AnecdoL, p. 766, 1. 29.

(2) Hxr., XXXI, 29, p. 200, C.

\ (3) Deax épigrammes de V Anthologie, Tune de douze vers, Tautre de onze, sont aussi composées entièrement de vers d^Homëre, sauf un léger changement en deux ou trois endroits {Anai., IV, 116, Jacobs). 0*est cette fidélité qui distingue, je crois, les centons de la parodie homérique^ dont on trouve un exemple dans l'épigramme sur Nicandre {Adespot., 568. — Cf. Jacobs, XII, 1S2, et dans une pièce rapportée par Dion Chrysostome (Orat., XXXI, 387).

le nom de Claiidium (KXau^tov), et qui subsistait encore sous ce nom au temps d'Athénée {Athen., VI, 240 B).

Lors de son voyage en Egypte, Adrien, qui se piquait d'éloquence et de poésie, se garda bien de négliger Te Musée; il eut de fréquents entretiens avec les savants qui le composaient et accorda la pension gratuite à plusieurs poètes, rhéteurs ou philosophes qui étaient, aux termes des inscriptions, 6v UorjGVA^ GiTo^iuym {Athm.y XV, 678; E. PhilosL, I, 22, 3; 25, 3) (1).

Quant à Tépithète homérique, jointe au titre de poète, il est facile de voir qu'elle est prise ici dans un sens tout particulier : ordinairement elle s'entend de celui qui imite le style d'Homère, et c'est en ce sens qu'une épigramme de V Anthologie [Adespot., 519) la donne à Stésichore; ou bien de celui qui imite, la manière de ce grand poète dans la peinture des événements et des caractères, ou qui lui consacre tous ses travaux; comme Séleucus d'Alexandrie, qui dut le nom d'homérique à ses nombreux commentaires sur les ouvrages d'Homère (2). Mais, si nous faisons attention que les quatre vers au bas desquels Arius, membre du Musée, a mis son nom, sont. textuellement pris d'Homère, nous verrons que ce titre de poète homérique ne peut désigner que celui qui traite un sujet quelconque en employant des vers d'Homère, Oiroôc^riv ^làrôv *OjAY)pt/.<ov (yriycov ypaçwv, comme parle S. Épiphane; en un mot, un faiseur de centons homériques.

Il s'ensuit que ce genre de parodie était encouragé dans la fameuse académie du Musée, et cultivé par plusieurs de ses membres; je dis plusieurs, car si, dans le Musée, il n'y eût eu qu'un seul membre spécialement occupé de ces parodies homériques, Arîus aurait écrit probablement, toO op-rpHcoO ttoiy)- ToG ou iroiTOToO ToO ojA'/îptxoO ; Tabsence de l'article semblerait donc nous indiquer qu'il y avait plusieurs poètes homériques dans cette académie. Le fait contribue à nous montrer ce qu'était devenu sous les empereurs le Musée alexandrin, d'où

(1) Ci-dessus, p. 130.

(2) Suidas, voc. SéXéuxo;.

LA STATUE VOCALE DE MEMNON. 20i

nous ne voyons plus sortir le nom d'un seul poète qui se recommande par quelque ouvrage remarquable. Ce qui nous en reste porte plus ou moins le caractère de ces nityse difficiles auxquelles les membres de cette académie paraissent s'être livrés avec prédilection, depuis que le génie qui avait inspiré les Callimaque et les Apollonius de Rhodes, insensiblement détérioré par le goût des études scientifiques ou philosophiques, et par Tabus des discussions minutieuses de la critique grammaticale, eut fait place au stérile talent des acrostiches, des anagrammes, des poèmes lipogrammates et des auti'es futilités de ce genre.

Du moins voyons-nous, dans cet encouragement donné aux poètes dits homériques, une nouvelle preuve du culte que Técole d'Alexandrie avait voué à Homère : elle ne cessa pas, pendant plusieurs siècles, de s'occuper à commenter, à éclaircîr ses ouvrages immortels; et, tandis qu'à l'époque présumée de l'inscription d'Arius, elle accueillait avec empressement toutes les recherches grammaticales des Séleucus d'Alexandrie, des Ptolémée-Héphestion, des Aristonicus sur les poèmes d'Homère, elle croyait sans doute encourager encore l'étude de ce premier des poètes en attachant du prix à des compositions qui attestaient dans leurs auteurs une connaissance profonde de ses œuvres. Bien qu'un grand effort de mémoire fût le principal mérite de tous ces parodistes, on conçoit que cependant leurs ouvrages, à défaut d'invention, pouvaient se distinguer les uns des autres par des applications plus ou moins heureuses, par l'adresse plus ou moins grande avec laquelle les vers d'Homère étaient amenés sans changement dans le sujet qu'on avait choisi; et l'on sent que des admirateurs exclusifs du poète par excellence pouvaient être sensibles au mérite de la difficulté vaincue en ce genre. Il est présumable d'après cela que l'auteur inconnu de l'ouvrage dont S. Épiphane a cité un fragment, était un de ces poètes homériques et membre du Musée d'Alexandrie.

J'ajouterai, à cette occasion, que l'admiration qu'inspira Virgile aux Romains donna naissance parmi eux à ce même

genre de parodie. Les centons de Virgile ne sont pas moins connus que ceux d'Homère, et ils datent au moins du règne ^e Claude (1) : les plus anciens qui nous aient été conservés en entier ou pai* fragments sont ceux de Nasidius Géta, de Falconia Proba et d^Ausone. Les écrivains qui se livrèrent à ce genre de composition durent prendre aussi le titre de rirgiliaiii poetœ ; l'analogie suffirait pour nous le faire présumer, quand le fait ne serait pas, attesté par cette inscription latine (2), que celle du colosse de Memnon sert à éclaircir, en même temps qu elle contribue à en établir l'authenticité contre l'opinion de MafTei^ qui la jugeait suspecte (3).

SILVANO.CAELESTI Q. CLITIVS. FELIX VERCILIANUS. POETA D.D.

Il est vraisemblable que ce Q. Glitius Félix, poète virgilien, devait être, comme le poète homérique, un faiseur do centons; et l'on pourrait ajouter cette acception de l'adjectif virgilianus au lexique de Forcellini.

Il paraît que les Latins ont fait aussi des centons avec d'autres vers que ceux de Virgile ; ils en ont fait également avec ceux d'Ovide ; et les auteurs de ces vers se nommaient ovidiani poetse; du moins, c'est un fait qui paraît assez clairement ressortir d'une autre inscription, également présumée fausse par Maffei, mais peut-être (4) à tort :

OVIDIANVS. POETA HIC.QVIESCIT.

1) Fabr. B. L., I., p. 267, éd. Patav.

(2) Gruter, 64, 5.

(3) Ars crit» lapid, in supplem. ad Nov. Thés. Murai, collect, S. Do7mto, I, col. 282.

(4) Grutèr, 446, 8. — Ars cnt. lapid., p. 340, post i7iitium, — Fleetwood n'élève pas de doute sur son authenticité {Inscript, antiq. Sylloge, p. 176, 3). A la vérité, ce n'est pas beaucoup dire en sa faveur.

Le verbe quiescit annonce une inscription chrétienne. Scaliger et Scriverius prenaient le mot ovidianits pour un nom propre : Gruter, sans doute à cause de Tabsence du prénom et du nom devant ce mot^ présumait au contraire que ce devait être une qualification. L'exemple cité plus haut donne beaucoup de poids à cette conjecture : l'analogie qui existe entre virgilianus poeta et ovidianus poeta^ est une preuve assez forte qu'il s'agit d'un auteur de centons ovidiens. Ainsi l'inscription est tronquée; il y manque probablement une première ligne, qui devait contenir le nom du poète.

Inscription inédite, placée, ainsi qu'on vient de le dire, audessous de la précédente.

Voici comme je lis cette pièce, qu'on peut mettre au nombre des meilleures que Memnon ait inspirées :

AKOYCANTOC TOYTOICTOIC€A€rOICn€TP(0NIANOCC€rErAIP(0 AYAH€NTie€(0lMOYCiKAAa)PAAIAOYC nATPOe€NOYN€MÈXa)NACTHNOCITAAOCANHP AAAACYMOIZ0J€INAHPONANAZXAPICAI nOAAOIAMAT€IXOYCIAANM€NAIHP€TIM€MNa)N TOYAOinOYrHPYNC(0MATOC€NTOCÊX€l AYTAPOr€CT€INa)NK€c|)AAHCT€AT€PHM€.N0CAYAA YBPINKAMeYC€(0MHT€PIM€Mc|)OM,€NOC AYTANAH€AIOCc|)A€€0JNAXTeiNACANIcXH HMAPCHMAIN€ITOICnAP€OYClêPOTOIC

TouTOiç ToT; eXeyoïç IleTpwviavoç aè yepxîpw,

waTpoSev oCfvojJi' eycov AoufXXio;, 'IraXoç àvifip.

*XXkk (TJ [xoi ^(iciv JiQpov, ovaÇ, j^apwai. rioXXoi dcjjLa CTeiyouci ^a7)pLevxi, t) f ' en Méavwv

TOU >.Ot7rOU yTÎpUV acOJJLXTOÇ êvToç ifi\.

AÙTap 0 ye erreivwv, yutfOLkriç t* arep YÎjjLevoç, au ja,

Sêptv Ka|;.êu(7£a> p.7]T&pt (Jtep.<p6(jLevo{. Eut' àv S* r^ikioç çaÉOcov àxTcivaç àvi^Ti,

7i(xap <n)|xaivei toi; irapcouai PpoToîç.

c< Moi, Péironianus, qui tiens de mon père le nom de Duillius, Italien « de naissance, je Vhonore par ces vers élégiaques, en faisant au diea, (c qui me parle, un présent poétique. Mais [en retour], 6 roi, accorde- « moi une longue vie.

« Beaucoup viennent [en ce lieu] pour savoir si Memnon conserve une « voix dans la partie du corps qui lui reste. Quant à lui, assis [dans son ce trône], privé de sa tête, il résonne, en soupirant, pour se plaindre à « sa mère de Foutrage de Cambysc ; et lorsque le brillant soleil lance ses « rayons, il annonce le jour aux mortels ici présents. »

V. 1 . La pénultième de rieTpwviavo; est prise pour brève ; licence qu'on se permettait souvent dans de tels noms (1); peut-être par l'effet de la synérèse, comme dans 'Açpo^iGia;, 'ATToXXwviaç, TeXeuTia;, où les deux dernières syllabes n'en forment qu'une seule.

Y. 2. Memnon est appelé aussi Oeoç (ci-dessus, p. 142.) dans d'autres inscriptions. Les mots pudixà Sûpx, analogues au MoufTawv Sûpa de Théognis (2), et au 5ûp' *E>.ixcavifliiwv d'Anlipaterde Sidon (3), désignent cette pièce de vers elle-même.

Y. 3. Le commencement est un peu confus; cependant la leçon est certaine : on trouve ainsi dans une Adespote iparpoç Touvo|x' ej^wv, qui revient au même (4),

Le mot ACTHNOC est embarrassant : c'est ou un ethnique où un second nom -: le dernier est plus probable. Dans ce cas, ACTHNOC pourrait être 'AgtyiVo;, nom propre grec analogue à celui de Pauper, connu chez les Latins : ou bien 'Acirvi;, en prose 'A<7iavo; : mais la mesure se refuse à l'un et à l'autre. On

(1) Jacobs adAnihoL paL, p. 396, 582. — Welcker, Prxf, ad Sylloç. Epig.,

p. XXVI.

(2) V, 2, 0.-878, Welçker.

(3) Analect. Il, p. 64. — AnthoLpalat, VII, 14.

(4) AnthoL pal,, App. 328.

LA STATUE VOCALE DE MEMNON. 20o

ne peut croire que Pétronianus ail pris la licence de faire longue la dernière de *A<7tv)vo; ou 'Adir^vo; devant la voyelle. Le nom a dû se terminer par Ni OC ou Al OC. Je ne suis pas sûr du nom romain caché sous ces lettres; cependant on trouve dans A CI H N OC tous les éléments de AOYIAAIOC, et je m'arrête à ce nom, en attendant mieux. Au reste, des deux noms que Pétronianus portait, le second était le seul qiî'il tenait de son père.

V. 8. HP peut se lire aussi rip pour ripa : le sens reste le même.

V. 6. -Cela se rapporte â ce que la moitié supérieure du colosse était brisée. Il y a ici une allusion à Topinion que le colosse possédait une plus belle voix quand il était entier (n"XLII). « Memnon brisé conserve-t-il sa voix? »

V. 7. Il y a xKfOLkriç Te «Tcp, sans la crase, comme on a vu eîxova ix(tt(jLay(x^ov (n® XLI) ; èUoL ?x^vti (n* XXXV).

V. 8. MijjLçeejOai ne doit signifier ici que se plaindre ; ce verhe n'emporte pas toujours l'idée de reproche (1).

V. 9. AYTAN est embarrassant. J'ai lu eut' ay, qui me parait impérieusement exigé par le sens. Je ne crois pas que notre poète ait pu dire clW av. Les lettres (|)A€€(ON ne peuvent être que ^aéOcov. Quoique vi^to; àvicj^ei soit une expression consacrée pour dire que le soleil se lève (par exemple, a/pi; av à rfkioç àviV/v) (2), je ne doute point qu'ici àviojj^yi ne soit pris comme verbe transitif, et n'aitpour régime âxTciva;; ainsi •h Y^ PoTocvaç àvioj^ei (3), la terre pousse en haut les plantes. On a voulu exprimer le moment où le soleil, s'élevant de dessous rhorizon, commence à montrer son disque et lance ses rayons dans les régions élevées du ciel.

(1) Jacobs, ad Anth. X, p. 289.

(2) Theophr. de Ventis, § 61, Schneid.

(3) Ap. H. Stephan. Thés, L, G., col. 3936, C; éd. Londin.

Déjà connueparlescopîes de Pococke et Norden, de MM. Hamilton et Jomard.

HAiOAnpriS iHNn

NOZ KAIZAPElAZtTA NIAAOZ HKOYZA A KAI EMNHZeHN IHNnNOZ KAI AÏANOY AAEA(J)nN

voç KaidapEiaç Fia-

é(AV7)<y97}V Ztjvcovoç xal 'Aïavoiï â8e>.çcov.

« Moi, Héliodore, fils de Zenon, de Césarée Panias, j*ai entendu quatre « fois, et je me suis souvenu de Zenon et d*Aïanus, mes frères. »

Le dernier nom Al ANOY avait paru douteux. On avait lu K. AiXiavoG», ou raïavoG», ou *Ptavou : la leçon 'Aïavou, qui est dans toutes les copies, est encore confirmée par une inscription que le même Héliodore a fait inscrire à Philes, et que j'ai publiée (1). On remarquera le tréma sur Tl dans le nom.

LU

enAPXOc A€r€a)Noc.

C'est un simple titre qui appartenait à un nom propre effacé : ... eTrappç Xeyeôvoç.

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