‹ Œuvres choisies de A.-J. LetronneChapitre 6 sur 152 · RÉSUMÉ · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ

Ces recherches nous ont conduits un peu loin des hypothèses savantes et ingénieuses dont Memnon et sa statue yo« csle ont été l'objet. On n'essayera plus, je pense, de restituer le mécanisme à Taide duquel les prêtres opéraient le prodige, ou de loger dans le piédestal celui d'entre eux qui prêtait sa voix à la statue. Les amateurs d'allégories et de symboles cesseront probablement de prendre le beau Memnon pour but de leurs élucubrations fantastiques ; car, et le cercle (Tor de f année, et le cercle annuel de cantiques, et les sept sons du septième jour^ et F harmonie des sphères^ et le cadran^ et le gnomon, et les incarnations du soleil, toutes ces inventions^ assurément très-poétiques, ont maintenant disparu pour faire place à une histoire toute prosaïque et toute simple, mais claire, qui se résume en ce peu de lignes :

En avant du grand édifice fondé par Aménophis III, et qu'on nommait Aménophitim, ce prince avait fait placer deux énormes colosses monolithes, de même matière et de même dimension, représentant sa royale personne. Pendant le long intervalle qui sépare leur érection de l'époque de la domination romaine, ils ne firent pas parler d'eux; ils restèrent confondus dans la foule des colosses qui peuplaient la plaine de Thèbes.

Il en fut tout autrement pour celui du nord, lorsqu'après avoir éprouvé dans sa base uu tassement considérable, et déjà fendu à moitié, il fut brisé par le violent tremblement de terre de l'an 27 avant l'ère chrétienne. A pai*tir de cette époque, la partie restante du colosse fit entendre, au lever du soleil, un craquement sonore. Il attira quelque attention. Les voyageurs furent prévenus du phénomène. Ils l'écoutèrent : mais d'abord ils n'y crurent pas beaucoup ; et les esprits forts, comme Strabon, soupçonnèrent quelque supercherie.

Cependant il continuait do se produire au même instant du jour; et comme de nombreux témoins pouvaient se convaincre

que lout agent humain y était étranger , il devint bientôt célèbre parmi les voyageurs que la curiosité attirait à Thèbes, et qui étaient hors d'état d'en soupçonner la véritable cause. Le colosse se trouvait dans les Memnonia, ou quartier des tombeaux ; et les Grecs, d*aprës leur usage constant de faire de rhistoire avec des homonymies, attribuaient la construction de qes édifices au brillant fils de Tithon et de l'Aurore. Quelqu un vint à imaginer que cette voix, qui se faisait entendre au lever du soleil, pourrait bien être celle de Memnon, saluant chaque matin l'arrivée de sa mère, et se plaignant à elle du malheur qu'il avait éprouvé. Ce rapprochement poétique, dont la première trace ne se montre que soixante à quatre-vingts ans après le voyage de Strabon, frappa les Grecs et les Romains. La célébrité du colosse et de sa voix se répandit tout à coup ; bientôt Memnon effaça toutes les merveilles de Thèbes, et ce fut principalement pour lui qu'on visita désormais la ville aux cent portes. Depuis le règne de Néron jusqu'à celui de Septime Sévère, ses jambes et son piédestal se couvrirent des témoignages de l'admiration de ses auditeurs. Enfin, après deux siècles et demi , Septime Sévère, devant qui Memnon avait obstinément gardé. le silence, voulut calmer la colère du héros et rétablir son colosse brisé : il espérait que la voix en deviendrait plus belle, et que ce miracle quotidien contribuerait, plus encore que ses édits de persécution, à remettre le paganisme en honneur. Yain espoir I il ignorait que rétablir le colosse, c'était lui enlever son pouvoir magique. Au lieu de ranimer la voix merveilleuse, il rétouffa pour toujours.

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