LIGNE XIX
(39) Hermès, le grand et grand, c'est-à-dire deux fois grand.
Cette épithète est rendue dans l'égyptien par le signe « grand » répété deux fois; ce que ChampoUion regarde comme une expression du superlatif, piéyi(JTo; [Gramm. égj/pt., p. 331). Il est remarquable que l'épithète sacramentelle (rpw- (jiéyi'jTo;) d'Hermès ne parait pas ici. Le superlatif, exprimé par l'objet répété trois fois, a été également observé par ChampoUion dans le langage hiéroglyphique (Gr, égypt,, p. 332). On trouve aussi le nom d*Hermès avec le signe de grand répété trois fois {Panth. égypt,, PI. 18, n" 3); ce qu'on aurait rendu en grec par aÊywToç, ou par piéyaç xal [/.eyaç xal [xeya;; et c'est ainsi que j'explique le Hei^mes omnta solm, et ter U71US de Martial {Epigr., V, 28, 18).
Cette espèce de superlatif existe en grec dans le langage poétique; car les adjectifs Tpwryépoiv, TpicJu(mQvoç ou Tpiaaô^ioç, TpiaïAaxap, TpfjraXaioç, Tpi7c66r,Toç, etc., ne sont rien que de» superlatifs, comme le ter felix d'Ovide {Met., VIII, 51).
Mais ChampoUion ne cite aucun exemple de cet autre superlatif, que j'appellerais à la seconde puissance, où l'idée de trois fois est ajoutée à la première idée de trois; tel que Tfic- (jLtyicTo;, trois fois trois fois (neuf fois) grand. En grec même, on ne connaît guère que cet adjectif dans ce cas, et Tpwé;^ôiTTo; (Phrynichus dans Bekker, Anecd. grxc., I, 65, 12) : le premier, proprement appliqué à Hermès, et, pai' extension, à un nom différent, comme yî TpiçjxeYfeTV) twv jcaipwv eùSai- (jLovia (Èdit de Tibère Alexandre, 1. 5, v. le Journal des Savants^ ann. 1832, p. 674). C'est là, je crois, le plus ancien exemple connu de l'emploi de l'adjectif Tpt(7jjLeyi<jToç, qui ne se présente ensuite que bien tard et rarement, par exemple dans Nicétas Eugénianus (lib. Y, v. 280, éd. Boisson.) et Constantin Manassès {Chronic, p. 25). Cet adjectif, comme épithète d'Hermès, ne se rencontre que dans le fragment attribué à Sanchoniathon (au plus tôt fabriqué dans le ii' siècle de notre ère), 'EpjAY) tû Tpt(T[j.eYt«7To> (ap. Euseb., Pr. Ev., I, p. 36 D); dans la lettre prétendue de Manéthon àPtolémée Philadelphe, qui n'a pu être écrite avant le ni* siècle de notre ère (ap. Syncell., Chronogr., p. 40, éd. Paris), et probablement à la même époque que la plupart des traités mis sous le nom d'Hermès, où le titre Tp«ru.£ytcTo; se trouve souvent; ou enfin dans Lactance (iv* siècle), Trismegisto nomen impoiicret {deFalsareliç., I, 6, p. 42, éd. Walch.) et d'autres auteurs plus récents.
Que cette différence, entre deux fois et trois fois grand ou trois fois très-grand, tienne à ce qu'il y ait eu deux Hermès (on pourrait dire aussi bien trois), c'est ce dont je doute fort, l'existence d'un second Hermès ou Thoth, admise par Jablonsky {Panth. ég,, III, 15, 18) et ChampoUion [Panth. ég., PI. 15 et 30), n'étant établie que sur l'autorité suspecte du faux Manéthon. Les monuments que l'on cite en faveur de cette dualité ne fournissent autre chose, comme pour Isis,
Osiris, Hathor, Ammou, etc., que des formes ou des attributs divers, qui expriment les fonctions différentes d'une même divinité.
Sans entrer dans des développements et des preuves qui m'entraîneraient trop loin, je me contente ici d'avoir montré que l'usage de l'épithète rpicjAsyicTo; est, selon toute apparence, d'une époque récente. Il est probable qu'on ne la connaissait pas lors de la rédaction du décret des prêtres de Memphis ; car elle aurait été employée de préférence à celle de [xeya; xal [xeya;, qui est infiniment plus faible; ce devait être alors l'épithète consacrée. Pour moi, je pense que les doubles superlatifs, dont ChampoUion n'a jamais trouvé d'exemples, tels que Tpta|i!.éyi<JT<jç, sont étrangers à la langue sacrée égyptienne. On conçoit difficilement comment ils auraient été exprimés en hiéroglyphes, le superlatif simple Tétant déjà par l'idée de grand répétée trois fois. C'est une exagération à laquelle la langue grecque se prêtait au contraire très-facilement, et qui ne se trouvera peut-être jamais qu'en grec. Au reste, ce n'est là qu'une conjecture. Ce qui me paraît moins incertain, c'est qu'Hermès n'était pas encore Trismégiste au temps d'Épiphane.
(40) Villoîson remarque l'espèce de réserve que l'on garde ici dans l'expression ; aXXorpia <ppov7i<iavTe;, et 1. 23 (x^.oTpio'ni;. J'observe que ocX^orpia çpovetv ne signifie pas seulement « avoir des sentiments hostiles », ce ne serait que la moitié de l'idée, mais encore les manifester; et, en effet, l'expression s'applique à des hommes auxquels leur conduite avait valu le bannissement.