VOEUX POUR LE PEUPLE
C'est un nom bien étrange que le nom de tiers état, donné en France au peuple, cest-à-dire à plus de vingt millions d'hommes, par le clergé et la noblesse, qui tous deux ensemble ne sont tout au plus que la quarantième partie de la nation. Je ne crois pas que cette dénomination ait lieu dans aucun pays du monde. Qu'aurait dit le peuple romain, dont la nation était, comme la nôtre, divisée en trois ordres sous les empereurs, si ses sénateurs et ses che-
VŒUX POUR LE PEUPLE. K>i
valiers lui eussent donné le nom de tiers état? Que dirait le peuple anglais, s'il était qualifié ainsi par les lords et les évêques de sa chambre haute? Le peuple français est-il moins respectable aux ordres qu'il entretient pour sa prospérité et sa gloire ?
Par tout pays le peuple est tout : mais si on le considère comme un corps isolé , relativement aux autres corps qui constituent l'État avec lui , il est , comme nous l'avons vu , le premier en ancienneté , en utilité , en nombre et en puissance , puisque la puissance des autres corps émane de lui , et n'existe que pour lui.
Il me semble donc juste que le corps du peuple conserve son nom propre , ainsi qu'ont fait les corps du clergé et de la noblesse, et qu'on l'appelle l'ordre du peuple. On peut substituer encore au nom de tiers état celui de communes, ainsi qu'il est d'usage en Angleterre , et qu'il l'a été fréquemment chez nous. Ce nom de communes caractérise en particulier le peuple de chaque province du royaume , désigné de tout temps par les noms de communes du Dauphiné , de la Bretagne, de la Normandie , etc., qui toutes ensemble forment les communes du royaume. Ce nom de communes n'a jamais été donné qu'au peuple, ainsi qu'on peut le prouver par l'aujorité des écrivains qui ont le mieux connu la valeur des expressions , entre autres par celle de la Fontaine. En effet, les intérêts du peuple sont communs, non-seulement à chaque province , mais aux autres ordres de la nation , parce que son bonheur fait le bonheur général. Il n'en est pas de même des intérêts des autres ordres , qui leur sont particuliers. D'un autre côté , le nom de tiers état donné au peuple suppose , comme l'a fort bien remarqué Jean-Jacques , que son intérêt n'est que le troisième , quoiqu'il soit de sa nature le premier. Or, comme les hommes forment à la longue leurs idées, non sur les choses, mais sur les mots, la justice demande que le surnom de tiers état, imposé au peuple depuis quelques siècles par des corps privilégiés, parce qu'il leur rappelle leurs privilèges, soit remplacé par