INNOCENT PP. XI
Vénérable Frère, salut et bénédiction apostolique. La méthode que vous vous êtes proposée pour former dés ses plus tendres années aux bonnes choses le Dauphin de France, et que vous continuez d*employer avec tant de succès auprès de ce jeune prince, pendant qu'il s'avance à un âge plus mûr, nous a paru mériter que nous dérobassions quelque temps aux importantes affaires de la chrétienté, pour lire la lettre où vous avez si élégamment et si pleinement décrit cette méthode. La félicttô publique sera le fruit de la bonne semence que vous jetterez, comme dans une terre fertile, dans Tesprit d'un prince que toute l'Église respecte déjà comme l'héritier d'un si grand royaume, et qu'elle voit sous la conduite d'un illustre père, se rendre digne nonseulement de protéger la foi catholique, mais encore de l'étendre. Entre tant d'instructions de la véritable sagesse, dont vous remplissez l'esprit -du Dauphin , celles-là sans doute sont les plus belles et les plus dignes d'être inculquées sans cesse, qui apprennent à unir ensemble, comme choses inséparables, les intérêts et la gloire des rois avec le bien de leurs peuples , et les règles d'un bon gou*"?rnement. Le prince que vous insiruieez connoîtra un jour, avec un frand accroissement du'bien public et un agréable ressouvenir de l'éducation qu'il aura reçue dje vous, qu'il n'est point si beau ni si glorieux d'être né dans la royauté, que de savoir s'en bien servir, et que le plus digne emploi qu'un prince puisse faire de cette puissance souveraine qu'il reçoit de Dieu, c'est de Ift faire uniquement servir, non pas à contenter ses passions ou le déair d'une gloire vaine , mais à procurer le bonheur du genre humain. U connottra qu'il ne doit jamais former de desseins ni commencer d'entreprises qui s'éloignent de la voie de la justice, et qui ne se rapportent à l'avancement de la gloire de Dieu, pensant souvent en lui-même que les biens dont nous jouissons en cette vie, comme ils sont des présents de Dieu, doivent être rapportés à celui qui nous les a donnés, et devant qui s'élèvent ou tombent comme il lui plaît les pliis triomphants M les plus florissants empires. Au reste, pour ce qui regarde le Siège apostolique, nous espérons que ce prince sera puissamment excité à faii donner dans toutes les occasions des marques d'une obéissance fi~ fiaie, tant par l'exemple des rois de France ses prédécesseurs, qui, ^ar le respect qu'ils ont toujours eu pour le saint Siège, ont attiré sur ce royaume d'infinis trésors de la libéralité du ciel; que par la tenilresse et l'afiection véritablement maternelle que nous ressentons pour lui dans notre cœur. Cependant nous ne cessons de rendre grâce à la bonté de Dieu qu'il se soit trouvé un homme tel que vous, digne d'élever et d'instruire un prince né pour de si grandes choses; et nous loi iemandons soigneusement dans nos prières que cette Âme naturellement portée au bien, que le Dauphin a reçue en partage, y fasse chaque iour, par vos instructions et par vos soins, de nouveaux progrès, et qu'ainsi puissent être instruits à l'avenir tous ceux qui gouvernent la terre. Quant à vous, vénérable Frère^ nous voas donnons de bon cœur
14 Dî l'instruction
notre bénédiction apostolique, comme une marque de l'amitié que nous vous portons et de la grande «stime que bous* faisons de votre vertu.
Donné à Rome à Saint -Pierre, sous l'annea^u du P^cjieur, Iç 19 avril J079, et Iç Ui* de notre pontificat.
Stgn^ Màiuus SFi^OLi,
ri'. Et iiu-dessus : A notrt einérable frère Vitiq^e Âe Çor^m,
• Ne croyez pas, Monseigneur, qu'on vous reprenne si sév&rement -pendant vos études, pour avoir simplement Tiolé les règles de la grammaire en composant. Il est sans doute honteux à un prince, qui doit tavoir de l'ordre en tout, de tomber en de telles fautes; mais nous re- -gardons plus haut quand nous en sommes si fâché, car nous ne blâmons pas tant la faute elle-même, que le défaut d'attention, qui en est la cause. Ce défaut d'attention vous fait maintenant confondre l'ordre
- des paroles; mais si nous laissons vieillir et fortifier cette mauvaise habitude, quand vous Tiendrez à manier, non plus les paroles, mais lés choses m^mes, vous en troublerez tout l'ordre. Vous parlez main-
. tenant contre les lois de la grammaire; alors vous mépriserez les préceptes de la raison. Maintenant vous placez mal les paroles, alors vo^s placerez mal les choses ; vous récompenserez au lieu de punir , vous punirez quand il faudra récompenser : enfin vous ferez tout sans ordre, si vous ne vous accoutumez d^s votre enfance à tenir votre esprit attentif, à régler ses mouvements vagues et incertains, et à penser sérieusement en vous-même à <îe que vous avez à faire.
Ce qui fait que les grands princes comme vous, s'ils n'y prennent sérieusement garde, tombent facilement dans la paresse et dans une espèce de langueur, c'est l'abondance où ils naissent. Le besoin éveille les autres hommes, et le soin de leur fortune les sollicite sans cesse au travail. Pour vous, à qui les biens nécessaires non-seulement poiff la vie, mais pour le plaisir et pour la grandeur, se présentent d'euxmêmes, vous n'avez rien à gagner par le travail, rien à acquérir par le soin et l'industrie. Mais, Monseigneur, il ne faut pas croire que la sagesse vous vienne avec la même facilitée et sans que vous y travailliez soigneusement. Il n'est pas en notre pouvoir de vous mettre dans l'esprit ce qui sert à cultiver la raison et la vertu, pendant que vous penserez à toute autre chose. Il faut donc vous exciter vous-môme, vous appliquer, vous efforcer, afin que la raison domine toujours en •vous. Ce doit ôtre là toute votre occupation ; vous n'avez que cela à faire et à penser. Car comme vous êtes né pour gouverner les hommes par la raison , et que pour cela il est nécessaire que vous en ayez •plus que les autres, aussi les choses sont-elles disposées de sorte que tes autres travaux ne vous regardent pas, et que vous avez uniouemeot a cultiver votre esprit, à former votre raison
DE MOySfil&NEUR LE DAUPHIN. J5
relisez TOUS qustanjt de peuples, tant d'armées, une nation si nombreuse, si belliqueuse, idx)^! Jes esprits sont si inquiets, si industrieux et si fiers, puissent être gouvernés par un seul bomme, s'il ne s'applique de toutes .ses forces h un si grand ouvrage? N'eussiez -vous à conduire qu'A;Ln seul cbeval un peu fougueux, vous n'en viendriez pas à bout, si vous lâchiez tout à fait la main , et si vous laissiez aller votre esprit ailleurs: combien moins gouvernerez-vous cette immense multi^ tude, où bouillonnent tant de passions, tant de mouvements divers! Il viendra des guerres; il s'élèvera des séditions; un peuple emporté fera.de toutes parts sentir sa fureur. Tous les jours de nouveaux troubles, de nouveaux dangers. On vous tendra des pièges : vous .serez environnée de flatteurs, de fourbes : un brouillon remuera des provinces éLeignées; un autre cabalera jusque dans votre cour, qui est le centre des affaires : il animera l'ambitieux, il soulèvera l'entreprenant, il aigrira le mécontent. A peine trouverez-vous quelqu'un à qui vous puissiez TOUS fier : tout sera factions, artifices, trahisons. Au milieu de l'orapre vous croirez qu'il n'y a qu'à demeurer tranquille dans votre cabinet,, espérant, comme dit un de vos poètes, que les dieux feront vos a^iaires pendant que vous dormirez. Vous seriez loin de la vérité si vous le pensiez, c C'est en veillant, disoit sagement Gaton, ainsi que Salluste Ta rapporté, c'est en agissant, c'est en prenant bien son parti, qu'on a d'heureux succès. Mais livrez-vous à une l&cbe indolence, vous implorerezenvainles dieux; ils sont en colère et disposés à vous nuire.* Voilà en efiet ce qui arrive. Dieu ne nous a pas donné, pour n'en, pas faire usage, le flambeau qui nous éclaire sans discontinuation, cette faculté de nous rappeler le passé, de connoltre le présent , de prévoir l'avenir. Quiconque ne daignera pas mettre à profit ce don du ciel, c'est une nécessité qu'il ait Dieu et les hommes pour ennemis. Car il ne faut pas s'attendre, ou que les honàmes respectent celui qui méprise ce qui le fait homme, ou que Dieu protège celui qui n'aura fait aucun état de ses dons les plus excellents. «
Que tardez-vous donc, monseigneur, à prendre votre essor? que.Qe jetez-vous les yeux sur le plus grand des rois, votre auguste père, dQnt la paix et la guerre font égalementbriller la vertu; qui préside à tout; qui donne lui-même aux ministres étrangers ses réponses, et aux siens les lumières dont ils ont besoin pour exécuter ses ordres; qui établit dans son royaume les plus sages lois; qui décide la marche de ses armées, et souvent les commande en personne; qui enfin, tout occupé des aflaires générales, ne laisse pas d'embrasser les détails? Rien qu'il souhaite avec tant d'ardeur que de vous faire entrer dans ses vues, et de vous faire apprendre de bonne heure l'art de régner. Formezvous un esprit qui réponde à de si hauts projets. Ne songez point com« bien est grand l'empire que vous ont laissé vos ancêtres; mais quelle vigilance il faudra que vous ayez pour le défendre et le conserver. Ne commencez pas par l'inapplication et par la paresse une vie qui doit être si occupée et si agissante. De tels commencements feroient qu'étant né avec beaucoup d'esprit, vous ne pourriez que vous imputer à vous-même l'extinction ou l'inutilité da cette lumière admirable, Oont
i . ET DE SOI-MÊME.
La sagesse consiste h connoître Dieu et à se connoître soi-même.
La comioissance de nous-mêmes nous doit élever h la connoissanee de Dieu. ...
Pour bien connoître l'homme, il faut savoir qu'il est composé de deux parties, qui sont l'âme et le corps. *
L'âme est ce qui nous fait penser, entendre, sentir, raisonner, vouloir, choisir une chose plutôt qu'une autre, et un mouvement plutôt qu'un autre, comme se mouvoir à droite plutôt qu'à gauche.
Le corps est cette masse étendue en longueur, largeur et profondeur, qui nous sert à exercer nos opérations. Ainsi, quand nous voulons voir, il faut ouvrir les yeux : quand nous voulons prendre quelque chose, ou nous étendons la main pour nous en saisir, ou nous remuons les pieds et les jambes, et par elles tout le corps, pour nous en approcher.
Il y a donc dans l'homme trois choses à considérer ; l'âme séparément, le corps séparément, et l'union de l'un et de l'autre.
Il ne s'agira pas ici de faire un lon£ raisonnement sur ces choses, ni d'en rechercher les causes profondes: mais plutôt d'observer et de concevoir ce que chacun de nous en peut reconnottre en faisant réflexion sur ce qui arrive tous les jours, ou à lui-même, ou aux autres hommes semblables à lui. Commençons par la connoissanee de ce qui est dans notre âme.