‹ Œuvres choisies de BossuetChapitre 15 sur 32 · Chapitre premier. — De Vâme · texte numérisé non relu

Chapitre premier. — De Vâme

Nous connoissons notre âme par ses opérations , qui sont de deux sortes : les opérations sensitives, et les opérations intelloctuelles.

Il n'y a personne qui ne connoisse ce qui s'appelle les cinq sens, qai sont : la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher.

A la vue appartiennent la lumière et les couleurs; à l'ouïe, les sons* à l'odorat, les bonnes et mauvaises senteurs ; au goût, l'amer et le douXi et les autres qualités semblables; au toucher, le chaud et le froid, 16 dur et le mou, le sec et l'humide.

La nature , qui nous apprend que ces sens et leurs actions appartiennent proprement à l'âme, nous apprend aussi qu'ils ont leurs organes ou leurs instruments dans le corps. Chaque sens a le sien propre. La vue a les yeux ; l'ouïe a les oreilles ; l'odorat a les narines ; le goût a la langue et le palais; le toucher seul se répand dans tout le corps, et se trouve partout où il y a des chairs.

Les opérations sensitives, c'est-à-dire celles des sens, sont appelées sentiments, ou plutôt sensations. Voir les couleurs, ouïr les sons, goûter le doux et l'amer, sont autant de sensations différentes.

Les sensations se font dans notre âme à la présence de certains corps, }ue nous appelons objets. C'est à la présence du feu que je sens de la chaleur : je n'entends aucun bruit, que quelque corps ne soit agité : lans la présence du soleil, et des autres corps lumineux, je ne Terrois )oint la lumière; ni le blanc ni le noir, si la neige, par exemple, ou la )oix, ou l'encre n'étoient présents. Otez les corps mal polis ou aigus, e ne sentirai rien de rude ni de piquant. Il en est de même des autres icnsations.

Afin qu'elles se forment dans notre âme, il faut que Torgane corporel ;oit actuellement frappé de l'objet, et en reçoive l'impression. Je ne rois, qu'autant que mes yeux sont frappés des rayons d'un corps lunineux, ou directs, ou réfléchis. Si l'agitation de Tair ne fait impres- (ion dans mon oreille, je ne puis entendre le bruit, et c'est là proprenent aussi ce qui s'appelle- la présence de l'objet. Car quelque proche {ue je sois d'un tableau, si j'ai les yeux fermés, ou que quelque autre :orps interposé empêche que les rayons réfléchis de ce tableau ne riennent jusqu'à mes yeux, cet objet ne leur est pas présent. Le même . se Terra dans les autres sens. '

Nous pouvons donc définir la sensation (si toutefois une chose si intelligible de soi a besoin d'être définie), nous la pouvons, dis-je, définir il première perception qui se fait en notre âme à la présence des corps. jue nous appelons objets, et ensuite de l'impression qu'ils font sur les organes de nos sens.

Je ne prends pourtant pas encore cette définition pour une définition exacte et parfaite. Car elle nous explique plutôt, à Toccasion de quoi les sensations ont accoutumé de nous arriver, qu'elle ne nous en . explique la nature. Mais cette définition suffit pour nous faire distin^^ gaer d'abord les sensations d'avec les autres opérations de notre âme. .

Or encore que nous ne puissions entendre les sensations sans les : cofps qui sont leurs objets, et sans les parties de nos corps qui servent d'organes pour les exercer; comme nous ne mettons point les sen*'. étions dans les objets, nous ne les mettons pas non plus dans les or- > ?anes, dont les dispositions bien considérées , comme nous ferons voir . en son lieu, se trouveront de m&me nature que celle des objets mômes. ^'^ pourquoi nous regardons les sensations comme choses qui af^par** tiennent à notre âme, mais qui nous marquent l'impression que les <^rps environnants font sur le nôtre , et la correspondance qu'il a • *vec eux.

Selon notre définition, la sensation doit être la première chose qui s'élève en l'âme et qu'on y ressente à la présence des objets. Et en effet la première chose que j'aperçois en ouvrant les yeux, c'est la lumière 6t le) couleurs; si je n'aperçois rien, je dis que je suis dans les ténèlires. La première chose que je sens en montrant ma main au feu , et . en maniant de la glace, c'est que j'ai chaud, ou que j'ai froid; et ainsi du reste.

Je puis bien ensuite avoir diverses pensées sur la lumière, en rechercher la nature, en remarquer les réflexions et les réfractions, observer i&ême que les couleurs qui disparoissent aussitôt que la lumière le m-

tire, semblent n'être autre ehose, dans les corps où. je les aperçois^ que des différentes modifications de la lumière elle-BHème, c'est-à-dire, diverses réflexions ou réfractions des rayons du soleil , et des autres corps lumineux. Mais toutes ces pensées ne me viennent qu'après cette perception sensible de la lumière, que j'ai appelée sensation; et c'est la première qui s'est faite en moi, aussitôt que j'ai eu ouvert les yeui.

De môme, après avoir senti que j'ai chaud ou que j'ai froid, je puis oosenrer que le» corps d'où me viennent ces sentiment», causeroient diverses altérations à ma main ^ si je ne m'en retirob; que le chaud la brùleroit et la consumeroit, que le froid l'engourdi roit et la mortifieroit ; et ainsi du reste. Mais ce n'est pas là ce que j'aperçois, d'abord eft m'approchant du feu et de la glace. A ce premier a^rd^jl s'est. fait:eD moi une certaine perception qui m'a fait dire, J'ai chaud, ou, J'ai froid; et c'est ce qu'on appelle sensation.

Quoique la sensation demande» pour être formée ^ la présence »•tuelle de l'objet, elle peut durer quelque temps après.. Le chaud ouïe froid dure dans ma main après que je l'ai éloignée, ou du feu, ou de la glace qui me les causoient. Quand une grande lumière, ou le soleil même regardé fixement, a fait dans nos yeux une impression fort vielente, il nous paroît encore, après les- avoir fermés, des couleurs d'^ bord assez vives, mais qui vont s'afibiblissant peu à peu, et semblent à la fin se perdre dans l'air. La même chose nous arrive après un graadbruit; et une agréable liqueur laisse, après qu'elle est passée, un mOr ment de goût exquis. I^ais tout cela n'est qu'une suite de la premièie touche de l'objet présent.

Le plaisir et la douleur accompagnent les opérations des sens : oi sent du plaisir à goûter de bonnes viandes, et de la douleur à en goû' ter de mauvaises ; et ainsi du reste.

Ce chatouillement dès sens qu'on trouve, par exemple, en goûtant de bon» fruité, d'agréables liqueurs, et d'autres aliments exquis; c'est ce qui s'appelle plaisir ou volupté.. Ce sentiment importun des sens offensés, c'est ce qui s'appelle 4ouleur.

L'un et l'antre sont compris sous les sentiments ou sensations, puisqu'ils sont l'un et l'autre une perception soudaine et vive, qui se fait d'abord en nous à la présence. de» objets agréable» ou déplaisants; comMe à la préaeaoe d'un vin ^délicieux qui humecte notre lîmgue,6e que nous senton^ au premier abord, c'est le plaisir qu'il nous donne* et à la présence d'un fer qui nous perce et nous déchire , nous ne ressentons rien plus tôt ni plus vivement que la douleur qu'il nous cause.

Quoique le plaisir et la douleur soient de ces clioses qui n'ont pas besoin d'être définies, parce qu'elles sont conçues par elles-mêmes, nous pouvon» toutefois définir le plaisir, un sentiment agréable, qui convient à la naitire; et la douleur ^ un sentiment fâcheux contraire à ia nature.

11 parolt que ce» deux sentiments naissent en nous, comme tous les autres, à. la présence de certains corps, qui nous accommodent ou qui nous blessent. £d effet, nom» seutuus de la douleur quand on nous coupe, quand on nous {liciue, ']uai.à un nous serre; et ainsi du reste :

et nous en découvrons aisément la cause; car nous voyons ce qui nous serre, et ce qui nous pi(|ue : mais nous avons d^autrës dotileiirs plus intérieures ; ^ar exemple des douleurs de tête et d'estomac, des coliques et d'aulfes semblables. Nous avons la faim et la soif, qui sont aussi deux espèces de douleurs. Ces douleurs se ressentent au dedans, sans que nous voyions au dehors aucune chose qui nous les cause. Mais nous pouvons aisément penser qu'elles viennent des. marnes principes que lés autres, c'est-à-dire, que nous lès sentons, quand les parties intérieures du corps sont picotées, ou serrées par quelques humeurs qui tombent dessus . à peu près de mêm& manière que nous les voyons arriver dans les parties extérieures. Ainsi toutes ces sortes de douleurs sont de la môme nature que celles dont nous apercevons les causes, et appartiennent sans difficulté aux sensations.

La douleur est plus vive et dure plus longtemps que le plai»r; ce qui nous doit faire sentir combien notre état est triste et malheureux en cette vie.

Il ne faut pas confondre le plaisir et la- douleur avec la joie et la tristesse. Ces choses se suivent de près, et nous appelons souvent les unes du nom des autres : mais plus elles sont approchantes, et plus on est sujet à les confondre, plus il faut prendre soin de les distinguer.

Le plaisir et la douleur naissent à la présence effjctive d'un corps qui touche et affecte les organes; ils sont aussi ressentis en un certain endroit déterminé : par exemple le plaisir du goût précisément sur la langue, et la douleur d'une blessure dans la partie offensée. H n'en est pas ainsi de la joie et de la tristesse, à qui nous n'attribuons aucune place certaine. Elles peuvent être excitées en l'absence des objets sensibles, par la seule imagination, ou par la réflexion de l'esprit. On a beau imaginer et considérer le plaisir du goût et celui d'une .odeur exquise, ou la douleur de la goutte, on n'en fait pas naître pouf cela le sentiment. Un homme qui veut exprimer le mal que lui fait la goutte, ne dira pas qu'elle lui cause de la tristesse , mais de la douleur; et aussi ne dira-t-il pas qu'il ressent une grande joie dans la bouche, en bbvant une liqueur délicieuse, mais qu'il y ressent un grand plaisir. Un homme sait qu'il est atteint de ces sortes de maladies moi-telles, qui ne sont point douloureuses; il ne sent point de douleurs, et toutefois il est plongé dans la tristesse. Ainsi ces choses sont fort différentes. Cest pourquoi nous avons rangé le plaisir et la douleur avec les sensations, et nous mettrons la joie et la tristesse , ayec les passions, dans l'appétit.

Il est aisé maintenant de marquer toutes nos sensations. Il y a celles des cinq sens : il y a le plabir et la douleur. Les plaisirs ne sont pas tous. d'une même espèce, et nous en ressentons de fort différents^ nonseulement en plusieurs sens, mais dans le même. Il en faut dire autant des douleurs. Celle de la migraine ne ressemble pas à celle de la colique ou de la goutte. Il y a certaines espèces de douleurs qui refiennent et cessent tous les jours : et c'est la faim et la soif.

Parmi nos sens, quelques-uns ont leur organe double ; nous avons 4leux yeux, deux oreilles, deux narines; et la sensation peut êtte exer-

oée par ces organes conjointement^ ou séparément. Quand ils agissent conjointement } la sensation est un peu plus forte. On voit mieux de deux yeux ensemble que d'un seul, encore qu'il y en ait qui ne remarquent guère cette différence.

Quelques-unes de nos sensations nous font sentir d'où elles nous viennent, et d'autres ne font point ces effets en nous. Quand nous sentons la douleur de la goutte, ou de la migraine, ou de la colique, nous sentons bien la douleur dans une certaine partie ; mais nous ne sentons pas d'où le coup y vient. Mais nous sentons assez de quel c&té nous viennent les sons et les odeurs. Nous sentons par le toucher ce qui nous arrête, ou ce qui nous cède. Nous rapportons naturellement à certaines choses le bon et le mauvais goût. La vue surtout rapporte toujours et fort promptement d'un certain côté, et à un certain objet, les couleurs qu'elle aperçoit.

De là s'ensuit que nous devons encore sentir en quelque façon la figure et le mouvement de certains objets; par exemple, des corps colorés. Car en ressentant, comme nous faisons au premier abord, de quel côté nous en vient le sentiment , parce qu'il vient de plusieurs côtés et de plusieurs points, nous en apercevons l'étendue; parce qu'ils sont réduits à certaines bornes, au delà desquelles nous ne sentons rien, nous sommes frappés de leur figure : s'ils changent de place, comme un flambeau qu'on porte devant nous, nous en apercevons le mouvement; ce qui arrive principalement dans là vue, qui est le plus clair et le plus distinct de tous les sens.

Ce n'est pas que l'étendue, la figure et le mouvement, soient par eux-mêmes visibles, puisque l'air, qui a toutes ces choses, ne l'est pas : on les appelle aussi visibles par accident, à cause qu'elles ne le sont que par les couleurs.

Delàvientladistinction des choses sensibles par elles-mêmes, comfflô les couleurs, les saveurs et ainsi du reste; et sensibles par accident, comme les grandeurs, les figures et le mouvement.

Les choses sensibles par accident s'appellent aussi sensibles con^' muns, parce qu'elles sont communes à plusieurs sens. Nous ne seïï' tons pas seulement par la vue, mais encore par le toucher, une certaine étendue, et une certaine figure dans nos objets; et quand uo^ chose que nous tenons échappe de nos mains, nous sentons par c^ moyen en quelque façon qu'elle se meut. Mais il faut bien remarque^ que ces choses ne sont pas le propre objet des sens, ainsi qu'il a été dit- Il y a donc sensibles communs, et sensibles propres. Les sensible^ pro[)res sont ceux qui sont particuliers à chaque sens, comme les cou" leurs à la vue, le son à Touïe ; et ainsi du reste. Et les sensibles com^ muns sont ceux dont nous venons de parler, qui sont communs à plu-' sieurs sens.

On pourroit examiner si c'est une opération des sens qui nous fait apercevoir d'où nous vient le goût et l'étendue, la figure et le mouvement de l'objet; car peut-être que ces sensibles communs appartiennent à quelque autre opération qui sejointàcelle des sens. Mais je neveux point encore aller à ces précisions; il me suffit ici d'avoir observé que

Il perception de ces sensibles communs ne se sépare jamais d'avec les sensations. ■ >

11 reste encore deux remarques à faire sur les sensations; ^

La première c'est que, toutes différentes qu'elles sont, ily a en Pâme une faculté de les réunir. Car rexpérience nous apprend qu^l ne se fait qu'un seul objet sensible de tout ce qui nous frappe' ensemble, même par des sens différents , surtout quand le coup vient du même endroit. Ainsi quand je vois le feu d'une certaine couletir, que je ressens- le chaud qu'il me cause, et que j'entends le bruit qu'il fait, nonr-seule* ment je Vois cette couleur, je ressens cette chaleur et j'entetids ce bruit ; mais je ressens ces sensations différentes comme venant du'même feu.

Cette faculté de l'âme qui réunit les sensations, soit qu'elle soit seulement une suite de ces sensations , qui s'unissent naturellement quand elles viennent ensemble, ou qu'elle fasse partie de Timaginative, dont nous allons parler, cette faculté, dis-je, quelle qu'elle soit, en tant qu'elle ne fait,qu'un seul objet de tout cq qui frappe ensemble nos sens, est appelée le sens commun : terme qui se transporte aux opé<rations de l'esprit, mais dont la propre signification est celle que nous venons de remarquer.

La seconde chose qu'il faut observer dans les sensations , c'est qu'après qu'elles sont passées elles laissent dans Tâme une image d'ellesr mêmes et de leurs objets; c'est ce qui s'appelle imaginer.

Que l'objet coloré que je regarde se retire, que le bruit que j'entends s'apaise, que je cesse de boire la liqueur qoi m'a donné du plaisir, que le feu qui m'échauffoit soit éteint, et que le sentiment du froid aii succédé si vous voulez à la place, j'imagine encore en moi-même eut te couleur, ce bruit, ce plaisir et cette chaleur; tout cela moins vif à la vérité, que lorsque je voyois ou que j'entendois, quo je goûtois ou que je sentois actuellement, mais toujours de môme nature.

Bien plus, après une entière et longue interruption de ces sentiments, ils peuvent se renouveler. Le même objet coloré, le même son, le même plaisir d'Une bonne odeur ou d'un bon goût, me revient à diverses reprises, ou en veillant ou dans les songes; et cela s'appelle mémoire ou ressouvenir. Et cet objet me revient à l'esprit tel que les sens le lui avoient présenté d'abord , et marqué des mêmes caractères dont chaque sens l'avoitpour ainsi dire affecté, si ce n'est qu'un long temps les fasse oublier.

Il est aisé maintenant d'entendre ce que c'est qu'imaginer. Toutes les fois qu'un objet une fois senti parle dehors demeure intérieurement, ou se renouvelle dans ma pensée avec l'image de la sensation qu'il a causée à mon âme, c'est ce que j'appelle imaginer: par exemple, quand ce que j'ai vu, ou ce que j'ai ouï, dure, ou me revient dans les ténèbres bu dans le silence; je ne dis pas que je le vois ou que je l'entends, mais que je l'imagine.

La faculté de l'âme où se fait cet acte s'appelle Imaginative, ou fantaisie, d'un mot grec qui signifie à peu près la même chose, c'estràdire , se faire une image.

L'imagination d'un objet est toujours plus foible que la sensation^ parce que l'image dégénère toujours de la vivacité de l'original.

On entend par là, tout ce qui regardé les' sensations. Elles naissent fondaines eiyiv^s à la présence. des objets sensibtes : colley «mi ^re* gardent le même objet, quoiqu'elles viennent de divers sen9^;:Sj9] ja^* nissent ensemble, et sont rapportées à l'objet qui lei^a.f^itiD^JLrer^Dfia:, après, qu'elles sont pasaéôs) ellea s» coasecirent el se irenOMveUent pas leur image. ,i ;. i

Vbilà cequi a donné lieu à.la célèbre distinction dee«ltf)^exléi^$^iut et intérieurs.

On appelle sens eitérieur ^dui dont l'organe parolt au dehors, «|| qui demande, un objet externe aotufillement présent»

llels sont, les cinq sens que chacua- connott. On Toit les yeuxt^lfi oreiUes, et les. autres organes des^sens; et on ne peut ni yoii;^ niei^, ni sentir en aucune sorte qne^ les objets extérieurs dont œs oi^aaes peuvent être frappés,.. ne soient présents en la maaiàre. qu'il .Geavient.

On appelle sens intérieur celui dont les organes ne paroijss^ pa% et qui ne demande pas ui^ objet externe astuellement présent OnTaagt ordinairement parmi les sens intérieurs cette Cacultéqui réunit lés sensations qu'on appelle le sens commun, et celle qui. les conserve ou les renouvelle, c'est-à-dire l'imaginative.

On peut douter du sens commun, pfeirce que oe sentiment qui r réunit, par exemple, les diverses sensations que le feu nous cause, et les rapporte à un seul objet, se fait seulement à la présence de l'objet même, et dans le même moment que les sens extérieurs .agissent; mais pour l'acte d'imaginer, qui continue après que les sens extérieurs cessent d'agir, il appartient sans difficulité au sens intérieur.

Il est maintenant aisé de bien connoîure la nature de cet acte, et on ne peut trop s'y appliquer.

La vue et les autres sens extérieurs nous fant apercevoir cej;tain&ebjets hors de nous ; mais outre cela nous les pouvons apepcevoir au dedans de nous, tels que les sens extérieurs jies font sentir , loi;s. xnAm'e qu'ils ont cessé d'agir. Par exemple, je fais ici un triangle A, -et je le vois de mes yeux. Que je les ferme , je vois encore ue même triaxigle intérieurement tel que ma vue me Ta fait sentir, de mÂme couleur v. de même grandeur et de même situation ; c'est ce qui s'appelle imagiaer un triangle.

Il y a pourtant une différence; o'est, comme il a été dit, que cette eontinuation de la sensation, se faisant par une image, ne peut pas être si vive que la sensation elle-même, qui se fait à la présecce èfituelle de l'objet, et qu'elle s'affbiblit de plus en plus avec le temps.

Cet acte d'imaginer accompagne toujours Taotion des sens extérieurs. Toutes les fois que je vois, j'imagine en même temps; et il est assez mal aisé de it^istinguer ces deux actes dans le temps que la vue agit. Mais ce qui nous en marque la distinction c'est que, même en cessant de voir, je puis continuer à imaginer, et cela c'est voir enoore en quelque façon la chose même, telle que je la voyois, lorsqu'elle étoit présente à mes yeux.

ainsi nous pouvons dire en général, qulmaginer une ohoMt c'ait

<:ontinuer de la sentir, moins vivement toutefois, et d'une antre sorte que lorsqu'elle étoit actuellement présente aux sens extérieurs.

De là vient qu'en imaginant un -objet, on l'imagine toujours d'une certaine grandeur, d'une certaine figure, avec de certaines qualités sensibles, particulières et déterminées t par eiemple biancbe ou noire, dure ou molle, froide ou chaude; et cela en tel et tel degré, c'est-àdire plus ou moins, et ainsi du reste.

Il faut soigneusement observer, qu'en imaginant, nous n'ajoutons que de^^a durée aut choses que les sens nous apportent. Pour le reste, l'imagination . au lieu d'yajouter, le diminue ; les imagesqui nous restent de la .^nsàtion , n'étant jamais aussi vives que la sensation elle même.

Voilà ce qui s'appelle imaginer. C'est ainsi que l'âme conserve les images des objets qu'elle a sentis; et telle est enfin cette faculté qu'on ^pelle imeginative.

Et il ne faut pas oublier que lorsqu'on appelle sens intérieur , en Topposant à l'extérieur, ce n'est pas que les opérations de l'un et de l'autre sens ne se fasseat au dedans de l'âme. Mais, comme il a été dit, c'est, premièrement, que -les organes des sens extérieurs sont au dehors, par exemple les yeux, les oreilles, la langue et le reste; au lieu qu'il ne parolt point au dehors d'organe qui serve à imaginer: et secondement, que quand on exerce'les sens ex teneurs, on se sent actuellement frappé par l'objet corporel qui est au dehors, et qui pour cela doit être présent; au lieu que l'imagination est affectée de l'objet, soit qu'il soit ou qu'il ne soit pas présent, et même quand il a cessé d'être absolument, pourvu qu'une fois il ait été bien senti. Ainsi je ne puis voir ce triangle dont nous parlions -qu'il ne soit actuellement présent; mais je puis l'imaginer, même après l'avoir eff'acé ou éloigné de mes yeux.

Yoiià ce qui regarde les sens, tant intérieurs qu'extérieurs, et la différence des uns et des autres.

De ces sentiments intérieurs et extérieurs, et principalement des plaisirs et de la douleur, naissent en l'âme certains mouvements qiie nous appelons passions.

Le sentiment du plaisir nous touche très-vivement quand il est présent, et nous attire puissamment, quand il ne l'est pas. Et le sentiment de ladoaleur fait un effet tout contraire. Ainsi partout où nous ressentons ou imaginons le plaisir et la douleur, nous sommes attirés ou rebutés. C'est ce qui nous donne de l'appétit pour une viande agréable, et de la répugnance pour une viande dégoûtante. Et tous les autres plaisirs, aussi bien que toutes les autres douleurs, causent en nous des appétits ou des répugnances de même nature, où la raison n'a aucune part.

Ces appétits, ou ces répugnances et aversions, sont appelés mouvements de l'âme : non qu'elle change de place, ou qu'elle se trans- ^rte d'un lieu à un autre; mais c'est que, comme le corps s'approche ou s'éloigne en se mouvant, ainsi l'Ame, avec ses appétits ou aver- 110118, s'unit avec les objets ou s'en sépare.

Ces choses étant posées, nous pouvons définir la passion, un mouvement de l'âme qui, touchée du pbisir on de la douleur ressentie ou

imaginée dans un objet, le poursuit ou s'en éloigne. Si j*ai faim je cherche avec passion la nouriture nécessaire; si je suis brûlé par le feu, j'ai une forte passion de m'en éloigner.

On compte ordinairement onze passions, que nous allons rapporter . et définir par ordre.

L'amour est une passion de s'unir à quelque chose. On aime une nourriture agréable, on aime l'exercice de la chasse. Cette passion fait qu'on aime de s'unir à ces choses, et de les avoir en sa puissance.

La haine, au contraire, est une passion d'éloigner de nous quelque chose; je hais la douleur, je hais le travail, je hais une médecine pour son mauvais goût; je hais un tel homme qui me fait du mal, et mon esprit s'en éloigne naturellement.

Le désir est une passion qui nous pousse à rechercher ce que nous aimons, quand il est absent.

L'aversion, autrement nommée la fuite ou l'éloignement, est une passion d'empêcher que ce que nous haïssons ne nous approche.

La joie est une passion par laquelle l'âme jouit du bien présent, et s'y repose.

La tristesse est une passion par laquelle l*ftme , tourmentée du mal présent, s'en éloigne autant qu'elle peut, et s'en afflige.

Jusques ici les passions n'ont eu besoin, pour être excitées, que de ; la présence ou de l'absence de leurs objets. Les cinq autres y ajoutent .la difficulté.

L'audace, ou la hardiesse, ou le courage, est une passion par la> quelle l'âme s'efforce de s'unir à l'objet aimé, dont l'acquisition est difficile.

La crainte est une passion par laquelle l'âme s'éloigne d'un mal difficile à éviter.

L'espérance est une passion qui naît en l'âme, quand l'acquisition de l'objet aimé est possible quoique difficile ; car lorsqu'elle est aisée ou assurée, on en jouit par avance, et on est en joie.

Le désespoir, au contraire, est une passion qui natt en l'âme, quand l'acquisition de l'objet aimé paroU impossible.

La colère est une passion par laquelle nous nous efforçons de repousser avec violence celui qui nous fait du mal , ou de nous en venger.

Cette dernière passion n'a point de contraire; si ce n'est qu'on veuille mettre parmi les passions, l'inclination de faire du bien à qui nous oblige. Mais il la faut rapporter à la vertu, et elle n'a pas l'émotion ni le trouble que les passions apportent.

Les six premières passions, qui ne présupposent dans leurs objets que la présence ou l'absence, sont rapportées par les anciens philosophes à l'appétit qu'ils appellent concupiscible. Et pour les cinq dernières, qui ajoutent la difficulté à l'absence ou à la présence de TcIh jet, ils les rapportent à l'appétit qu'ils appellent irascible.

Ils appellent appétit concupiscible celui où domine le désir ou la concupiscence; et irascible celui ou domine la colère. Cet appétit a toujours quelque difficulté à surmonter, ou quelque efibrt à faire, et c'est ce qui émeut la colère.

L'appétit irascible seroit peut-être appelé plus convenablement courageux. Les Grecs, qui ont fait les premiers cette distinction d'appétits, eipriment par un même mot la colère et le courage : et il est naturel de nommer appétit courageux, celui qui doit surmonter les difficultés.

Et on peut joindre les deux expressions d'irascible et de courageux, parce que la colère est née pour exciter et soutenir le courage.

Quoi qu'il en soit, la distinction des passions en passions dont l'objet est Tfigtsdé simplement comme présent ou absent; et des passions où la difficulté se trouve jointe à la présence ou à l'absence , est indubitable.

Et quand nous parlons de difficulté, ce n'est pas qu'il faille toujours mettre, dans les passions qui la présupposent, un jugement exprès de l'entendement, par lequel il juge un tel objet difficile à acquérir : mais c'est, comme nous verrons plus amplement en son lieu, que la nature a revêtu les objets dont l'acquisition est difficile, de certains caractères propres, qui par eux-mêmes fçnt sur l'esprit des impressions et des imaginations différentes.

Outre ces onze principales passions, il y a encore la honte, l'envie, l'émulation, l'admiration et l'étonnement, et quelques autres semblables; mais elles se rapportent à celles-ci. La honte est une tristesse ou une crainte d'être exposé à la haine et au mépris pour quelque faute, ou pour quelque défaut naturel, mêlée avec le désir de la couvrir, ou de nous justifier. L'envie est une tristesse que nous avons du bien d'autrui, et une crainte qu'en le possédant, il ne nous en prive, ou un désespoir d'acquérir le bien que nous voyons déjà occupé par un autre avec une forte pente à haïr celui qui semble nous le détenir. L'ému^ lation qui naît en l'homme de cœur, quand il voit faire aux autres de grandes actions, enferme l'espérance de les pouvoir faire, parce que ies autres les font, et un sentiment d'audace qui nous porte à les entreprendre avec confiance. L'admiration et Tétonnement comprennent en eux ou la joie d'avoir vu quelque chose d'extraordinaire, et le désir d'en savoir les causes aussi bien que les suites, ou la crainte que sous cet objet nouveau il n'y ait quelque péril caché, et l'inquiétude causée par la difficulté de le connoUre : ce qui nous rend comme immobiles et sans action; et c'est ce que nous appelons être étonné.

L'inquiétude, les soucis, la peur, l'effroi, l'horreur et l'épouvante, ne sont autre chose que les degrés différents et les différents effets de la crainte. Un homme mal assuré du bien qu'il poursuit ou qu'il possède, entre en inquiétude. Si les périls augmentent, ils lui causent de fâcheux soucis;. quand le mal presse davantage, il a peur; si la peur le trouble et le fait trembler , cela s'appelle effroi et horreur : que si elle le saisit tellement, qu'il paroisse comme éperdu, cela s'appelle épouvante.

Ainsi il paroît manifestement, qu'en quelque manière qu'on prenne les passions, et à quelque nombre qu'on les étende, elles se réduisent toujours aux onze que nous venons d'expliquer.

Et même nous pouvons dire, si nous consultons ce qui se passe en nous-mêmes, que nos autres passions se rapportent au seul amour, et

qu'il les enferme ou les excite toutes. La haine qu'on a pour quelque o%jet, ne vient que de l'amour qu'on a pour un autre. Je ne hais la •odaladie, que parce que j'aime la santé. Je n'ai d'aversion pour quel- -qu'un, que parce qu'il m'est un obstacle à posséder ce que j'aime. Le désir n'est qu'un amour qui s'étend au bien qu'il n'a pas, comme la joie est un amour qui s'attache au bien qu'il a. La fuite et la tristesse sont un amour qui s'éloigne du mal par lequel il est privé de son bien, et qui s'en afflige. L'audace est un amour qui entreprend , pour posséder l'objet aimé, ce qu'il y a de pliis difficile; et la crainte un amour qui se voyant menacé de perdre ce qu'il recherche, est troubl^ de ce péril. L'espérance est un amour qui se flatte qu'il possédera l'objet aimé ; et le désespoir est un amour désolé de ce qu'il s'en voit privé à jamais : ce qui cause un abattement tlont on ne peut se relever. La colère est \m amour irrité de ce qu'on lui veut àier son bien, et s'effbrce de le défendre. Enfin ôtez l'amour, il n'y a plus de passions; et posez Tamour, vous les faites naître toutes.

- Quelques-uns pourtant ont parlé de l'admiration, comme de la première des passions, parce qu'elle natt en nous à la première surprise que nous cause un objet nouveau, avant que del'airoeroude le haïr; mais À cette surprise en demeure à la simple admiration d'une chose qui parott nouvelle, elle ne fait en nous aucune émotion ni aucune passion par conséquent; que si elle nous cause quelque émotion, nous avons remarqué comme elle appartient aux passions que néas avons expliquées Ainsi il faut persister à mettre l'amour la première des passions, et la source de toutes les autres.

Voilà ce qu'un peu de réflexion sur nous-mêmes nous fera connoltre de nos passions, autant qu'elles se font sentir à l'Ame.

Il faudroit ajouter seulement qu'elles nous empêchent de bien raisonner , et qu'elles nous engagent dans le vice , si elles ne sont réprimées. Mais ceci s'entendra mieux quand nous aurons défini les opérations intellectuelles.

Les opérations intellectuelles sont celles qui sont élevées au-dessus des sens.

Disons quelque chose de plus précis. Ce sont celles qui ont pour objet quelque raison qui nous est connue.

J'appelle ici raison l'appréhension ou la perception de quelque chose de vrai, ou qui soit réputé pour tel. La suite va faire entendre tout ceci.

Il y a deux sortes d'opérations intellectuelles : celles de l'entendement 6t celles de la volonté.

L'une et l'autre a pour objet quelque raison qui nous est connue. Tout ce que j'entends est fondé sur quelque raison : je ne veux rien, que fé ne puisse dire pour quelle raison je le veux.

Il n'en est pas de même des sensations, comme la suite le fera parottre à qui y prendra garde de près. Disons, avant toutes choses, ce <iui appartient à l'entendement.

L'entendement est la lumière que Dieu nous a donnée pour nous conduire. On lui donne divers noms : en tant qu'il invente et qu'il pénè-

tre, il s'a]^Ue esprit; en tant qu'il juge et qu'il dirige aa vrai et ail )

bien, il s'appelle raison et jugement.

Le vrai caractère de l'homme, qui le distingue bi fort des autres ani*omaux, c'est d'être capable de raison. 11 est porté naturellement à rendre raison de ce qu'il fait. Ainsi le vrai homme sera celui qui peut rendre bonne raison de sa conduite.

La raison en tant qu'elle -nous détourne du vrai mal de l'homme, qui est le péc^é, s'appelle conscience.

Quand notfe conscience nous reproche le mal que nous avons fàit^u cela s'appelle syndérèse, oa remords de conscience.

La raison nou5 est donnée pour nous élever au-dessus des sens et dec l'imagination. La raison qui les suit et s'y assei^vit, est une raison cor> i rompae, qui n^ mérite plus le nom de raison.

Voilà en général ce que c'est que l'entendement. Mais nous le coo- i cevrons mieux quand nous aurons exactement défini son opération.

Entendre', «i'est connoUre le vrai et le faux , et discerner l'un d'avec l'aatte*' Par' exempple, entendre ce quer c'est qu'un triangle, c'est con- . nottre cette vérité, que c'est une figure à trois côtés; ou, parce que ce mot de triangle pris absolument est affecté au triangle rectiiigne, en^ tendre ce que c'est qu'un triangle, c'est entendre que c'est une figure. i terininée de trois ligiies droites.

Par cette définition, je connois la nature de l'entendement, et sa différence d^avee les sens.

LeA iéné donnent lieu à la connoissance de la vérité; mais ce n'est pstf paF eux précisément que je la connois.

Quand je vois les arbres d'une longue allée, quoiqu'ils soient tous à peu près égaux, se diminuer peu à peu à mes yeux, en sorte que la* diminution commence dès lé second, et se continue à proportion de l'éloignement ; quand je vois uni, poli et continu, ce qu'un microscope i me iàit voir rud«, inégal et séparé; quand je vois courbe à traver»: Teaù un bftton c^ae je sais d'ailleurs être droit; quand, emporté dan»; Qfi batettO "par « 2 mouvement égal, je me sens comme immobile avaCrtout ce qu> est (iins le vaisseau, pendant que je vois le reste, qui est pourtant immol^^ie, comme s'enfuyant de moi , en sorte que j'applique mdn mouvement i^ ies ehosm immobiles, et leur immobilité à moi qui remue : ces choses et mille autres de môme nature, où les senaont'. besoin d*être redressés, me font voia que c'est par quelque autre làcuHé que je connois la vérité, et que je la discerne de la fausseté.

Et eela ne se trouve pas seulement dans les sensibles que nous avons appelés communs; mais encore dans ceux qu'on appelle propres. H m^rrive souvent de voir sur certains objets certaines couleurs ou cartdnes taches, qui ne proviennent point des objets mêmes, mais du mOieu à travers lequel je les regarde, ou de l'altération de mon organe. Ainsi des yeux remplis de bile font voir tout |aune ; et eux-mêmes, éldouis pour avoir été trop arrêtés sur le soleil , font voir après csIa diverses couleurs, ou en Tair, ou sur les objets, que l'on n'y verrait nullemont sans cette altération. Souvent je sens dans l'oreille des bniite iM^m^'^Nf à ceux que me cause l'air agité par certains corps, san«

* néanmoins qu'il le soit. Telle oâeur parott bonne à l'un, et désagréable

à l'autre. Les goûts sont différents, et un autre trouvera toujours amer ce que je trouve toujours doux. Moi-même je ne m'accorde pas toujours avec moi-même ; et je sens que le goût varie en moi autant par la propre disposition de ma langue j que par celle des objets mêmes. C'est à la raison à juger de ces illusions des sens , et c'est à elle par conséquent à connottré la vérité.

De plus, les sens ne m'apprennent pas ce qui se fait dans leurs organes. Quand je regarde, ou que j'écoute, je ne sens ni l'ébranlement qui se fait dans le tympan que j'ai dans l'oreille, ni celui des nerfs optiques qui répondent au fond de l'œil. Lorsqu'ayant les yeux blessés, ou le goût malade, je sens tout amer, et je vois tout jaune, je ne sais point par la vue ni par le goût l'indisposition de mes yeux ou de ma langue. J'apprends tout cela par les réflexions que je fais sur les organes corporels, dont mon seul entendement me fait connoltre les usages naturels avec leurs dispositions bonnes ou mauvaises.

Les sens ne me disent pas non plus ce qu'il y a dans leurs objets de capable d'exciter en moi les sensations. Ce que je sens quand je dis, J'ai chaud, ou. Je brûle, sans doute n'est pas la même cbose que ce que je conçois dans le feu quand je l'appelle chaud et brûlant. Ce qui me fait dire, J'ai chaud, c'est un certain sentiment que le feu, qui ne sent pas, ne peut avoir; et ce sentiment, augmenté juqu'à la douleur, me fait dire que je brûle.

Quoique le feu n'ait en lui-même ni le sentiment ni la douleur qu'il excite en moi, il faut bien qu'il ait en lui quelque chose capable de l'exciter. Mais ce quelque chose que j'appelle -la chaleur du feu, n'est point connu par les sens; et si j'en ai quelque idée, elle me vient d'ailleurs.

Ainsi les sens ne nous apportent que leurs propres sensations, et laissent à l'entendement à juger des dispositions qu'ils marquent dans les objets. L'ouïe m'apporte seulement les sons, et le goût l'amer et le doux : comment il faut que l'air soit ému pour causer du bruit; ce qu'il y a dans les viandes qui me les fait trouver amères ou douces, sera toujours ignoré, si l'entendement ne le découvre.

Ce qui se dit des sens, s'entend aussi de l'imagination, qui, comme nous avons dit, ne nous apporte autre chose que des images de la sensation, qu'elle ne surpasse que dans la durée.

Et tout ce que l'imagination ajoute à la sensation, est une pure illusion , qui a besoin d'être corrigée, comme quand, ou dans les songes, ou par quelque trouble, j'imagine les choses autrement que je ne les vois.

Ainsi, tant en dormant qu'en veillant, nous nous trouvons souvent remplis de fausses imaginations, dout le seul entendement peut juger. C'est pourquoi tous les philosophes sont d'accord qu'il n'appartient qu'à lui seul de connottré le vrai et le faux, et de discerner l'un d'avec l'autre.

C'est aussi lui seul qui remarque la nature des choses. Par la tu» nous sommes touchés de -^e qui est étendu, et de ce qui est en mov

Tement. Le seul entendement recherche et conçoit ce que c'est que d'être étendu , et ce que c'est d'être en mouvement.

Par la même raison, il n'y a que l'entendement qui puisse errer. ' A proprement parler, il n'y a point d'erreur dans le sens, qui fait toujours ce qu'il doit, puisqu'il est fait pour opérer selon les disposition! non-seulement des objets, mais des organes. C'est à l'entendement, qui doit juger des organes mêmes ; à tirer des senf^tions les conséquences nécessaires; et s'il se laisse surprendre, c'est lui qui se trompe.

Ainsi il demeure pour constant que le vrai effet de l'intelligence, c'est de counoltre le vrai et le faux, et de les discerner l'un et l'autre.

C'est ce qui ne convient qu'à l'entendement , et ce qui montre en quoi il diffère tant des sens, que de l'imagination.

Mais il y a des actes de l'entendement qui suivent de si près les sensations, que nous les confondons avec elles, à moins d'y prendre garde fort exactement.

Le jugement que nous faisons naturellement des proportions, et de l'ordre qui en résulte, est de cette sorte.

Connoltre les proportions et l'ordre , est l'ouvrage de la raison qui compare une chose avec une autre, et en découvre les rapports.

Le rapport de la raison et de l'ordre est extrême. L'ordre ne peut être remis dans les choses que par la raison, ni être entendu que par elle. ! Il est ami de la raison , et son propre objet.

Ainsi on ne peut nier qu'apercevoir les proportions, apercevoir l'ordre, et en juger, ne soit une chose qui passe les sens.

Par la même raison, apercevoir la beauté, et en juger, est un ou* vrage de l'esprit, puisque la beauté ne consiste que dans l'ordre, l c'est-à-dire dans l'arrangement et la proportion. i

De là vient que les choses qui sont les moins belles en elles-mêmes, reçoivent une certaine beauté quand elles sont arrangées avec de justes proportions et un rapport mutuel.

Ainsi il appartient à l'esprit, c'est-à-dire à l'entendement, de juger .de la beauté; parce que juger de la beauté, c'est juger de l'ordre, de la proportion et de la justesse, choses que l'esprit seul peut apercevoir.-

Ges choses présupposées, il sera aisé de comprendre qu'il nous arrive souvent d'attribuer aux sens ce qui appartient à l'esprit.

Lorsque nous regardons une longue allée; quoique tous les arbres • décroissent à nos yeux à mesure qu'ils s'en éloignent, nous les jugeons tous égaux. Ce jugement n'appartient point à l'œil, à l'égard duquel ces arbres sont diminués. Il se forme par une secrète réflexion de l'esprit, qui, connoissant naturellement la diminution que cause l'éloignement dans les objets, juge égales toutes les choses, qui décroissen< également à la vue, à mesure qu'elles s'éloignent.

Mais encore que ce jugement appartienne à l'esprit; à cause qui] i est fondé sur la sensation , et qu'il la suit de près , ou plutôt qu'il nal arec elle, nous l'attribuons aux sens, et nous disons qu'on voit à l'eu, l'égalité de ces arbres, et la juste proportion de cette allée.

C'est aussi par là qu'elle nous plaît et qu'elle nous semble belle, et nous croyons voir pnr les yeux, plutôt qu'entendre par l'esprit cette

32 DE LA CONMOISSâNCE DE DIEU

beauté, parce qu'elle se présente à nous aussitôt que nous, jetons le» yeux sur cet agréable objet.

Mais nous savonfi d'ailleurs que la beauté, c'est-à-dire, la justesse, la proportion et l'ordre, ne s'aperçoit que par l'esprit, dont il.ne Jaut pas confondre l'opération avec celle du sens,, sous prétexte qu'elle raccompagne. . -.

Ainsi quand nous trouvons un bâtiment beau, c'est un jugement q^e . ous faisons sur la justesse et la proportion de toutes les parties,. en es rapportant les unes aux autres, et il y a dans ce jugement un rai- , onnement caché qm nous n'apercevons pas à cause qu'il se fait fort vite.

Nous avons donc beau dire que cette beauté se voit à^l'œil^ ouque., c'est un objet agréable aux yeux; ce jugement nous vient par ces sortes de réflexions secrètes, qui, pour être vives et promptes, et pour, suivre.^ de près les seosaiions, sont confondues avec elles. ... ;

Il en est de même de toutes les choses, dont la beauté nous frappjB d'abord. Ce qui nous fait trouver une couleur belle, c'és,t un jugemei^f , secret que nous portons en nous-mêmes de sa proportion avec notre œil qu'elle divertit.^ L'^s beaux tons, les beaux chants, les belles ca- dences ont la même proportion avec notre oreille. £n aitercevoif ^a justesse aussi pramptementque l'on touche l'ouïe, c'est ce qu'dn appelle., avoir Toreille bonne ; quoique pour parler exactement, il faliûtattribuer ce jugement à l'esprit^

Et une marque que cette justesse, qu'on attribue à rorej}le,.est un , ouvrage de raisonnement et de réflexion, c'est qu'elle Vacquiert ou i^ perfectionne par l'art. Il y a certaines règles qui, étant une fois connues, font sentir plus promptement la beauté de certains accorde. L'usage même fait cela tout seul; parce qu'en multipliant les réflexions, il les reiMl plus aiâées.et plus promptes. Et on dit qu'il ralfiae L'oreille,, , parce qu'il allie plus vite, avec les sons qui la frappent, le jugement que porter Pesprit sur la beauté des accords.

Les jugements que nous faisons en trouvant les cho^s grandes ou . petites, par rapjiort des unes aux autres, sont encore de même nature. , C'est par laque Ss dernier arbre d'une longue allée, qudque petit qu^il Tienne à nos yeji, nous paroit naturellement aussi grand que.lt pre-' nûer; et nous ne jugerions pas aussi sûrement de sa grandeur si le même arbre , étant seul dans une vaste campagne, ne pouvoit pas être : comparé à d'autres. i

Il y a donc en nous une géométrie naturelle, c'est-àrdire^ unesdeoM des proportions, qui nous fait mesurer les grandeurs en les comparant , les. unes aux autres, et concilie la vérité avec les apparences.

C'est ce qui donne moyen aux peintres de nous tromper dam Imui . perspectives. En imitant l'effet de l'éloignement et la diminution qu'ette cause proportionnellement dans les objets, ils nous font paroltre eB> foncé ou relevé ee qui est uni, éloigné ce qui est proche, et grand et qui est petit.

Cest «insi qui* sur un théâtre de vingt ou trente pieds, on oousiiit ptrtltre des aUées immenses. £t alors» si quelque homme vient à se montrer au dessus du dernier arbre de cette allée imaginaire, il nom

parott un géant, comme surpassant en grandeur cet arbre que la justesse des proportions nous fait égaler au premier.

Et par la même raison, les peintres donnent souvent une figure à leurs objets pour nous en faire paroître une autre. Ils tournent en losanges les pavés d*une chambre , qui doivent paroître carrés , parce que dans une certaine distance les carreaux effectifs prennent k nos yeux cette figure. Et nous voyons ces carreaux peints si bien carrés, que nous avons peine à croire qu'ils soient si étroits, ou tournés si obliquement, tant est forte l'habitude que notre esprit a prise de former ses jugements sur les proportions, et de juger toujours de même, pourvu qu'on ait trouvé Tart de ne rien changer dans les apparences.

Et quand nous découvrons par raisonnement ces tromperies de la perspective , nous disons que le jugement redresse les sens ; au lieu qu'il faudroit dire, pour parler avec une entière exactitude, que le jugement se redresse lui-même : c'est-à-dire, qu'un jugement qui suit l'apparence, est redressé par un jugement qui se fonde en vérité connue, et un jugement d'habitude par un jugement de réflexion expresse.

Voilà ce qu'il faut entendre pour apprendre à ne pas confondre avec les sensations, des choses de raisonnement. Miis comme il est beaucoup plus à craindre qu'on ne confonde l'imagination avec l'intelligence, il faut encore marquer les caractères propres de l'une et de l'autre.

La chose sera aisée , en faisant un peu de réflexion sur ce qui a été dit.

Nous avons dit, premièrement, que l'entendement connolt la nature des choses, ce que l'imagination ne peut pas faire.

II y a, par exemple, grande différence entre imaginer le triangle, et entendre le triangle. Imaginer le triangle, c'est s'en représenter un d'une mesure déterminée^ et avec une certaine grandeur de ses angles et de ses côtés, au lieu que l'entendre c'est en connoltre la nature, et savoir en général que c'est une figure à trois côtés, sans déterminer aucune grandeur ni proportion particulière. Ainsi, quand on entend un triangle, l'idée qu'on en a convient à tous les triangles, équiiatéraux, isocèles, ou autres, de quelque grandeur et proportion qu'ils soient : au lieu que le triangle qu'on imagine est restreint à une certaine espèce de triangle, et à une grandeur déterminée.

Il faut juger de la même sorte des autres choses qu'on peut imaginer et entendre. Par exemple imaginer l'homme, c'est s'en représenter on de grande ou de petite taille, blanc ou basané, sain ou malade : et l'entendre c'est concevoir seulement que c'est un animal raisonnable, sans s'arrêter à aucune de ces qualités particulières.

Il y a encore une autre différence entre imaginer et entendre. C*est qu'entendre s'étend beaucoup plus loin qu'imaginer. Car on ne peut imaginer que les choses corporelles et sensibles; au lieu que l'on peut entendre les choses tant corporelles que spirituelles, celles qui sont sensibles et celles qui ne le sont pas : par exemple. Dieu et l'ftme.

Ainsi ceux qui veulent imaginer Dieu et l'âme, tombent dans une granité erreur, parse qu'ils veulent imaginer ce qui n'est pas imaginable, c'est-à-dire ce qui n'a ni corps, ni figure, ni enfin rien de sible.

BOMUEl. - I S

Zk DE LA CONNOISSANCE D£ DIEU

A cela il faut rapporter les idées que nous avons de la bonté, de la Véii'ité, de la justice, de la sainteté, et les autres semblables, dans lesquelles il n'entre rien de corporel, et qui aussi conviennent, ou prinèipalémeàt, ou seulement aux choses spirituelles, telles que sont Dieu et r&me; de sorte qu'elles ne peuvent pas être imaginées, mais seulement entendues.

.Comme donc toutes les choses qui n'ont point de corps ne peuvent 6tre conçues que par la seule intelligence, il s'ensuit que Pentendeitient. s'étend plus loin que l'imagination.

Mais la différence essentielle entre imaginer et entendre, est celle qui est exprimée par la définition. C'est qu'entendre n'est autre chose que connoître et discerner le vrai et le faux; ce que l'imagination, qui suit simplement le sens, ne peut avoir.

Encore que ces deux actes d*imaginer et d'entendre soient si distingués, ils se mêlent' toujours ensemble. L'entendement ne définit poîitt le triangle ni le cercle, que l'imagination ne s'en figure un. Il se mêlé des images sensibles dans la considération des choses les plus spirituelles; par exemple, de Dieu et des âmes: et quoique nous les rejetiens de notre pensée, comme choses fort éloignées de l'objet que nous .contemplons, elles ne laissent pas de le suivre.

Il se forme souvent aussi dans notre imagination des figures bizarres et capricieuses, qu'elle ne peut pas forger toute seule, et où il fout qu'elle soit aidée par l'entendement. Les centaures, les chimères, et lès autres compositions de cette nature, que nous faisons et défaisons quand il nous plaît, supposent quelque réflexion sur les choses dxiïèrentes dont elles se forment, et quelque comparaison des unes avec les autres; ce qui appartient à l'entendement. Mais ce même entendement, qui donne occasion à la fantaisie de former et de lui présenter ces assemblages monstrueux, en connoît la vanité.

L'imagination, selon qu'on en use, peut servir ou nuire à l'intelligence.

Le bon usage de Timagination est de s'en servir seulement pour rendre Tesprit attentif. Par exemple quand en discourant de la nature du cercle et du carré, et des proportions de l'un avec l'autre, je m'en figure un dans l'esprit, cette image me sert beaucoup à empêcher les disttàcîions, et à fixer ma pensée sur ce sujet.

Le mauvais usage ds l'imagination, est de la laisser décider; ce qui arrive principalement à ceux qui ne croient rien de véHtable que ce iqui est imaginable et sensible. Erreur grossière, qui confond l'imagination et le sens avec l'entendement.

Aussi l'expérience fait-elle voir qu'une imagination trop vive étouffe le raisonnement et le jugement.

Il faut donc employer l'imagination et les images sensibles seulement pour nous recueillir en nous-mêmes , en sorte que la raison préside toiqours.

Par là se peut remarquer la différence entre les gens d'imagination, elles gens d'esprit ou d'entendement. Mais il faut auparavant démdler réquivoque de ce terme, esprit.

L'esprit s'étend quelquefois tant à Pimagi nation qu'à Tentendement, et en un mot à tout ce qui agit au dedans de nous. Ainsi quand nous avons dit qu'on se figuroit dans l'esprit un cercle ou un carré, le mot d'esprit signifioit là l'imagiiiation.

Mkis la signification la plus ordinaire du mot d'esprit, est de le prendre pour entendement : ainsi un homme d'esprit, et un homme d'entend^nent, est à peu près la môme chose, quoique le mot d'entendement marque un peu plus ici le bon jugement.

Cela supposé, la différence des gens d'imagination et des gens d'esprit est évidente. Ceux-là sont propres à retenir et à se représenter vivement les choses qvii frappent les sens. Ceux-ci savent démêler le vrai d'avec le faux, et juger de l'un et de l'autre.

Ces deuzqu^lités des hommes se remarquent dans leurs discours et dans leu r cond ui te . •

Les premiers sont féconds en descriptions, en peintures vives, en comparaisons, et autres choses semblables que les sens fournissent. Le bon esprit donne aux autres un fort raisonnement avec un discernement exact et juste qui produit des paroles propres et précises.

Les premiers sont passionnés et emportés, parce que l'imagination, qui prévaut en eux, excite naturellement et nourrit les passions. Les autres sont réglés et modérés, parce qu'ils sont plus disposés à écouter la raison, et à la suivre.

Un homme d'imagination est fécond en expédients, parce que la mémoire qu'ila fort vive, et les passions fort ardentes, donnent beaucoup de mouvement à son esprit. Un homme d'entendement sait mieux prendre son parti, et agit avec plus de suite. Ainsi l'un trouve ordinairement plus de moyens pour arriver à une fin, l'autre en fait un meilleur choix et se soutient mieux.

Comme nous avons remarqua que l'imagination aide beaucoup i'inte'.ligence, il est clair que, pour faire un habile homme, il faut de l'un et de l'autre. Mais, dans ce tempérament, il faut que l'intelligence et le raisonnement prévalent.

Et quand nous avons distingué les gens d'imagination .d*avec les gens d'esprit, ce n'est pas que les premiers soient tout à fait destitués de raisoonement , ni les autres d'imagination. Ces deux choses vont toujours ensemble; mais on définit les hommes par la partie qui domine en eux.

Il faudroit parier ici des gens de mémoire, qui est comme un troisième caractère entre les gens de raisonnement et les gens d'imagination. La mémoire fournit beaucoup au raisonnement; mais elle appartient à l'imagination, quoique dans l'usage ordinaire on appelle gens d'imagination ceux qui sont inventifs, et gens de mémoire ceux qui retiennent ce qui est inventé par les autres.

Après avoir séparé l'intelligence d'avec les sens et l'imagination, il iaut maintenant considérer quels sont les actes particuliers de l'inteUigence.

C'est autre chose d'entendre la première fois une vérité, autre chose delà rappeler à notre esprit après l'avoir sue. L'entendre la première

fois, s'appelle entendre simplement, concevoir, apprendre : et la rappeler dans son esprit, s'appelle se ressouvenir.

On distingue la mémoire qui s'appelle imaginative, où se tiennent les choses sensibles et les sensations, d'avec la mémoire intellectuelle, par laquelle se retiennent les vérités et les choses de raisonnement et d'intelligence.

On distingue aussi entre les pensées de l'âme qui tendent directement aux objets, et celles où elle se retourne sur elle-même et sur ses propres opérations, par cette manière de penser qu'on appelle réflexion.

Cette expression est tirée des corps, lorsque, repoussés par d'autres corps qui s'opposent à leur mouvement, ils retournent, pour ainsi dire, sur eux-mêmes.

Par la réflexion, l'esprit juge des objets , des sensations, enfin de lui-même et de ses propres jugeibents, qu'il redresse T)u qu'il confirme. Ainsi il y a des réflexions qui se font sur les objets et les sensations simplement, et d'autres qui .se font sur les actes mêmes de l'intelligence, et celles-là sont les plus sûres et les meilleures.

Mais ce qu'il y a de principal en cette matière, est de bien entendre les trois opérations de l'esprit.

Dans une proposition, c'est autre chose d'entendre les termes dont elle est composée, autre chose de les assembler ou de les disjoindre: par exemple, dans ces deux propositions : Dieu est éternel; Vhovme n'est pas éternel, c'est autie chose d'entendre ces termes, Dieu, hommij éternel; autre chose de les assembler, ou de les disjoindre en disant : Dieu est éternel, ou, l'homme n^estpas éternel.

Entendre les termes : par exemple entendre que Dieu veut dire la première cause, qu'homme veut dire animal raisonnable, qu'étemel veut dire ce qui n'a ni commencement ni fin; c'est ce qui s'appelle conception, simple appréhension, et c'est la première opération de l'esprit.

Elle ne se fait peut-être jamais toute seule, et c'est ce qui fait dire à quelques-uns qu'elle n'est pas. Mais ils ne prennent pas garde qu'entendre les termes, est chose qui précède naturellement les asseoibler: autrement on ne sait ce qu'on assemble.

Assembler ou disjoindre les termes, c'est en assurer un de Tautre, ou en nier un de l'autre, en disant, Dieu est éternel; Vhomme n'est pas éternel. C'est ce qui s'appelle proposition ou jugement, qui consiste à affirmer ou nier ; et c'est la seconde opération de l'esprit.

A cette opération appartient encore de suspendre son jugement qutnd la chose ne parolt pas claire, et c'est ce qui s'appelle douter.

Que si nous nous servons d'une chose claire pour en rechercher one obscure, cela s'appelle raisonner; et c'est la troisième opération de l'esprit.

Raisonner , c'est prouver une chose par une autre. Par exemple, prouver une proposition d'Euclide par une autre; prouver que Diea hait le péché, parce qu'il est saint, ou qu'il ne change jamais ses r^ solutions, parce qu'il est étemel et immuable dans tout ce qu'il est.

Toutes les fois que nous trouvons dans le discours cfis particules

c parce que, car, puisque, donc, » et les autres qu'on nomme causales, c'est la marque indubitable du raisonnement.

Mais sa construction naturelle, et celle qui découvre toute sa force, est d'arranger trois propositions dont la dernière suive des deux autres. Par exemple pour réduire en forme les deux raisonnements que nous venons de proposer sur Dieu, il faut dire ainsi :

a Ce qui est saint, bait le péché;

« Dieu est saint :

« Donc Dieu hait le péché. »

« Ce qui est éternel et immuable dans tout ce qu'il est, ne change jamais ses résolutions. »

< Dieu est éternel et immuable dans tout ce qu'il est. « Donc Dieu ne change jamais ses résolutions. >

Nous entendons naturellement que si les deux premières propositions, qu'on appeUe majeure et mineure, sont bien prouvées, la troisième, qu'on appelle conclusion ou conséquence, est indubitable.

Nous ne nous astreignons guère à construire le raisonnement de cette sorte, parce que cela rendroit le discours trop long, et que d'ailleurs on raisonnement s'entend très-bien sans cela. Car on dit, par exemple, 8Q très-peu de mots : « Dieu, qui est bon, doit être bienfaisant envers les hommes ; » et on entend facilement que parce qu'il est bon de sa sature, on doit croire qu'il est bienfaisant envers la nôtre.

Un raisonnement est, ou seulement probable, vraisemblable et conjectural, ou certain et démonstratif. Le premier genre de raisonnement se fait en matière douteuse ou particulière et contingente. Le second se fait en matière certaine, universelle et nécessaire. Par exemple j'entreprends .de prouver que César est un ennemi de sa patrie, qui a toujours eu le dessein d'en opprimer la liberté, comme il a fait à la fin; et que Brutus, qui l'a tué, n'a jamais eu d'autre dessein que celui de rétablir la forme légitime de la république : c'est raisonner en matière douteuse , particulière et contingente, et tous les raisonnements que je fais sont du genre conjectural. Et, au contraire, quand je prouve que touslesangles ta sommet, et les angles alternes sont égaux, et que les trois angles àe tout triangle sont égaux à deux droits; c'est raisonner en matière certaine, universelle et nécessaire. Le raisonnement que je fais est démon, stratif, et s'appelle démonstration.

Le firuit de la démonstration est la science. Tout ce qui est démontré ne peut pas être autrement qu'il est démontré. Ainsi toute vérité démontrée est nécessaire , étemelle et immuable. Car en quelque point de l'étemtté qu'on suppose un entendement humain, il sera capable de l'entMulie. Et comme cet entendement ne la fait pas, mais la suppose, il s'ensuit qu'elle est étemelle et par là indépendante de tout entendement crté. j

Il faut soigneusemeut remarquer qu'il y a des propositions qui s'entendent par elles-mêmes, et dont il ne faut point demander de preuve ; exemple, dans les mathématiques ; « Le tout est plus grand que sa

partie : Deux lignes parallèles ne se rencorftrent jamais, à quelque étendue qu'on les prolonge. De tout point donné on peut tirer une ligne à un autre point; » et dans la morale : « Il faut suivre la raison : L'ordre vaut mieux que la confusion : »et autres de cette nature.

De telles propositions sont claires paT elles-mêmes, parce que quiconque les considère, et en a entendu les termes, ne peut leur refuser sa croyance.

Ainsi nous n'en cherchons point de preuves; mais nous les faisons servir de preuves aux autres qui sont plus obscures. Par exemple de ce que Tordre est meilleur que la confusion, je conclus qu'il n'y a rien de meilleur à l'homme que d'être gouverné selon les lois, et qu'il n'y a rien de pire que l'anarchie, c'est-à-dire, de vivre sans gouvernement et sans lois.

Ces propositions claires et intelligibles par elles-mêmes, et dont on se sert pour démontrer la vérité des autres, s'appellent axiomes, ou premiers principes. Elles sont d'éternelle vérité , parce qu'ainsi qu'il a été dit, toute vérité certaine en matière universelle est éternelle; et si les vérités démontrées le sont, à plus forte raison celles qui servent de fondement à la démonstration.

Voilà ce qui s'appelle les trois opérations de l'esprit. La première ne juge de rien, et ne discerne pas tant le vrai d'avec le faux, qu'elle prépare la voie au discernement, en démêlant les idées. La seconde Gom' mence à juger; car elle reçoit comme vrai ou faux ce qui est évidemment tel, et n'a pas besoin de discussion. Quand elle ne voit pas clair, elle doute, et laisse la chose à examiner au raisi^nnement, où se fait le discernement parfait du vrai et du faux.

Mais on peut douter en deux manières. Car on doute premièrement d'une chose, avant que de l'avoir examinée, et on en doute quelquefois encore plus, après l'avoir examinée. Le premier doute peut être appelé un simple doute, le second peut être appelé un doute raisonné, qui tient beaucoup du jugement, parce que, tout considéré, on prononce avec connaissance de cause que la chose est douteuse.

Quand par le raisonnement on entend certainement quelque chose, ^'on en comprend les raisons, et qu'on a acquis la facilité de s'en ressouvenir, c'estcequi s'appelle science. Le contraire s'appelle ignorance.

Il y a de la différence entre ignorance et erreur. Errer, c'est croire ce qui n'est pas; ignorer, c'est simplement ne le savoir pas.

Parmi les choses qu'on ne sait pas, il y en a qu'on croit sur le témoH gnage d'autrui; c'est ce qui s'appelle foi. Il y en a sur lesquelles oii suspend son jugement, et avant et après l'examen, c'est ce qui s'appelle doute. Et quand dans le doute on penche d'un côté plutôt que d^un autre, sans pourtant rien déterminer absolument, cela s'appelle opinion.

Lorsque l'on croit quelque chose sur le témoignage d'autrui , on c'est Dieu qu'on en croit, et alors c'est la foi divine; ou c'est rhomme, et alors c'est la foi humaine.

La foi divine n'est sujette à aucune erreur, parce qu'elle s'appuiesitr le témoignage de Dieu qui ne peut tromper ni être trompé.

La foi humaine, en certains cas, peut aussi être indubitable, quand ce que les hommes rapportent passe pour contant dans tout lécenre

tavmain, sans que personne le contredise : par exemple, qu'il y a une TÎUe nommée Alep, et un fleuve nonrmé Ëuphrate, et une montagne nommée Caucase, et ainsi du reste; ou quand nous sommes très-assu»rés que ceux qui nous rapportent quelque chose qu'ils ont tu , n^mî aucune raison de nous tromper : teh que sont, par exemple, les apôtres^ qui dans* les maux que leur attiroit le témoignage qu'ils rendoient à Jésus-Christ ressuscité, ne pouvoient être portés à le rendre consta!D:<k ment jusqu'à la mort, que par Tamour de la vérité.

Hors de là, ce qui n'est certifié que par les hommes, peut ètrecnrcomme plus Traisemblable, mais non pas comme certain.

II en est de même toutes les fois que nous croyons quelque chosepar dissraisons- seulement probables, et non tout à fait convaincantes. Car alorsnous n'avons pas la science, mais seulement une opinion, qui encow qu'elle penche d'un certain côté, ainsi qu^il a été dit, o*ose pas s'y ap^ puyer tout à fait, et ce n'est jamais sans quelque crainte.

Ainsi nous avons entendu ce que c'est que science, ignorance, er^ reur, foi divine et humaine, opinion et doute.

Toutes les sciences sont comprises dans la philosophie. Ce mot^iffiriflar amour de la sagesse, à laquelle l'homme parvient en cultivant son esprit par les scienees.

Parmi les sciences, les unes s'attachent à la seule contemplation dft la vérité, et pour cela sont appelées spéculatives : les autres tendent^ ^action, et sont appelées pratiques.

Les scienees spéculatives sont la métaphysique, qui traite des chosw les plus générales et les plus immatérieÛes, comme de l'être en géwfr* rai; et en particulier, de Dieu et des êtres intellectuels faits à son image? la physique, qui étudie la nature : la géométrie, qui démontre l^sence et les propriétés des grandeurs, comme l'arithmétique celle des noiiibres : l'astronomie qui apprend le cours des astres, et par là'lesysténit universel du monde, c'est-à-dire, la disposition de ses principales parties, chose qui peut être aussi rapportée à la physique. '

Les sciences pratiques sont la logique et la morale, dont l'une nous enseigne à bien raisonner, et l'autre à bien vouloir.

9es sciences sont nés les arts, qui ont apporté tant d'ornement et tSBt d'utilité à la vie humaine.

Les arts diffèrent d'avec les scienees; en ce que, premièremeat, ib DOfB font produire quelque ouvrage sensible; au lieu que les sdencei exercent seulement, ou règlent les opérations intellectuelles : et secondement, que les arts travaillent en matière contingente. La rhétorique s^eeomraode aux passions et aux affaires présentes : la grammaire au génie des langues, et à leur usage variable : l'architecture aux diverses situations : mais les sciences s'occupent d'un objet éternel et invariable, ainsi qu'il a été dit

Quelques-uns mettent la logique et la morale parmi les arts, parce quelles tendent à l'action : mais leur action est purement intellectuelle; et il semble que ce doit être quelque chose de plus qu'un art, qui nous apprenne par où le raisonnement et la volonté est droite; chose immuable, et supérieure à tous les changements de la nature et de l'usage.

Il est pourtant vrai qu'à prendre le mot d'art pour industrie et pour méthode, on peut dire qu'il y a beaucoup d'art dans les moyens qu'emploient la logique et la morale, à nous faire bien raisonner, et bien vi- Tre; joint aussi que, dans l'application, il peut y avoir certains préceptes qui changent selon les apparences.

Les principaux arts sont la grammaire, qui fait parler correctement : la rhétorique, qui fait parler éloquemment : la poétique, qui fait parler divinement, et comme si on étoit inspiré : la musique, qui, par la juste proportion des tons, donne à la voix une force secrète pour délecter et pour émouvoir : la médecine et ses dépendances, qui tiennent le corps humain en bon état : l'arithmétique pratique qui apprend à calculer sûrement et facilement : l'architecture, qui donne la commodité et la beauté aux édifices publics et particuliers, qui orne les villes et les fortifie , qui bâtit des palais aux rois et des temples à Dieu : la mécanique, qui fait jouer les ressorts et transporter aisément les corps pesants, comme les pierres pour élever les édifices, et les eaux pour le plaisir, ou pour la commodité de la vie : la sculpture et la peinture, qui, en imitant le naturel, reconnoissent qu'ils demeurent beaucoup au-dessous, et autres semblables.

Ces arts sont appelés libéraux, parce qu'ils sont dignes d'un homme libre, àiadifiérence des arts qui ont quelque chose de servile, que notre langue appelle métiers, et arts mécaniques, quoique le nom de mécanique ait une plus noble signification , lorsqu'il exprime ce bel art qui apprend l'usage des ressorts, et la construction des machines. Mais les métiers servîtes usent seulement de machines, sans en connoître la force et la construction.

Les arts règlent les métiers. L'architecture commande aux maçons, •^ux menuisiers et aux autres. L'art de manier les chevaux dirige ceux |ui fbnt les mors, les fers, les brides, et les autres choses semblables.

Les arts libéraux et mécaniques sont distingués, en ce que les premiers travaillent de l'esprit plutôt que de la main; et les autres, dont 1q succès dépend de la routine et de l'usage plutôt que de la science, travaillent plus de la main que de l'esprit.

La peinture, qui travaille de la main plus que les autres arts libéraux, s'est acquis rang parmi eux, à cause que le dessin, qui estl'âmo de la peinture, est un des plus excellents ouvrages de l'esprit; et que d'ailleurs le peintre, qui imite tout, doit savoir de tout. J'en dis autant de la sculpture, qui a sur la peinture l'avantage du relief, comme la peinture a sur elle celui des couleurs.

Les sciences et les arts font voir combien l'homme est ingénieux et inventif. En pénétrant par les sciences les œuvres de Dieu, et en Ibs ornant par les arts, il se montre vraiment fait à son image, et capable d'entrer , quoique foiblement, dans ses desseins.

n n'y a donc rien que l'homme doive plus cultiver que son entendement, qui le rend semblable à son auteur. Il le cultive en le remplissant de bonnes maximes, de jugements droits, et de connoissances utiles.

La vraie perfection de l'entendement est de bien juirer

Juger, c'est prononcer au dedans de soi sur le vrai et sur le faux, et bien juger, c'est y prononcer avec raison et connoissance.

C'est une partie de bien juger que de douter quand il faut. Celui qui juge certain ce qui est certain, et douteux ce qui est douteux, est un bon juge.

Par le bon jugement, on se peut exempter de toute erreur. Car on évite l'erreur, non-seulement en embrassant la vérité, quand elle est claire, mais encore en se retenant quand elle ne l'est pas.

Ainsi la vraie règle de bien juger, est de ne juger que quand on voit clair : et le moyen de le faire, est de juger après une grande considération.

Considérer une chose , c'est arrêter son esprit à la regarder en ellemême, en peser toutes les raisons, toutes les difficultés et tous les inconvénients.

C'est ce qui s'appelle attention C'est elle qui rend les hommes graves, sérieux, prudents, capables de grandes affaires, et des hautes spéculations.

Être attentif à un objet, c'est l'envisager de tous côtés; et celui qui ne le regarde que du côté qui le flatte, quelque long que soit le temps qu'il emploie à !e considérer, n'est pas vraiment attentif.

C'est autre chose d'être attaché à un objet, autre chose d'y être attentif. T être attaché, c'estvouloir, à quelque prix que ce soit, lui donner ses pensées et ses désirs; ce qui fait qu'on ne le regarde que du côté agréable : mais y être attentif, c'estvouloir le considérer pour en bien juger, et pour cela connoître le pour et le contre.

Il y a une sorte d'attention après que la vérité est connue; et c'est plutôt une attention d'amour et de complaisance, que d*examen et de recherche.

La cause de mal juger est l'ioconsidération, qu'on appelle autrement précipitation.

Précipiter son jugement, c'est croire ou juger avant que d'avoir connu.

Cela nous arrive, ou par orgueil, ou par impatience, ou par prévention , qu'on appelle autrement préoccupation.

Par orgueil , parce que l'orgueil nous fait présumer que nous connoissons aisément les choses les plus difficiles, et presque sans examen. Ainsi nous jugeons trop vite, et nous nous attachons à notre sens, sans vouloir jamais revenir, de peur d'être forcés à reconnoître que nous nous sommes trompés.

Par impatience, lorsqu'étant las de considérer, nous jugeons avant que d'avoir tout vu.

Par prévention en deux manières, ou par le dehors, ou par le dedans.

Par le dehors, quand nous croyons trop facilement sur le rapport d'autrui, sans songer qu'il peut nous tromper, ou être trompé lui-même.

Par le dedans, quand nous nous trouvons portés, sans raison, à croire une chose plutôt qu'une autre.

Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses, parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet

Cest la faute où nos passions nous font tomber. Nous sommes portée

à croire ce que nous désirons et ce que nous espérons, soit qil*!! soit vrai, soit quMl ne le soit pas.

Quand nous craignons quelque chose, souvent nous ne vgUIods pas croire qu'elle arrive ; et souvent aussi, par foiblese, nous croyons trop facilement qu'elle arrivera.

Celui qui est en colère en croit toujours les causes justes, sans même vouloir les examiner; et par là il est hors d'état de porter un jugement droit.

Cette séduction des passions s'étend bien loin dans la vie, tant à cause que les objets qui se présentent sans cesse nous en causent toujours quelques-unes, qu'à cause que notre humeur même nous attachée naturellement à de certaines passions particulières, que nous trouverions partout dans notre conduite, si noussaTions nous observer.

Et comme nous voulons toujours plier la raison à nos désirs, nous appelons raison ce qui est conforme à notre humeur naturelle, c'est-àdire à une passion secrète qui se fait d'autant moins sentir, qu'elle fait comme le fond de notre nature.

C'est pour cela que nous avons dit que le plus grand ma! des passions, c'est qu'elles nous empêchent de bien raisonner, et par conséquent de bien juger, parce que le bon jugement est. l'effet du bon raisonnement.

Nous voyons aussi clairement, par les choses qui ont été dites, que ht paresse qui craint la peine de considérer, est le plus grand obstacle à bien juger.

Ce défaut se rapporte à l'impatience. Car la paresse, toujours impatiente quand il faut penser tant soit peu, fait qu'on aime mieux croire que d'examiner, parce que le premier est bientôt'fait, et que le. second demande une recherche plus longue et plus pénible.

Les conseils semblent toujours trop longs au paresseux ; c'est pourquoi il abandonne tout, et s'accoutume à croire quelqu'un qui. le mène comme un enfant et comme un aveugle.

Par toutes les causes que nous avons dites, notre esprit est tellement séduit, qu'il croit savoir ce qu'il ne sait pas, et bien juger des choses dans lesquelles il se trompe. Non qu'il ne distingue très- bien entre savoir et ignorer, ou se tromper; car il sait que l'un n'est pas l'autre, et att contraire qu'il n'y a rien de plus opposé; mais c'est que, faute de considérer, il veut croire qu'il sait ce qu'il ne sait pas.

Et notre ignorance va si loin, que souvent même nous ignorons nos propres dispositions. Un homme ne veut point croire qu'il soit orgueilleux, ni lâche, ni paresseux, ni emporté : il veut croire qu'il a raison; et quoique sa conscience lui reproche souvent ses fautes, il aime mieux étourdir lui-même le sentiment qu'il en a, que d'avoir le chagrin de les connottre.

Le vice qui nous empêche de connottre nos défauts- s'appelle amourpropre; et c'est celui qui donne tant de crédit aux flatteurs.

On ne peut surmonter tant de difficultés, qui nous empêchent ide bien juger, c'est-à-dire d-e reconnottre la vérité, que par un. amour extrême qtÂ)n aura pour elle, et un (rrand désir de l'entendre.

De tout cela Q paroit que mal juger vient très-souvent d^un vice de volonté.

L'entendement, de soi, est fait pour entendre ; et toutes les fois qu'il entend, il juge bien. Car s'il juge mal, il n'a pas assez entendu i et n'entendre pas assez, c'est-à-dire n'entendre pas tout dans une matière dont i] faut juger, à vrai dire ce n'est rien entendre, parce que le jugement Èe fait sur le tout.

Ainsi tout ce qu'on entend est vrai. Quand on se trompe, c'est qu'on n'entend pas; et le faux, qui n'est rien de soi, n'est ni entendu ni intelligible.

Le vrai, c'est ce qui est. Le faux, c'est ce qui n'est. pas.

On peut bien ne pas entendre ce qui est; mais jamais on ne peut entendre ce qui n'est pas.

On croit quelquefois l'entendre, et c'est ce qui fait l'erreur; mals^ en effet, on ne l'entend pas, puisqu'il n'est pas.

Et ce qui fait qu'on croit entendre ce que l'on n'entend pas, c'est que par les raisons, ou plutôt par les foibiesses que nous avons dîtes , on ne veut pas considérer. On veut juger cependant, on juge préci'^ pitamment,et enfin on veut croire qu'on a entendu, et on s'impose à soi-même.'

Nul bomme ne veut se tromper; et nul bomme aussi ne se tromperoit, s'il ne vouloit des cboses qui font qu'il se trompe, parce qu'il en veut qui l'empôcbent de considérer, et de cbercber la vérité sérieusement

De cette sorte, celui qui se trompe, premièrement n'entend pas son objet, et secondement ne s'entend pas lui-mêmj ; parce qu'il ne veut considérer ni son objet, ni lui-môme, ni la précipitatbn , ni l'orgueil^ ni l'impatience, ni la paresse, ni les passions et les préventions qui la causent.

Et il demeure pour certain que l'entendement purgé de ces viceç^et vraiment attentif à son objet, ne se trompera jamais; parce qu'alots ou il verra clair, et ce qu'il verra sera certain, ou il ne verra pas. clair y. et il tiendra pour certain qu'il doit douter , jusqu'à ce queia lumière paroisse.

Par les choses qui ont été dites, il se voit de combien rentendezoent est élevé au-dessus des sens.

Premièrement, le sens est Corcé à se tromper à. la manière qu*il le peut être. La vue ne peut pas voir un bftton, quelque droit qu'il soit, à travers de i'eau, qu'elle ne le voie tortu,ou plutôt brisé. Et elle. a beau s'attacher à cet objet, jamais par elle-même elle ne découvrira son illusion. L'entendement, au contraire, n'est jamais forcé à errer; jamaie il n'erre que faute d'attention; et s'il juge mal en suivant trop vite lee sens, ou les passions qui en naissent^ il redressera sen jugeoieiU, pourvu qu'une droite volonté le rende attentif à son objet et. à l«i> même.

Secondement, le sens est blessé et affoibli par les objets les plus seB* sibles : le bruit, à force de devenir grand, étourdit et assourdit le» oreilles. L'aigre et le doux extrêmes offensent le goût, que leaeul mé* lange de l'un et de l'autre satisfait. Les odeurs ont besoin aussi d'une

certaine médiocrité pour être agréables; et les meilleures, portées à Fexcès , choquent autant ou plus que les mauvaises/Plus le chaud et le froid sont sensibles , plus ils incommodent nos sens. Tout ce qui nous touche trop violemment, nous blesse. Des yeux trop fixement arrêtés sur le soleil, c'est-à-dire, sur le plus visible de tous les objets, et par qui les autres se voient, y souffrent beaucoup, et à la fin s'y aveugleroient. Au contraire plus un objet est clair et intelligible, plus il est connu comme vrai, plus il contente l'entendement, et plus il le fortifie. La recherche en peut être laborieuse, mais la contemplation en est toujours douce. C'est ce qui a fait dire à Aristote que le sensible le plus fort offense le sens, mais que le parfait intelligible récrée l'entendement et le fortifie. D'où ce philosophe conclut, que l'entende ment, de soi, n'est point attaché à un organe corporel, et qu'il est, par sa nature, séparable du corps; ce que nous considérerons dans la suite.

Troisièmement, le sens n'est jamais touché de ce qui passe, c'est-àdire, de ce qui se fait et se défait journellement : et ces choses mômes qui passent, dans le peu de temps qu'elles demeurent, il ne les sent pas toujours de même. La même chose qui chatouille aujourd'hui mon goût, ou ne lui platt pas toujours, ou lui plaît moins. Les objets de la vue lui paroissent autres au grand jour, au jour médiocre, dans l'obscurité, de loin ou de près, d'un certain point ou d'un autre. Au contraire ce qui a été une fois entendu ou démontré, paraît toujours le même à l'entendement. S'il nous arrive de varier sur cela, c'est que les sens et les passions s'en mêlent; mais l'objet de l'entendement, ainsi qu'il a été dit, est immuable et étemel : ce qui lui montre qu'audessus de lui, il y a une vérité éternellement subsistante , comme nous avons déjà dit, et que nous le verrons ailleurs plus clairement.

Ces trois grandes perfections de l'intelligence nous feront voir, en Leur temps, qu'Aristo te a parlé divinement, quand il a dit de l'entendemtint, et de sa séparation d'avec les organes, ce que nous venons de rapporter.

Quand nous avons entendu les choses, nous sommes en état de vouloir Pt de choisir. Car on ne veut jamais, qu'on ne connoisse auparavant.

Vouloir est une action par laquelle nous poursuivons le bien et fuyons le mal; et choisissons les moyens, pour parvenir à l'un et éviter l'autre.

Par exemple, nous désirons la santé, et fuyons la maladie; et pour cela nous choisissons les remèdes propres, et nous nous faisons saigner, ou nous nous abstenons des choses nuisibles, quelque agréables qu'elles soient, et ainsi du reste. Nous voulons être sages, et nous choisissons pour cela ou de lire, ou de converser, ou d'étudier, ou de méditer en nous-mêmes, ou enfin quelques autres choses utiles pour cette fin.

Ce qui est désiré pour l'amour de soi-même, et à cause de sa propre bonté, s'appelle fin; par exemple, la santé de l'âme et du corps : et ce qui sert pour y arriver, s'appelle moyen; par exemple, se Caire instruire, et prendre une médecine

Nous sommes déterminés par notre nature à vouloir le bien en général; mais nous avons la liberté de notre choix à l'égard de tous les biens particuliers. Par exemple, tous les hommes veulent être heureux, et c'est le bien général que la nature demande. Mais les uns mettent leur bonheur dans une chose, les autres dans une autre; les uns dans la retraite, les autres dans la vie commune; les uns dans les plaisirs et dans les richesses , les autres dans la vertu. %

C'est à regard de ces biens particuliers que nous avons la liberté de choisir; et c'est ce qui s'appelle le franc-arbitre, ou le libre-arbitre.

Avoir son franc-arbitre, c'est pouvoir choisir une certaine chose plutôt qu'une autre; exercer son franc- arbitre, c'est la choisir en effet.

Ainsi le libre-arbitre est la puissance que nous avons de faire ou de ne pas faire quelque chose; par exemple, je puis parler, ou ne parler pas, remuer ma main, ou ne la remuer pas, la remuer d'un côté plutôt que d'un autre.

Car par là que j'ai mon franc- arbitre; et je l'exerce quand je prends parti entre les choses que Dieu a mises en mon pouvoir.

Avant que de prendre son parti , on raisonne en soi-même sur ce qu'on a à faire, c'est-à-dire qu'on délibère; et qui délibère , sent que c'est à lui à choisir.

Ainsi un homme qui n'a pas l'esprit gâté, n'a pas besoin qu'on lui prouve son franc-arbitre, car il le sent; et il ne sent pas plus clàïrement qu'il voit, ou qu'il reçoit les sons, ou qu'il raisonne, qu'il se sent capable de délibérer et de choisir.

De ce que nous avons notre libre-arbitre pour faire ou ne pas faire quelque chose, il arrive que, selon que nous faisons bien ou mnl , nous sommes dignes de blâme ou de louange, de récompense ou de châtiment; et c'est ce qui s'appelle mérite, ou démérite.

On ne blâme ni on ne châtie un enfant d'être boiteux, ou d'être laid : çiais on le blâme et on le châtie d'être opiniâtre, parce que l'un dépend 'de sa volonté, et que l'autre n'en dépend pas.

Un homme à qui il arrive un mal inévitable, s'en plaint comme d'un malheur ; mais s'il a pu l'éviter, il sent qu'il y a de sa faute, il se l'impute, et il se fâche de l'avoir commise.

Cette tristesse que nos fautes nous causent, a un nom particulier, et s'appelle repentir. On ne se repent pas d'être mal fait, ou d'être malsain ; mais on se repent d'avoir mal fait.

De là vient aussi le remords : et la notion si claire que nous avons de nos fautes, est une marque certaine de la liberté que nous avons eue à les commettre.

La liberté est un grand bien : mais il parott, par les choses qui ont été dites, que nous en pouvons bien et mal user. Le bon usage de la liberté, quand il se tourne en habitude, s'appelle vertu; et le mau?aif usage de la liberté, quand il se tourne en haî)itude, s'appelle vice.

Les principales vertus sont : la prudence , qui nous apprend ce qui ealbon ou mauvais : la justice, qui nous inspire une volonté invinoibla de rendre à chacun ce qui lui appartient, et de donner à chacun selon son mérite; par où sont réglés les aevoirs de la libéralité de la civi-

46 DE LA COIïNOISSAKCE DE DIEU

ULé, et de 'la bonté : la force, qui nous fait vaincre les difficultés qui accompagnent les grandes entreprises : et la tempérance, q^ui nous enseigne k être modérés en tout, principalement dans ce qui regarde les plaisirs des sens. Qui connoltra ces vertus, connottra aisâment les vices qui leur sont opposés, tant par excès que par*(léfaut.

Les causes principales qui nous portent au vice, sont nos passions, qui, comme nous avons dit, nous empêchent de bien juger du vrai et du faux, et nous préviennent trop violemment en faveur du bien sensible ;d*où il parott que le principal devoir de la vertu doitâtre de les réprimer, c'est-à-dire, de les réduire aux termes de la raison.

Le plaisir et la douleur, qui, comme nous avons dit,. font naître nos passions, ne viennent pas en nous par raison et par connoissance^mais par sentiment. Par exemple,, le plaisir que je ressens dans le .boire et 4ans le. manger, se fait en moi indépendamment de toute sorte de raisonnement; et comme ces sentiments naissent en nous, sans raison, il ne faut point s'étonner quMls nous portent aussi très-souvent à des choseà déraisonnables. Le plaisir de manger fait qu'un malade se tue : le plaisir de se venger fait souvent commettre des injustices effroyablee, et dont nous-mêmes nous ressentons les mauvais efiets.

Ainsi les passions n'étant inspirées que par le plaisir, et par la douleur, qui sont des sentiments où la raison n'a point de part, il s'ensuit qu'elle n'en a non plus dans les passions; Qui est en colère, se veut venger, soit qu'il soit raisonnable de le faire, ou non. Qui aime, veut posséder, soit que la raison le permette, ou le défende; le plaiair est ion guide, et non la raison.

Mais la volonté, qui choisit, est toujours précédée par la connoissance; et étant née pour écouter la raison, elle doit se rendre plus forte que les passions, qui ne Técoutent pas.

Par là les philosophes ont distingué en nous deux appétits; l'Un, que le plaisir sensible emporte, qu'ils ont appelé sensitif, irraisonuable et inférieur: l'autre, qui est né pour suivre la raison, qu'ils appellent aussi pour cela raisonnable et supérieur; et c'est celui que nous appelons proprement la volonté.

Il faut pourtant remarquer, pour ne rien confondre, que le raisonnement peut servir à faire naître les passions. Nous connoissons par la raison le péril qui nous fait craindre, et l'injure qui nous met en colère : mais, au fond, ce n'est pas cette raison qui fait naître cet appétit violent de fuir ou de se venger; c'est le plaisir ou la douleur que nous causent les objets, et. la raison, au contraire, d'elle-même tend à réprimer ces mouvements impétueux.

J'entends la droite raison. Car il y a une raison déjà gagnée par les sens et par leurs plaisirs, qui, bien loin de réprimer les passions, les nourrit et les irrite. Uu homme s'échauffe lui-même par de faux raisonnements, qui rendent plus violent le désir qu'il a de se venger : mais ces raisonnements, qui ne procèdent point par les vrais principes, ^e sont pas tant des raisonnements, que des égarements d'un e^pfix prévenu et aveuglé.

Cest pour cela que nous avons dit oue la raison qui suit les sens.

£T DE SOJ-MÊBiE. 47

n!88t pas une véritable raison, mais une raison corrompue, qui au fond n'est non plus raison, qu'un homme mort est un homme.

Les choses qui ont été expliquées nous ont fait connottre Pâme dans toutes ses facultés. Les facultés sensitives nous ont paru dans les opérations des sens intérieurs et extérieurs, et dans les passions qui en naissent ; et les facultés intellectuelles nous ont aussi paru dans les opérations de l'entendement et de la volonté.

Quoique nous donnions à ces facultés des noms différents par rapport à heurs diverses opérations, cela ne nous oblige pas à les regarder comme des choses différentes. Car l'entendement n'est autre chose que l'âme eo tant qu'elle retient, et se ressouvient : la volonté n'est autre chose que l'âme en tant qu'elle veut, et qu'elle choisit.

ûe méxne, l'imagination n'est autre chose que l'âoîe en tant qu'elle inugine et se représente les choses à la manière qui 9 été dite. La faculté visive n'est autre chose que l'âme en tant qu'elle voit; et ainsi des autres. De sorte qu'on peut entendre que toutes ces facultés ne sont.au fond que. la même âme, qui reçoit divers noms à cause de ses différentes opérations.

Chap. II. — Du o&rps.

La première chose qui parott dans notre corps, c'est qu'il est organique, c'est-à«dire, composé de parties de différente nature, qui ont différentes fonctions.

Ces organes lui sont donnés pOur exercer certains mouvements.

Il ya troissortesde mouvements. Celui de haut en bas, qui nous est commun avec toutes les cho:>es pesantes : celui de nourriture et d'accroissement, qui nous est commun avec les plantes : celui qui est excité par certains objets, qui nous est commun avec les animaux.

L'animal s'abandonne quelquefois à ce mouvement de pesanteur, comme quand il s'asseoit, ou qu'il se couche; mais le plus souvent il lui ré>iste, comme quand il se tient droit, ou qu'il marche. L'aliment est distribué dans toutes les parties du corps, au prijudice du cours qu^ont naturellement les choses pesantes ; de sorte qu'on peut dire que ks deux derniers nn.ouvements résistent au premier, et que c'est uredes différences des plantes et des animaux d'avec les autres corps pesants.

Pour donner des noms à ces trois mou\ements divers, nous pouvons nommer le premier, mouvement naturel; le seoond, mouvement vital; le troisième, mouvement animal. Ce qui n'empècheia pas que le mouvement animal ne soit vital, et que l'un et l'autre ne soient naturels.

Ce mouvement que nous appelons animal, est le même qu'on nomme progressif, comme avancer, reculer, marcher de côté et d'autre.

Au reste, il vaut mieux, ce semble, appeler ce mouvement, animal, que volontaire ; à cause que les animaux, qui n'ont ni raison nivolontéi le font comme nous.

Nous pourrions ajouter à ces mouvements le mouvement violent, qui arrive k l'animal quand on le traîne ou quand on le pousse, et le moo- Tement convulsif. Mais il a été bon d^ considérer, avant toutes çaoaHSt

les trois genres de mouvements, qui sont, pour ainsi parler, de la première intention de la nature.

Le premier n'a pas besoin d'organes; et c'est pourquoi nous l'appelons purement natiffel, quoique les médecins réservent ce nom au moo* Yement du cœur. Les deux autres ont besoin d'organes; et il a fallu, pour les exercer, que le corps fût composé de plusieurs parties.

Elles sont extérieures et intérieures.

Entre les parties extérieures, la principale est la tète, qui au dedans enferme le cerveau , et au dehors sur le devant fait parottre le Yisage, la plus belle partie du corps, où sont toutes les ouvertures par où les objets frappent les sens, c'est-à-dire, les yeux, les oreilles, et les autres de même nature.

On y voit entre autres l'ouverture par où entrent les viandes, et par où sortent les paroles, c'est-à-dire, la bouche. Elle renferme la langue, qui avec les lèvres cause toutes les articulations de la voix, par ses divers battements contre le palais et contre les dents.

La langue est aussi l'organe du goût, c'est par elle qu'on goûte les viandes. Outre qu'elle nous les fait goûter, elle les humecte et les amollit, elle les porte sous les dents pour être mâchées, et aide à les avaler.

On voit ensuite le cou, sur lequel la tête est posée, et qui paroU comme un pivot sur lequel elle tourne.

Après viennent les épaules, où les bras sont attachés, et qui sont propres à porter les grands fardeaux.

Les bras sont destinés à serrer et à repousser, à remuer ou à transporter, selon nos besoins, les choses qui nous accommodent ou nous embarrassent. Les mains nous servent aux ouvrages les plus forts et les plus délicats. Par elles pous nous faisons des instruments pour faire les ouvrages qu'elles ne peuvent faire elles-mêmes. Par exemple, les mains ne peuvent ni couper ni scier; mais elles font des couteaux, des scies, et d'autres instruments semblables, qu'elles. appliquent chacunà leur usage. Les bras et les mains sont en divers endroits divisés par plusieurs articulations, qui, jointes à la fermeté des os, leur servent pour faciliter le mouvement , et pour serrer les corps grands et petits. Les doigts, inégaux entre eux, s'égalent pour embrasser ce qu'ik tiennent. Le petit doigt et le pouce servent à fermer fortement et exactement la main. Les mains nous sont données pour nous défendre, et pour éloigner du corps ce qui lui nuit. C'est pourquoi il n'y a d'endroit où elles ne puissent atteindre.

On voit ensuite la poitrine, qui contient le cœur et le poumon; kt cdtes en font et en soutiennent la cavité. Entre la poitrine et le Tentre se trouve le diaphragme, qui est une cloison charnue dans son tour, et membraneuse À son centre, dont l'usage est d'allonger la concavité de la poitrine en se bandant, et d'accourcir la même concavité en se relAchant et se voûtant de bas en haut, ce qui fait la meilleure partie de la respiration tranquille.

Au-dessous du diaphragme est le ventre, qui enferme l'estomac, le foie, la rate, les intestins ou les boyaux, par où les excréments se séparent et se déchargent.

ET DE SOI-MÊME. k9

Toute cette masse est posée sur les cuisses et sur les jambes, brisées en dïTers endroits, comme les bras, pour la facilité du mouvement et da repos.

Les pieds soutiennent le tout; et quoiqu'ils paroissent petits en comparaison de tout le corps, les proportions en sont si bien prises, qu'ils portent sans peine un si grand fardeau. Les doigts des pieds y contribuent, parce qu'ils serrent et appliquent le pied contre la terre ou le pavé.

Le corps aide aussi à se soutenir par la manière dont il se situe; parce qu'il se pose naturellement sur un certain centre de pesanteur, qui fait que les parties se contre-balancent mutuellement, et que le tout se soutient sans peine par ce contre-poids.

Les chairs et la peau couvrent tout le corps, et servent à le défendre contre les injures de l'air.

Les chairs sont cette substance molle et tendre qui couvre les os de tous côtés. Elles sont composées de divers filets qu'on appelle fibres, lors en différents sens, qui peuvent s'alonger et se raccourcir, et par là tirer, retirer, étendre, fléchir, remuer en diverses s.irtes les parties du corps, ou les tenir en état. C'est ce qui s'appelle muscles, et de là vient la distinction des muscles extenseurs, ou fléchisseurs.

Les muscles ont leur origine à certains endroits "des os, où on les voit attachés, excepté quelques-uns, qui servent à l'éjection des excréments, et dont la composition est fort différente des autres.

La partie du muscle qui sort de l'os, s'ai)pelle la tête: lautre extrémité s'appelle la queue, et c'est le tendon. Le milieu s'appelle le ventre, et c'est la plus molle, comme la plus grossa. Lf^s deux extrémités ont plusde force, parce que l'une soutient le muscle, et que par l'autre, c'est-à-dire, par le tendon, qui est aussi le plus fort, s'exerce immédiatement le mouvement.

Il y a des muscles qui se meuvent ensemble, en concours, et en môme sens, pour s'aider les uns les autres; on les peut appeler concurrents. Il y en a d'autres opposés, et dont le jeu est contraire, c'est-à-dire, que pendant que les uns se retirent, les autres s'along'nt, on les appelle antagonistes. C'est par là que se font les mouvements des parties, et le transport de tout le corps.

On ne peut assez admirer cette prodigieuse quantité de muscles, qui se voient dans le corps humain, ni leur jeu si aisé et si commode, non pins que le tissu de la peau qui lesenveioppe, si fort etsi délicat tout ensemble.

Parmi les parties intérieures, tfelle qu'il faut considérer la première, c'est le cœur. Il est situé au milieu de la poitrine, couché pourtant de manière que la pointe en est tournée et un peu avancée du côté gauche. Il a deux cavités, à chacune desquelles est jointe une artî^re et une veine, qui de là se répandent par tout le corps. Ces deux cavités, que les anatomistes appellent les deux ventricules du cœur, sont séparées par une substance solide et charnue, à qui notre langue n'a point donné de nom, et que les Latins appellent « septummedium. »

Ce quil y a de plus remarquable dans le cœur, est son battement continuel, par lequel il se resserre et se dilate. C'est ce qui s'appelle systole et diastole : systole, quand il se resserre; et diastole, quand il se

dilate. Dans la diastole, il s'enfle et s'arrondit; dans la systole, il s'apetisse et s'alonge. Mais l'expérience a appris que brsqu'il s'enfle au de* hors, il se resserre au dedans, et au contraire, qu'il se dilate au dedans, quand il s'apetisse et s'amenuise au dehors. Ceux qui, pour mieux connoître la nature des parties, ont fait des dissections d'animaux vivants, assurent qu'après avoir fait une ouverture dans leur cœur, quand il bat encore, si on y enfonce le doigt, on se sent plus pressé dans la diastole; et ils ajoutent que la chose doit nécessairement arriver ainsi, par la seule disposition des parties.

A considérer la composition de toute la masse du cœur, les fibres et les filets dont il est tissu, et la manière dont ils sont tors, on le reconnoît pour un muscle, à qui leé esprits venus du cerveau causent son battement continuel. Et on prétend que ces fibres ne sont pas mues selon leur longueur prise en droite ligne, mais comme torses de côté; ce qui fait que le cœur se ramenant sur lui-même, s'enfle en rond; et en même temps que les parties qui environnent les cavités se compriment au dedans avec grande force.

Cette compression fait deux grands effets sur le sang; l'un, qu'elle le bat fortement, et par la même raison elle l'échauiïe : l'autre, qu'elle le pousse avec force dans les artères, après que le cœur, en se dilatant, l'a reçu par les veines.

Ainsi, par une continuelle circulation, le sang doit couler nécessairement des artères dans les veines, des veines dans le cœur, du cœur dans le poumon, où il reprend de l'air et avec l'air une nouvelle vie; du poumon dans le cœur, du cœur dans les artères de la tête, et dans

celles de tout le corps.

C'est à l'occasion de cette distribution du sang artériel dans la tête, que les esprits animaux, ou plutôt la liqueur animale y est formée pour être distribuée par les nerfs dans toutes les parties du corps, où elle porte parles nerfs le sentiment, et à l'occasion des nerfs distribue dans les muscles le mouvement.

Il y a beaucoup de chaleur dans le cœur. M^is ceux qui ont ouvert des animaux vivants, assurent qu'ils ne la ressentent guère moins grande xdans les autres parties.

Le poumon est une partie molle et vésiculaire, qui, en se dilatant et ^e resserrant à la manière d'un soufflet, reçoit et rend l'air que nous respirons. Ce mouvement s'appelle inspiration et expiration, en général respiration.

Les mouvements du poumon se font par le moyen des muscles insérés en divers e: droits au dedans du corps, et par lesquels la partie est comprimée et dilatée.

Cette compression et dilatation se fait aussi sentir dans le bas-ventrSt qui s'enfle et s'abaisse au mouvement du diaphra^^me, par le moyen de certains muscles, qui font la communication de l'une et de l'autre partie.

Le poumon se répand de part et d'autre dans toute la capacité de la poitrine. Il est autour du cœur, pour le rafraîchir par l'air qu'il attire. En rejetant cet air , on dit quMi pousse au dehors les fuméet que le cœur excite par sa chaleur, et qui le sufToqueroient, si elles n*4-

toient évaporées. Cette même fraîcheur de l'air sert aussi à épaissir le sangf et à corriger sa trop grande subtilité. Le poumon a encore beau-, coup d'autres usages, qui s'entendront beaucoup mieux par la suite.

C'est une chose admirable, comme l'animal, qui n'a pas besoin de respirer dans le ventre de sa mère, aussitôt qu'il en est dehors, ne peut plus vivre sans respiration. Ce qui vient de la diflférente manière dont il se nourrit dans l'un et dans l'autre état. Sa mère mange, digère et respire pour lui, et, par les vaisseaux disposés à cet effet, lui envoie le sang tout préparé et conditionné comme il faut, pour circuler dans son corps, et le nourrir.

Le dedans de la poitrine est tendu d'une peau assez délicate, qu'on appelle pleure. Elle est fort sensible; et c'est de l'inflammation de cette membrane que nous viennent les douleurs de la pleurésie.

Au-dessous du poumon est l'estomac, qui est un grand sac en forme <l'une bourse ou d'une cornemuse, et c'est là que se fait Ih digestion des viandes.

Du côté droit est le foie. Il enveloppe un côté de l'estomac, et aide à la digestion par sa chaleur. Il fait la séparation de la bile d'avec le sangv De là vient qu'il a par-dessous un petit vaisseau, comme une petite bouteille, qu'on appelle la vésicule du fiel, où la bile se ramasse, et d'où elle se décharge dans les intestins. Cette humeur acre, en les picotant, les agite, et leur sert comme d'une espèce de lavement naturel , pour leur faire jeter les excréments.

La rate est à l'opposite du foie : c'est une espèce de sac spongieux, où le sang est apporté par une grosse artère, et rapporté par ies veines, comme dans toutes les autres parties, sans qu'on puisse remarquer dans ce sang aucune difft^rence d'avec celui qui passe par les autres artères; quoique l'antiquité, trompée par la couleur brune de ce sac, l'ait cru le réservoir de l'humeur mélancolique, et lui ait, par cette raison, attribué ces noirs chagrins dont on ne peut dire le sujet.

Derrière le foie et la rate, et un peu au-dessous, sont les deux reins, un de chaque côté, où se séparent et s'amassent les sérosités, qui tombent dans la vessie par deux petits tuyaux, qu'on appelle les uretères, et font les urines.

Au-dessous de toutes ces parties sont les intestins, où, par divers détours, les excréments se séparent, et tombent dans les lieux où la nature s'en décharge.

Ces intestins sont attachés et comme cousus aux extrémités du mésentère; aussi ce mot signifie- t-il le milieu des entrailles.

Le mésentère est la partie qui s'appelle fraise dans les animaux, par le rapport qu'elle a aux fraises qu'on portoit autrefois au cou.

C'est une grande membrane étendue à peu près en rond, mais repliée plusieurs fois sur elle-même; ce qui fait que les intestins, qui It bordent dans toute st circonférence, se replient de la même sorte.

On voit sur le mésentère une infinité de petites veines plus déliéet que des cheveux, qu'on appelle des veines lactées, à cause qu'elles contiennent ane liqueur semblable au lait, blanche et douce comme Uû, dont OD verra dans la suite la génération.

52 DE LA CONlfOISSANCB DE DIEU

Au reste les veines lactées sont si petites, qu'on m' peut les apeiee- ▼oir dans l'animal qu'en Pourrant un peu après qu'il a mangé, patoi que 6'est alors^ comme il sera dit, qu'elles se rempHsseiit de suc blanc, et qu'elles en prennent la couleur.

Au milieu du mésentère est une glandeasserz gfa«ëe; lesTéioesète* tées sortent toutes des intestins, et aboutissent à cette grande cemiM à' leur centre.

Il paroît, par la seule situation, que la liqueur de>nt O0b Teines sont remplies, leur doit venir des entrailles, et qu'elle est portée à cetts glande, d'où elle est conduite en d'autres parties, qui seront marquées dans la suite.

Tous les intestins ont leur pellicule commune qu'on appelle le péri' toine, qui les enveloppe, et qui contient divers vaisseaux; entre autres, les ombilicaux, appelés ainsi, parce qu'ils se terminent au nombril. Ce S3ttt ceux par où le sang et la nourriture sont portés au cœur de l'enfant, tant qu'il est dans le ventre de sa mère. Ensuite ils n'ont plus d'usage, et aussi se resserrent-ils tellement, qu'à peine les peut-en apercevoir dans la dissection.

Toute cette basse région, qui commence à l'estomac, est séparée de la poitrine par une grarde membrane musculeuse, ou, pour mieux dire, par un muscle qui s'apnelle le diaphragme. Il s'étend d'un côté à l'autre <ians toute la circonférence des côtes.

Son principal usage est de servir à la respiration. Pour l'aider, il si hausse et se baisse par un mouvement continuel, qui peut être hâté ou ralenti par diverses causes.

En se baissant, il appuie sur les intestins, et les presse; ce qui a de grands usages, qu'il faudra considérer en leur lieu.

Le diaphragme est percé, pour donner passage aux vaisseaux qui doivent s'étendre dans les parties inférieures.

Le foie et la rate y sont attachés. Quand il est secoué violemment, ce qui arrive quand nous rions avec éclat, la rate, secouée en même temps, se purge des humeurs qui la surchargent. D'où vient qu'en certains états on se sent beaucoup soulagé par un ris éclatant.

Voilà les parties principales qui sont renfermées dans la capacité de la poitrine, et dans le bas-ventre. Outre cela, il y en a d'autres qui servent de passage pour conduire' à celles-là.

A l'entrée de la gorge sont attachés l'œsophage, autrement le gosier, et la trachée-artère. Œsophage sifpnifie en greo, ce qui porte la nourriture. Trachée^rtère , et ftpre-artère, c'est la même chose. Elle est ainsi appelée , à cause qu'étant composée de divers anneaux , le passtge n'en est pas uni.

L'œsophage, selon son nom, est le conduit par où les viandes sont portées à l'estomac, qui n'est qu'un alongement, ou, comme parte' la médeciiie, une dilatation de l'extrémité inférieure de l'œsophage. Lft situation et l'usage de ce conduit font voir qu'il tioit traverser le dia- {ibragme.

La trachéti'-artère est le conduit par où l'air qu'on respire «si porté dans le poumon, où elle se répand en une infinité de^pethes brancbtt

ET DE SOIpMÉME. 53

qui à la fin devienxtent imperoeptibles; ce qui fait qu» le poumon s'eafle tout entier par la respiration.

Le poumon^ repoussant l!air par la trachée-artère avec effort ffofme la voix, de la même sorte qu'il se forme un son par un tuyau d'orgue. Avec l'air sont aussi poussées au dehors les humidités supet-fhMsqsi s'engendrent daQs^l^.poumon^ et que nous crachons.

La trachéorartèro a dans son entrée une petite lang,uette^,qui s^euYce pour donner passage aux choses qui doivent sortir par cct.endroitvlk. Elle s'ouvre pkis ou moins; ce qui sertà fermer la voix,. et diversifier les toos.

La môme languette se ferme exactement quand on av«le; de sorte que les viandes passent par-dessus, pour aller dans tosopiiage, sans ttitrer dans la trachée^artère , qu'il faut laisser libre à la respiration^ Car si l'aliment passoit de ce côté-là , on étoufferoit Ce qui paroît par la violence qu'on souffre, et par l'effort qu'on fait, lorsque la trachée artère étant un peu entr'ouverte, il y entre quelque goutte :4i'eau qu'on veut repousser.

La disposition de cette languette étant telle qu'on la vient de voiri, il s'ensuit qu'on ne peut jamais parler et avaler tout ensemble.

Au bas de l'estomac, et à l'ouverture qui est dans son fond, il y aune languette à peu près semblable, qui ne s'ouvre qu'en dehors. Pressée par l'aliment qui sort de l'estomao, elle s'ouvre ; mais en sorte qu'elle empêche le retour aux viandes, qui continuent leur chemin lé long d'un gros boyau, où commence à se. Caire la séparation des exoréments d'avec la bonne nourriture.

Au-dessus, et dans la partie la plus haute de tout le. corps, o'est-àdire, dans la tête, est le cerveau, destiné à recevoir les impressions des objets, et tout ensemble à donner au corps les mouvements nécessaires peur les suivre ou les. fuir.

Par la liaison qui se trouve entre les objets et le mouvement pro^ gressif , il a fallu qu'où se termine l'impression des objets, là se trouvât le principe et la cause de ce mouvement.

Le cerveau a été formé pour réunir ensemble ces deux fonctions.

L'impression des objets se fait par les nerfs, qui serrent au sentiment; et il se trouve que ces nerfs aboutissent tous au cerveau.

Les esprits coulés dans les muscles par les nerfs répandus^ dans tous les membres, font le mouvement progressif. Et on croit, premièrenient^ que les esprits sont portés d'abord du cœur au cerveau, où ils pren* Dent leur dernière forme, et, secondement, que les nerfs par où s'en fait la conduite ont leur origine dans le cerveau comme les autres.

11 ne faut donc point douter que la direction des esprits, et par là tout le mouvement progressif, n'ait sa cause dans le cerveau^ Et en effet il est constant que le oerveau est attaqué dans les makdies où le Qorpe est entrepris, telles -que sont l'apoplexie et la paralysie; et dans celles qui causent ces mouvements i rréguliers qu'on appelle convulsions.

Comme l'action des objets sur les organes des sens, et l'impression qu'ib font, devoit être continuée jusqu'au oerveau, il a fallu que la sabetaoce en îùt tout ensemble asse^ moUe pour recevoir les impies-

sioDs, et assez ferme pour les conserver. Et ea effet, elle a tout ensemble ces deux qualités.

Le cerveau a divers sinus et anfractuosités : outre cela, diverses cavités qu'on appelle ventricules; choses que les médecins et anatomistei démontrent plus aisément, qu'ils n'en expliquent les usages.

Il est divisé en grand et petit, appelé aussi cervelet. Le premier ven la partie antérieure, et l'autre vers û partie postérieure de la tête.

La communication de ces deux parties du cerveau est visible par leor structure; maisles dernières observations semblent faire voir que la pa^ tie antérieure du cerveau est destinée aux opérations des sens : c'estsussi là que se trouvent les nerfs qui servent à la vue, à l'ouïe, au goât, et à l'odorat; au lieu que du cervelet naissent les nerfs qui servent au toucher et aux mouvements, principalement à celui du cœur. Aussi les blessures et les autres maux qui attaquent cette partie, sont-ils plusmor tels , parce qu'ils vont directement au principe de la vie.

Le cerveau, dans toute sa masse, est enveloppé de deux tuniques dé* liées et transparentes, dont l'une, appelée « pie-mère, » est l>Bnveloppe immédiate qui s'insinue aussi dans tous les détours du cerveau; et l'autre est nommée « dure-mère , » à cause de son épaisseur et de sa consistance.

La «dure-mère, » par les artères dont elle est remplie, est en battement continuel, et bat aussi sans cesse le cerveau, dont les parties étaat fort pressées, il s'ensuit que le sang et les esprits qui y sont contenus sont aussi fort pressés et fort battus. Ce qui est une des causes de b distribution, et peut-être aussi du raffinement des esprits.

C'est ce battement de la « dure-mère, » qu'on ressent si fort dans les maux de tète, et qui cause des douleurs si violentes.

L'artifice de la nature est inexplicable, à faire que le cerveau reçoive tant d'impressions sansen être trop ébranlé. Ladisposition decette partie y contribue, parce que par sa mollesse il ralentit le coup, et s'en laisse imprimer fort doucement.

La délicatesse extrême des organes des sens aide aussi à produire un si bon effet, parce qu'ils ne pèsent point sur le cerveau, et y font une impression fort tendre et fort douce.

Cela veut dire que le cerveau n'en est point blessé. Car, au reste, cette impression ne laisse pas d'être forte à sa manière , et de causer des mouvements assez grands; mais tellement proportionnés à la nature du cerveau, qu'il n'en est point offensé.

Ce seroit ici le lieu de considérer les parties qui composent l'œil, ses pellicules, appelées tuniques; ses humeurs de différente nature, par lesquelles se font diverses réfractions des rayons; les muscles qui tournent l'œil, etle présentent diversement aux objets comme un miroir ; les nerfs optiques, qui se tef minent en cette membrane déliée qu'on nomme rétine, qui est tendue sur le fond de l'œil, comme un velouté délicat et mince, et qui embrasse l'humeur vitrée, au devant de laquelle est enchâssée la partie de l'œil qu'on nomme le cristallin, à cause qu'elle ressemble à un beau cristal.

Il faudroit aussi remarquer la|Construction tant extérieure quinte-

rieure de l'oreille, et entre autres choses le petit tambour appelé* tympan, » c'est-à-dire cette pellicule si mince et si bien tendue, qui, par un petit marteau d'une fabrique extraordinairement délicate, reçoit le battement de rair,et le fait passer par ses nerfs jusqu'au dedans du cerveau. Mais cette description , aussi bien que celle des autres organes des sens, seroit trop longue, et n'est pas nécessaire pour notre sujet.

Outre ces parties, qui ont leur région séparée, il y en a d'autres qu' s'étendent et régnent par tout le corps, comme sont les os, les artiVes, les veines et les nerfs.

La plupart des os sont d'une substance sèche et dure , incapable de se courber^ et qui peut être cassée plutôt que fléchie. Mais quand ils sont cassés, ils peuvent être facilement remis, et la nature y jette une glaire, comme une espèce de soudure, qui fait qu'ils se reprennent plus splidement que jamais. Ce qu'il y a de plus remarquable dans les os, c'est leurs jointures, leurs ligaments, et les divers emboîtements des uns dans les autres, par le moyen desquels ils jouent et se meuvent.

Les emboîtements les plus remarquables sont ceux de l'épine du dos, qui règne dppuis le chignon du cou jusqu'au croupion. C'est un enchaînement de petits os, emboîtés les uns dans les autres, en forme de double charnière, et ouverts au milieu pour donner entrée aux vaisseaux qui doivent y avoir leur passage. Il a fallu faire l'épine du dos de plu> sieurs pièces, afin qu'on pût courber et dresser le corps, qui seroit trop roide , si l'épine était d'un seul os.

Le propre des os est de tenir le corps en état, et de lui servir d'appui. I^ls font dans l'architecture du corps humain, ce que font les pièces de bois dans un bâtiment de charpente. Sans les os , tout le corps s'abat troit, et on verroit tomber par pièces toutes les parties. Ils en renferment les unes comme le crâne, c'est-à-dire, l'os de la tête renferme le cerveau; et les côtes, le poumon et le cœur. Ils en soutiennent les autres, comme les os des bras et des cuisses soutiennent les chairs qui y sont attachées.

Le cerveau est contenu dans plusieurs os joints ensemble, de manière qu'ils ne font qu'une boîte continue. Mais s'il en eût été de*même du poumon, cet os auroit été trop grand, par conséquent ou trop fragile, ou trop solide, pour se remuer au mouvement des muscles qui dévoient dilater ou resserer la poitrine. C'est pourquoi il a fallu faire ce coffre de la poitrine de plusieurs pièces, qu'on appelle côtes. Elles tiennent ensemble par les peaux qui leur sont communes, et sont plus pliantes que les autres os, pour être capables d'obéir aux mouvements, que leurs muscles leur dévoient donner.

Le crâne a beaucoup de choses qui lui sont particulières. Il a en haut ses sutures, où il est un peu entr'ouvert, pour laisser évaporer les fumées du cerveau, et servir à l'insertion de l'une de ses enveloppes, c'està-dire de la a dure-mère. » Il a aussi ses deux tables, étant composé de deux coucbes d'os posées l'une sur l'autre avec un artifice admirable, •ntre lesquelles s'insinuent les artères et les veines qui leur portent la nourriture.

Les artères, les veines et les nerfs sont joints ensemble, et se répandent par tout le corps jusques aux moindres parties.

Les artères et les Teines sont des vAisseanx qui porleBt.'imv toiiÉile corps, pour en nourrir toutes les parties, cette 1t<|Beor qu^on . appelit sang : de sorte qu'elles-mêmes, pour être nourries, sont fleines d'à» très petites artères et d'autres petites veines, et ceUes^là d'autees.enoore^ jusqaes au terme que Dieu seul peut savoir. Et toutes cas Tatne»«t oas altères composent avec^ les nerfs . qui se subdivisent de -la nkêmae. sorte, un tissu vraiment merveilleux et inimitable.

Il y a aux extrémités des artères et des veines, de seorëtes^oomniiikfcations par ot le sang passe oontin«ellement des uncB; daniiles antres

Les artères le reçoi^'ent du cœur, et les veines l'y reportettL C'est pourquoi, àTouverture des avtères, et à l'embouchure des veines da oôté du cœur, il y a des 'valvtiles, ou soupapes, qui ne sbynrfeoi qu^M un sens, et qui, selon le sens dont elles ^sont tournées, donnent 4e passage, ou empêohent le retour. Celles des artères se trouvent disposies de sorte qu'elles peuvent recevoir le sang en sortant du cœur;et odks des veines, au contraire, de sorte qu'elles ne peuvent cpie le'ieiidieaa cœur, sans le pouvoir jamais recevoir immédiatement du cœur. Et il y a, par intervalles, le long des artères et des veines, des valvules de même nature, qui ne permettent pas au sang, une fois passé, de i»monter au lien d'où il est venu : tellement qu'il est forcé , par le nonteaii sang qui survient sans cesse, d'aller toujours en avant, et'de roa* 1er sans fin par tout le corps.

Mais ce qui aide le plus à cette circulation, c'est que jbes artères ont un bnttement continu , et semblable à celui du oœur , et qui le suit C'est ce qui s'appelle le ponls.

Et il est aisé d'entendre que les artères doivent s'enfler au baîttettent du cœur, qui jette 4u sang dedans. Mais, outre cela, on areaaarqué que, par leur composition, ellesont, comme le coeur, un battement qui leur est propre.

On peut entendre ce battement, ou en supposant que leurs fibres, une fois enflées parie sang que le cœur y jette, font sur elles-noêmes nne espèce de ressort , ou qu'elles sont tournées de sorte qu'elles sereonieot comme le cœur môme, à la manière des muscles.

Quoi qu'il en soit, l'artlre peut être considérée comme un cœur répandu partout, pour battre le sang et le pousser en avant; et comme un ressort, ou un muscle monté, pour ainsi parler, sur le mouvemeit du cœur, et qui doit battre- en même cadence.

Il paro!t donc que, par la structure et le battement de l'artère, le sang doit toujours avancer dans ce vaisseau; et d'ailleurs l'artère, battant sans relâche sur la veine qui lui est conjointe, y doit faire le même effet que sur elle-même, (juoique non de même force: c'est-à-dire qu'flOe y doit battre le sang, et le pousser continuellement de valvule en vaiitile, sans le laisser reposer un seul moment.

Ht^par Ht il a fallu que l'artère, qui devoit avoir un batteaient si oontiimel etsi ferme, fût d'une consistanoe plus solide et pl«s.diu)e q«».b

veine ; joint que i'arttre qui reçoit le sang comme il vient du cœun, c'est-à-dire plus échauffé et plus vif, a dû encore, pour cette raison, être d'une structure plus forte , pour empêcher que cette liqueur n'échappÂt en abondance par son extrême subtilité , et ne rompit ses vaisseaux, à la Aianièr^ d'un vin fumeux.

Il n'est pas possible de s'empêcher d'admirer la sagesse de la natujne qui ici, 4Soœme partout ailleurs, forme les parties de la manière qu'il faut, pour les effets auxquels on les voit manirestement destinés.

Il y a àJa base du cœur deux artères et deux principales veines, d'où naissent toutes les autres. La plus grande artère s'appelle «c l'aorte:.» la plus grande veiD« s'appelle la « veine-cave. x> L'aorte porte le sang par tout le corps, excepté le cœur et le poumon; « la veine^cave » le reporte de tout le corps, excepié du cœur et du poumon; Taorte sortd4i ventricule gauche, la cave aboutit au ventricule droit; du même v^entricuiesort l'artère du poumon, moindre dans les adultes que l'aorte : aussi ne porte-t-elle que la portion du sang veinai destiné au poumoQ. La veine du poumon aboutit au ventricule gauche ; aussi ne rapporte-telle que le sang veinai destiné au poumon, et par lui rendu artériel par le mélange de Pair respiré dans cette partie.

Le cœur est nourri par une artère particulière, qui n'a nulle communication immédiate avec l'aorte, et reçoit le sang du ventricule gauobe; et le reste du sang^destiné à la nourriture est rapporté par une veine particulière , qui n'a<nulle communication immédiate avec le cœur, et rend son sang dans le ventricule droit.

Immédiatement en sortant du cœur, l'aorte et la grande veine envoient une de leurs branches dans le cerveau ; et c'est par là que s'y fait ce transport soudain des esprits, dont il a été parlé.

Lçs nerfs sont comme de petite cordes, ou plutôt comme de petits filets, qui commencent par le cerveau, et s'étendent par tout. le corps,, jusqu'aux dernières extrémités.

Partout où il y a des nerfs, il y a quelque sentiment ; et partout oA il y a du sentiment, il s*y rencontre des nerfs, comme le propre organe des sens.

La cavité des nerfs est remplie d'une certaine moelle, qu'on dit être de même nature que le cerveau, à travers de laquelle les esprits peuvent aisément continuer leur cours.

Par là se voient deux usages principaux des nerfs. Ils sont premièrement les organes propres du sentiment. C'est pourquoi , à chaque partie qui est le siège de quelqu'un des sens, il y a des nerfs destinés pour servir au sentiment. Par exemple, il y a aux yeux les nerfs optiques, les auditifs aux oreilles, les olfactifs aux narines, et les gustatifsàla langue. Ces nerfs servent aux sens situés dans ces parties; et commele toacher se trouve par tout le corps, il y a aussi des nerfs répandus par tout le corps.

Ceux qui vont ainsi par tout le corps, en sortant du cerveau, passent lé long de l'épine du dos, d'où ils se partagent et s'étendent dans toutes les parties.

Le second usage des nerfs n'est guère moins important. C'est de poi^

56 DE LA COimOlSSANCE DE DIEU

ter par tout le corps les esprits qui font agir les muscles, et causent tons les mouTements.

('.as mêmes nerfo répandus partout, qui servent an toucher , senreot aussi à cette conduite des esprits dans tous les muscles. Mais les nerfs que nous avons considérés comme les propres organes des quatre an* très sens, n*ont point cet usage.

Et il est à remarquer que les nerfs qui servent au toucher se trouTent même dans les parties qui servent aux autres sens; dont la raison est que ces parties-là ont avec leur sentiment propre celui du toucher. Les yeux, les oreilles, les narines et la langue peuvent recevoir des impressions qui ne dépendent que du toucher seul, et d'où naissent des douleurs auxquelles ni les couleurs, ni les sons, ni les odeurs, ni le goût, n'ont aucune part.

Ces parties ont aussi des mouvements qui demandent d'autres nerfii que ceux qui servent immédiatement à leurs sensations particulières. Par exemple, les mouvements des yeux, qui se tournent de tant de côtés, et ceux de la langue, qui paroissent si divers dans la parole, ne dépendent en aucune sorte des nerrs qui servent au goût et à la vue. Et aussi y en trouve -t-on beaucoup d'autres; par exemple, dans les yeux, les nerfs moteurs, et les autres que démontre Tanatomie.

Le8 parties que nous venons de décrire ont toutes, ou presque toutes, de petits passages qu'on appelle pores, par où s'échappent et s'évaporent les matières les plus légères et les plus subtiles, par un mouvement qu'on appelle transpiration.

Après avoir parlé des pai*ties qui ont de la consistance, il faut parler maintenant des liqueurs et des esprits.

Il y a une liqueur qui arrose tout le corps, et qu'on appelle sang.

Cette liqueur est mêlée dans toute sa masse de beaucoup d^autres liqueurs, telles que sont la bile et les sérosités. Celle qui est rouge, qu'on voit à la fin se figer dans une palette, et qui en occupe le fond, est celle qu'on appelle proprement le sang.

C'est par celte liqueur que la chaleur se répand et s'entretient. C'est d'elle que se nourrissent toutes les parties; et si l'animal ne se réparoit continuellement par cette nourriture, il périroit.

C'est un grand secret de la nature, de savoir comment le sang s'échauffe dans le cœur.

Et d'abord, on peut penser que le cœur étant extrêmement chaud, le sang s'y échauffe et s'y dilate, comme l'eau dans un vaisseau déjà échauffé.

Et si la chaleur du cœur, qu'on ne trouve guère plus grande que celle des autres parties, ne suffit pas pour cela, on y peut ajouter deux choses : l'une, que le sang soit composé, ou en son tout, ou en partie, d'une matière de la nature de celles qui s'échauffent parle mouvement. Et déjà on le voit fort mêlé de bile, matière si aisée à échauffer; et peut-être que le sang même, dans sa propre substance, tient de cette qualité. De sorte qu'étant comme il est continuellement battu, premièrement par le cœur, et ensuite par les artères, il vient à un degré de chaleur considérable.

L'autre chose qu'on peut dire, est qu'il se fait dans le cœur une fc rmentation du sang.

On appelle fermentation lorsqu'une matière s'enfle par une espèc^ de bouillonnement, c'est-à-dire, par la dilatation de ses parties inté rieures. Ce bouillonnement se fait par le mélange d'une autre matière . qui se répand et s'insinue entre les parties de celle qui est fermentée, et qui, les poussant du dedans au dehors, leur donne une plus gran(fe circonférence. C'est ainsi que le levain enfle la pAte.

On peut donc penser que le cœur mêle dans le sang une matière quelle qu'elle soit, capable de le fermenter; ou même, sans chercher plus loin, qu'après que l'artère a reçu le sang que le cœur y pousse, quelque partie restée dans le cœur sert de ferment au nouveau sang que la veine y décharge aussitôt après, comme un peu de vieille pâte aigrie fermente et enfle la nouvelle.

Soit donc qu'une de ces causes suffise , soit qu'il faille les joindre toutes ensemble, ou que la nature ait encore quelque autre secret inconnu aux hommes; il est certain que le sang s'échauffe beaucoup dans le cœur, et que cette chaleur entretient la vie.

Car d'un sang refroidi il ne s'engendre plus d'esprits; ainsi le mouvement cesse , et l'animai meurt.

Le sang doit avoir une certaine consistance médiocre; et quand il est, ou trop subtil, ou trop épais, il en arrive divers maux à tout le corps.

Il bouillonne quelquefois extraordinairement, et souvent il s'épaissit avec excès; ce qui lui doit arriver par le mélange de quelque liqueur.

Et il ne faut pas croire que cette liqueur qui peut ou épaissir tout le sang, ou le faire bouillonner, soit toujours en grande quantité, l'expérience faisant voir combien peu il faut de levain pour enfler beaucoup de pâte, et que souvent une seule goutte d'une certaine liqueur agite et fait bouillir une quantité beaucoup plus grande d'une autre.

C'est par là qu'une goutte de venin, entrée dans le sang, et fige toute la masse . et nous cause une mort certaine. Et on peut croire de même qu'une goutte de liqueur d'une autre nature fera bouillonner tout le sang. Ainsi ce n'est pas toujours la trop grande quantité de sang, mais c'est souvent son bouillonnement qui le fait sortir des veines, et qui cause le saignement de nez, ou les autres accidents semblables, qu'on ne guérit pas toujours en tirant du sang, mais en trouvant ce qui est capable de le rafraîchir et de le calmer.

Nous avons déjà dit du sang, qu'il a un cours perpétuel du cœur dans les artère>;, des artères dans les veines, et des veines encore dans le cœur, d'où il est jeté de nouveau dans les artères; et toujours de même tant que l'animal est vivant.

Ainsi c'est le même sang qui est dans les artères et dans les veines, avec cette différence : que le sang artériel, sortant immédiatement du cœur, doit être plus chaud, plus subtil et plus vif, au lieu que celai des veines est plus tempéré et plus épais. Il ne laisse pas d'avoir sa chaleur, mais plus modérée; et se figeroit tout à fait, s'il croupissoit dans les veines, et ne venoit bientôt se réchauffer dans le cœur.

Le sang artériel a encore cela de particulier, que, quand l'artère est

piquée, on le Toit saillir comme par bouillons ^ et à diverses reprisesi ce qui est causé par le battement de Tartère.

Toutes les humeurs, comme la bile, la lypiphe ou. sérosité, coulent avec le sang dans les mêmes vaisseaux, et en sont aussi séparées en certaines parties du corps, ainsi qu'il a été dit Ces humeurs sont ia différentes qualités, par leur propre nature, selon qu*elles sont dive^ sèment préparées, et pour ainsi dire criblées. C'est de cette masie commune que sont empreintes et formées la salive, les urines, les sueurs, les eaux contenues dans les vaisseaux lymphatiques qu'on trouve auprès des. veines : celles qui remplissent les. jB^ndes de l'estomac, par exemple, qui servent tant à la digestion; ces^ larmes > enfin que la nature iburnit.à certains tuyaux auprès des yeux, pour les humecter.

X^es esprits sont la partie la plus vive et la plus agitée du sang, et mettent en action toutes les parties.

Quand les esprits sont épuisés à force d'agir, les oer£s se détendent, tout se rel&che, l'animal s'endort, et se délasse du travail et de l'aotion où il est sans cesse pendant qu'il veille.

Le sang et les esprits se dissipent continuellement, et ont aussi besoin d'être réparés.

Pour ce qui est des esprits, il est aisé de concevoir qu'étant si subtils et si agités, ils passent à travers les pores, et se dissipent d'euim&mes par leur propre agitation.

On peut aussi aisément comprendre que le sang, à force de pasaor et de repasser dans le coeur, s'évaporeroit à la fin. Mais il y a une raison particulière de la dissipation du sang, tirée de la nourriture.

Les parties de notre corps doivent bien avoir quelque consistanoe. Mais si elles n'avoient aussi quelque mollesse, elles ne seroient pas assez maniables , ni assez pliantes pour faciliter le mouvement. Étant donc, comme elles sont, assez tendres, elles se dissipent et se consament facilement, tant par leur propre chaleur, que par la perpétuelle agitation des corps qui les environnent C'est pour cela qu'un corps mort, par la seule agitation de l'air auquel il est exposé, se corrompt et se pourrit. Car l'air ainsi agité, ébranlant ce corps mort par le dehors, et s'insinuant dans les pores par sa subtilité, à la fin l'altère et le dissout. Le même arriveroit à un corps vivant, s'il n'étoit réparé par la nourriture.

Ce renouvellement des chairs et des autres parties du corps parott principalement dans laguérison des blessures, qu'on voit se fermer, et en même temps les chairs revenir par une assez prompte régénération.

Cette réparation se fait par le moyen du sang qui coule dans les artères, dont les plus subtiles parties s'échappant par les pores, dégouttent sur tons les membres, où elles se prennent, s'y attachent, et les renouvellent. C'est par là que le corps croît et s'entretient, comme on voit. les plantes et les fleurs croître et s'entretenir par Teaude la pluie. Ainsi le sang, toujours employé à nourrir et à réparer l'animal, ^épuiseroit aisément s'il t îétoit lui-même réparé, et la source en saroit bient^ tarse.

La nature y a pourvu par les aliments qu'elle nous a préparés, et par les organes .qu'elle a disposés pour renouveler le sang, et, par le sang tout le .corps.

L'aliment commence premièrement à s'amollir dans la bouche par le moyeu de certaines eaux épreintes des glandes qui y aboutissent. Ces eaux détrempent les viandes, et font qu'elles peuvent plus facilement être brisées et broyées par les mâchoires, ce qui est un commencement de digestion.

De là eUes sont portées par l'œsophage dans l'estomac, où il coule dessus d'autres sortes d'eaux épreintes d'autres glandes, qui se voient en nombre infini dans l'estomac même. Par le moyen de ces eaux, et à la faveur de la chaleur du foie, les viandes se cuisent dans l'estomac, à peu près comme elles feroient dans une marmite mise sur le feu. Ce qui se fait d'autant plus facilement, que ces eaux de l'estomac sont de la nature des eaux fortes; car elles ont la vertu d'inciser les viandes, et les coupent si menues, qu'il n'y a plus rien de l'ancienne forme.

C'est ce qui s'appelle la digestion, qui n'est autre chose que l'altération que souffre l'aliment dans l'estomac, pour être disposé à s'incorporer à l'animal.

Cette matière digérée, blanchit et devient comme liquide. C'est ce s'appelle le chyle.

Il est porté de l'estomac au boyau qui est au-dessous, et où se commence la séparation du pur et de l'impur, laquelle se continue tout le long des intestins.

Elle se fait par le pressement continuel que cause la respiration , et le mouvement du diaphragme sur les boyaux. Car, étant ainsi pressés, la matière dont ils sont pleins est contrainte de couler dans toutes les ouvertures qu'elle trouve dans son passage; en sorte que les veines lactées, qui sont attachées aux boyaux, ne peuvent manquer d'être remplies par ce mouvement.

Mais, comme elles sont fort minces, elles ne peuvent recevoir que les parties les plus délicates, qui, exprimées par le pressement des intestins, se jettent dans ces veines, et y forment cette liqueur blanche qui les remplit et les colore; pendant que le plus grossier, par la force 'la même pressement, continue son chemin dans les intestins, jusqu'à ce que le corps en soit déchargé.

Car il y a quelques valvules, disposées d'espace en espace dans les gros boyaux, qui empêchent également la matière de remonter, et de dcsoendre trop vite; et on remarque, outre cela, un mouvement vermiculairede haut en bas, qui détermine la matière à prendre un cer-^ tain cours.

La liqueur des veines lactées est celle que la nature prépare pour la nourriture de l'animal. Le reste est le superflu, et comme le marc qatella rejette, qu'on appelle aussi, par cette raison, excrément.

Ainsi se fait la séparation du liq-x..ùe d'avec le grossier, et du puE d*avec l'impur; à peu près de la même sorte que le vin et l'hulU s'expriment du raisin et de l'olive pressés; ou comme la ileur de farine par un sas plutôt que le son ; ou que certaines liqueurs, pas-

m DE LA CONNOISSANCE DE DIEU

flées par une chausse, se clarifient, et y laissent ce qu'elles ont de plus grossier.

Les détours des boyaui, repliés les uns sur les autres, font que la matière , digérée dans Testomac , séjourne plus longtemps dans les boyaux, et donne tout le loisir nécessaire à la respiration, pour exprimer tout le bon suc, en sorte qu'il ne s'en perde aucune partie.

Il arrive aussi , par ces détours et par la disposition intérieure des boyaux, que l'animal, ayant une fois pris nourriture, peut demeurer longtemps sans en prendre de nouvelle, parce que le suc épuré qui le nourrit est longtemps à s'exprimer; ce qui fait durer la distribution, <jt empêche la faim de revenir si tôt.

Et on remarque que les animaux qu'on voit presque toujours affamés, comme par exemple les loups, ont les intestins fort droits. D'où il arrive que l'aliment digéré y séjourne peu, et que le besoin de manger est pressant et revient souvent.

Comme les entrailles, pressées par la respiration, jettent dans les veines lactées la liqueur dont nous venons de parler, ces veines, pressées par la même force, la poussent au milieu du mésentère, dansU glande où nous avons dit qu'elles aboutissent; d'où le même pressement les porte dans un certain réservoir, nommé le réservoir de Pecquel y du nom d'un fameux anatomiste de nos jours, qui Ta découvert.

De là il passe dans un long vaisseau qui, par la même raison, est appelé le canal ou le conduit de Pecquet. Ce vaisseau, étendu le long de l'épine du dos, aboutit un peu au-dessus du cou, à une des yelnes qu'on appelle sous-clavières ; d'où il est porté dans le cœur, et là il prend tout à fait la forme de sang.

Il sera aisé de comprendre comme le chyle est élevé à cette veine, si on considère que le long de ce « vaisseau de Pecquet, » il y a des val- Tules, disposées par intervalles, qui empêchent cette liqueur de descendre; et que d'ailleurs elle est continuellement poussée en haut, tant par la matière qui vient en abondance des veines lactées, que parle mouvement du poumon, qui fait monter ce suc en pressant le vaisseau où il est contenu.

Il n'est pas croyable à combien de choses sert la respiration. Elle rafraîchit le cœur et le sang : elle entraîne avec elle et pousse dehors les fumées qu'excite la chaleur du cœur : elle fournit l'air dont se forme la voix et la parole : elle aide, par l'air qu'elle attire,#à la génératioD des esprits : elle pousse le chyle des entrailles dans les veines lactées, de là dans la glande du mésentère, ensuite dans le « réservoir et le cïïûâ de Pecquet, » et enfin dans la sous-clavière, et en même temps die M* lite l'éjection des excréments, toujours en pressant les intestins.

Voilà quelle est à peu près la disposition du corps, et l'usage deseï jl^arties, parmi lesquelles il paroît que le cœur et le cerveau sont kf principales, et celles, pour ainsi dire, qui mènent toutes les autres.

Ces deux maîtresses-parties influent dans tout le corps. Le cœurf renvoie partout le sang dont il est nourri ; et le cerveau y distribue di tous côtés les esprits par lesquels il est remué.

Au premier la nature a donné les artères et les reines, pour la dh-

tributioo du sang; et elle a donné les nerfs au second, pour l'administration des esprits.

Nous ayons tu que la fabrique des esprits se commence par le cœur, lorsque luttant le sang et l'échauffant, il en élève les parties les plus subtiles au cenreau, qui les perfectionne, et qui ensuite en renvoie au cœur ce qui est nécessaire, pour produire son battement.

Ainsi ces deux maîtresses-parties, qui mettent, pour ainsi dire, tout le corps en action, s'aident mutuellement dans leurs fonctions, puisque sans le sang que le cœur envoie au cerveau, le cerveau n'auroit pas de quoi former les esprits; et que le cœur aussi n'auroit point de mouvement, sans les esprits que le cerveau lui renvoie.

Dans ce secours nécessaire que se donnent ces deux parties, laquelle les deux commence? c'est ce qu'il est>malaisé de déterminer; et il fauiroit pour cela avoir recours à la première formation de l'animal.

Pour entendre ce qu'il y a ici de plus constant, il faut penser, avant x>utes choses, que le fœtus ou l'embryon, c'est-à-dire l'animal qui se 'orme, est engendré d'autres animaux déjà formés et vivants, où il y a par conséquent du sang et des esprits déjà tout faits, qui peuvent se M>mmuniquer à l'animal qui commence.

On yoît en effet que l'embryon est nourri du sang de la mère qui le [H)rte. On peut donc penser que ce sang étant conduit dans le cœur de ce petit animal qui commence d'être, s'y échauffe et s'y dilate par la chaleur naturelle à cette partie ; que de là passe au cerveau ce sang sabtil, qui achève de s'y former en esprit, en la maitière qui a été dite; que ces esprits, revenus au cœur par les nerfs, causent son premier battement, qui se continue ensuite à peu près comme celui d'une pendule après une première vibration.

On peut penser aussi, et peut-être plus vraisemblablement, que ranimai étant tiré des semences pleines d'esprits, le cerveau, par sa première conformation, en peut avoir ce qu'il lui en faut pour exciter dans le cœur cette première pulsation d'où suivent toutes les autres.

Quoi qu'il en soit , l'animal qui se forme venant d'un animal déjà fonné, on peut aisément comprendre que le mouvement se continue de rua à l'autre; et que le premier ressort, dont Dieu a voulu que tout dépendit, étant une fois ébranlé, ce même mouvement s'entretient touioiirs.

ha teste, outre les parties que nous venons de considérer dans le corps, 11 y en a beaucoup d'autres connues et inconnues à l'esprit hu- Biain;mais ceci suffit pour entendre l'admirable économie de ce corps, «lagement et si délicatement organisé, et les principaux ressorts par lesquels s'en exercent les opérations.

Quand le corps est en bon état, et dans sa disposition naturelle, c'est Cl qui s'appelle santé. La maladie, au contraire, est la mauvaise dispo- ■Uon du tout, ou de ses parties. Que si l'économie du corps est tellement troublée, que les fonctions naturelles cessent tout à fait, la mort <le l'animal s'ensuit. ^

Cela doit arriver précisément quand les deux maitresses-pièces^c'est-à- ^re.le cerveau et le cœur, sont hors d'état d'agir; c'est-à-dire quand

le«ttiir cesse de battre, et que le cerveau ne peut plus exercer cette action , qu'elle qu'elle soit, qui envoie les esprits au cœur.

Car encore que le -concours des autres^ parties soit nécessaire pour nous faire vivre, la cessation de- leur action nous fait languir, mais ne nous tue pas tout à coup ; au lieu que quand Faction du certeau ou Ûa cœur cesse tout à fait, on meurtà Tinstant.

Or on peut en général concevoir trois choses capables tle causer dans ces deux parties cette cessation . La première , si elles sont ou altérées dans leur substance, ou dérangées dans leur composition. La seconde, si les esprits, qui sont, pour ainsi dire, l'âme du ressort, viennent à manquer. La troisième, si ne manquant pas, et se trouvant préparés, ils sont empêchés par quelque autre cause de couler, ou du cerveau dans le cœur, ou du cœur dans le cerveau.

Et il semble que toute machine doive cesser par une de ces causes. Car ou le ressort se rompt, comme les tuyaux dans un orgue, et les roues ou les meules dans un moulin; ou le moteur cesse, comme si la rivière, qui fait aller les roues, est détournée, ou que le soufflet, qui pousse l'air dans l'orgue, soit brisé ; ou le moteur ou le mobile étant en état, l'action de l'un sur l'autre est empêchée par quelque autre corps: comme si quelque chose au dedans de l'orgue empêche le vent d'y entrer, ou que l'eau et toutes les roues étant comme il faut, quelque corps interposé en un endroit principal, empêche le jeu.

Appliquant ceci au corps de l'homme, machine sans comparaison plus composée et plus délicate, mais, en ce que l'homme a de corporel, pure machine; on peut concevoir qu'il meurt, si les ressorts principaux se corrompent ; si les esprits, qui sont le moteur, s'éloignent ; ou si les ressorts étant en état et les esprits prêts, le jeu en est empêché par quelque autre cause.

S'il arrive, par quelque coup, que le cerveau ou le cœur soient entamés, et que la continuité des filets soit interrompue : et sans entamer la substance, si le cerveau ou se ramollit ou se dessèche excessivement, ou que, par un accident semblable, les fibres du cœur se roidissent ou se relâchent tout à fait, alors Taction de ces deux ressorts, d'cù dépend tout le mouvement, ne subsiste plus, et toute la machine est arrêtée.

Mais quand le cerveau et le cœur demeureroient en leur entier, dès là que les esprits manquent, les ressorts cessent, faute de moteur. Et quand il se formeroit des esprits conditionnés comme il faut; si les tuyaux par où ils doivent passer, ou resserrés, ou remplis de- quelque autre chose, leur ferment l'entrée ou le passage, c'est de même que s'ils n'étoient plus. Ainsi le cerveau et le cœur, dont l'action et la communication nous font vivre, restent sans force, le mouvement cesse dans son principe, toute la machine demeure, et ne se peut plus rétablir.

Voilà ce qu'on appelle mort ; et les dispositions à cet égard s'appellent maladies.

Ainsi toute altération dans le sang, qui l'empêche de fournir pour les esprits une matière louable, rend le corps malade. Et si la chaleur naturelle, ou étouffée par la trop grande épaisseur du sang, ou dissipée par son excessive subtilité, n'envoie plus d'esP"**" il faut mourir ; tel-

lement qu'on peut définir la mort, la cessation du mouvement dans le sang et dans le coeur.

Outre les altérations qui arrivent dans le corps par les maladies, il y en a qui sont causées par les passions , qui , à vrai dire, sont une espèce de maladie. Il seroit trop long d'expliquer ici toutes ces aitérar tions ; et il suffit d'observer, en général, qu'il n'y a point de passion qui ne fasse quelque changement dans les esprits , et par les esprits dans le cœur et dans le sang. Et c'est une suite nécessaire de l'impression violente que certains objets font dans le cerveau.

De là il arrive nécessairement que quelques-unes des passions les. y excitent et les y agitent avec violence, et que les autres les y ralentissent. Les unes par conséquent les font couler plus abondamment dans le cœur, et les autres moins. Celles qui les font abonder, comme la colère et Taudace, les répandent avec profusion, et les poussent de tous côtés au dedans «t au dehors. Celles qui tendent à les supprimer et à les retenir, telles que sont la tristesse et le désespoir, les retiennent serrés au dedans, comme pour les ménager.

De là naissent dans le cœur et dans le pouls, des battements, les uns plus lents, les autres plus vites ; les uns incertains et inégaux, et les autres plus mesurés : d*où il arrive dans le sang divers changements . et de là conséquemment de nouvelles altérations dans les esprits. Les membres extérieurs reçoivent aussi de difi'érentes dispositions. Quand on est attaqué, le cerveau envoie plus d'esprits aux bras et aiux mains, et c'est ce qui fait qu'on est plus fort dans la colère. Dans cette passion, les muscles s'afl'erniissent, les nerfs se bandent, les poings se ferment, tout se tourne à l'ennemi pour l'écraser, et le corps est disposé à se ruer sur lui de tout son poids. Quand il s'agit de poursuivre un bien, ou de fuir un mal pressant, les esprits accourent avec abondance aux cuisses et aux jambes pour bâter la course ; tout le corps, soutenu par leur extrême vivacité, devient plus léger : ce qui a fait dire au poète, parlant d'Apollon et de Daphné, s Hic spe celer, illa timoré. » Si un bruit un peu extraordinaire menace de quelque coup, on s'éloigne naturellement de l'endroit d'où vient le bruit, en y jetant l'œil, afin d'esquiver plus facilement; et quand le coup est reçu, la main se porte aussitôt ux parties blessées, pour ôter, s'il se peut, la eau e du mal : tant les esprits sont disposés dans les passions, à seconder promptement les membres qui ont besoin de se mouvoir.

Par l'agitation du dedans, la disposition du dehors est toute changée, elon que le sang accourt au visage, ou s'en retire, il y paroît ou rougeur ou pàle)ir. Ainsi on voit dans la colère les yeux allumés; on y voit rougir le visage, qui, au contraire, pâlit dans la crainte. La joie et Te.spéranee adoucissent les traits, ce qui répand sur le front une image de sérénité. La colère et la tristesse, au contraire, les rendent plus rudes, et leur donnent un air, ou plus farouche, ou plus sombre. La voix change aussi en diverses sortes. Car selon que le sang ou les esprits coulent plus ou moins dans le poumon, dans les muscles qui l'agitent, et dans la trachée-artère par où il respire Tair, ces parties, ou dilat jes, ou pressée diversement, poussent tantôt des sons éclatants, tantôt des cris

BOSSVFT. — I ^

«aigus, tantôt des voix confuses, tantôt de longs gémissements, tantdt

des soupirs entrecoupés. Les larmes accompagnent de tels états, lorsque

les tuyaux qui en sont la source sont dilatés ou pressés à une certaine

mesure. Si le sang refroidi, et par là épaissi, se porte lentement au ce^

Teau, et lui Tournit moins de matière d'esprits qu'il ne faut ; ou 8i,.aa

contraire . étant ému et échauffé plus qu'à l'ordinaire, il en fouriiittrop,

il arrivera tantôt des tremblements et des convulsions, tantôt' des la&-

' gueurs et des défaillances. Les muscles se relâcheront, et on se senlihi

prêt à tomber. Ou bien les fibres mêmes de la peau qui couvre la 1âte,

^faisant alors l'effet des muscles, et se resserrant excessivement; hrpeaa

ae retirant sur elle-même, fera dresser les cheveux, dont elle eiïfôrme

'la racine, et causera ce mouvement qu'on appelle horreur. Les physi-

«ciens expliquent eu partieulier 4outes ces altérations ; mais c'ast assez

< pour notra^essein, d'en avoir (Camarquéengénéral la nature, laacauaes,

les effets, et les signes.

I^es passions, i les regapder seulement dans le corps, semblêntlk'être autre chose qu'une agitation. extraordinaire des esprits oudu sang, à l'occasion de certains objets qu'il faut fuir, ou poursuivre.

Ainsi la cause des passions doit être l'iàipression et le mdttVM&ent qu'un objet de grande force iait- dans le cerveau.

De là suit l'agiution^ et éo» esprits et du sang, dont Péffet' naturel doit être de disposer le corps de la manière qu'il faut pour ful^ l'Objet, ou le suivre; mais cet effet est souvent empêché par accident.

Les signes des passions, qui en sont aussi des effets , mais VMioi principaux, c'est ce qui en paroît au dehors; tels sont les larmes,' toi cris, et les autres changements, tant de la voix, que des yeux et du visage.

Car comme il est de l'institution de la nature, que les ' passions des uns fassent impression sur les autres; par exemple, que la tristesse de l'un excite la pitié de l'autre; que lorsque l'un est disposé à faire do • mal par la colère, l'autre soit disposé, en même temps, ou à 'la dé* fense, ou à la retraite, et ainsi du reste; il a fallu que les passions n'eussent pas seulement de certains effets au dedans , mais qu'elles eussent encore au dehors chacune son propre caractère, dont les autres hommes pussent être frappés.

£t cela parott tellement du dessein de la nature, qu'on trouve sur le visage une infinité de nerfs et de muscles, dont on ne reconnoU poiot d'autre usage, que d'en tirer en divers sens toutes les parties, et d*y peindre les passions, par la secrète correspondance de leurs mouTements avec les mouvements intérieurs.

L nous reste encore à con<idérer le consentement de toutes Icspw* ties du corps, pour s'entr'aider mutuellement, et pour la défense du tout. Quand on tombe d'un côté, la tête, le cou, et tout le corps se tournent à l'opposite. De peur que la tète ne se heurte, les mains se jettent devant tlle, et s'exposent aux coups qui la briseroieot. DansU lutte, on voit le coude se présenter comme «m bouclier devant le visage , les paupièies se ferment pour garantir Tœil. Si on est forteme»* penché d'un côté, le corps se porte de l'autre pour faire contre-poidSf

ETJDJS SOI-MÊME. 67

et se balanceiui-même en diverses manières, pour prévenir une chute, ou pour la rendre moins incommode. "Par la même raison, si on porte vun grand poids d'un des cAtés, on se sert de l'autre pour contrepeser. Une femme qui porte un seau d'eau pendu à la droite, étend l&bra« gauche, et se pencbe.drce côté-là;' Celui qui porte sur le dos, se penche en avant; et au contraire, quand on porte sur la tête, le corps naturellement se tient droit. Enfin il ne manque jamais de se situer de la manière la. plus . convenable pour se soutenir; en sorte que les parties . ont toujours un même centre de gravité, qu'on prend au juste, comme 1^ si on saroit la mécanique. A clela on peut rapporter certains éffeté'des .. passions, que nous avons remarqués. Enfin, il est visible que les parties du corps sont disposées à se prêter un secours mutuel, et à concourir ensemble à la conservation dé leur tout.

Tant de mouvements si bien ordonnés, et si forts, selon les règles de la mécanique, se font en^ous sans science, sans iraisonnement et ..sans réflexion : au contraire, laréflexion ne feroil ordinairement qu'em- ^«bacrasser. Nous verrons dans la suite qu'il se fait en nous, sans que «.nous le 5achions, ou que nous le sentions, une infinité de mouvements .semblables. La prunelle s'élargit ou se rétrécit de la manière la plus conveDable à nous donner plus ou moins de jour; l'oeil s'aplatit et salonge, selon que nous avons besoin de voir de loin ou de près. La glotte s'élargit pu s'êtrécit selon les tons qu'elle doit former. La bouche se dispose, et la langue se remue comme il faut, pour les différentes articulations. Un petit enfant, pour tirer des mamelles de sa nourrice la liqueur dont il se nourrit, ajuste aussi bien ses lèvres et sa langue, que s'il savoit l'art des pompes aspirantes; ce qu'il fa t même en dormant : tant la nature a voulu nous faire voir que ces choses n'avcient pas besoin de notre, attention.

.Mais moins il y a d'adresse et d'art, de notre côté, dans des mouvements si proportionnés et si justes; plus il en parott dans celui qui a si bien disposé toutes les parties de notre corps. . Par les choses qui ont été dites, il est aisé de comprendre, la difl'é- . rence de l'âme et du corps; et il n'y a qu'à considérer les diverses propriétés que nous y avons remarquées.

Les propriétés de l'âme sont, voir, ouïr, goûter, sentir, imaginer; avoir du plaisir ou de la douleur, de l'amour ou de la haine, de la joie ou de la tristesse, de la crainte ou de l'espérance: assurer, nier, douter, raisonner, réfléchir et considérer, comprendre, délibérer, se résoudre, vouloir, ou ne vouloir pas. Toutes choses qui dépendent du même principe, et que nous avons entendues très-distinctement sans nommer le corps, si ce n'est comme l'objet que l'âme aperçoit, ou oomme l'organe dont elle se sert.

La marque que nous entendons distinctement ces opérations de notre âme, c'est que jamais nous ne prenons l'une pour l'autre. Nous ne prenuns point le doute pour l'assurance, ni affirmer { our nier, ni rai- «ooner pour sentir : nous ne confondons pas l'espérance avec le dése^ir, ni la crainte avec la colère, ni la volonté de vivre selon la raiaoD, avec celle de vivre selon les sens et les passions. à

Ainsi nous connoissons distinctement les propriétés de l'Ame. Voyons maintenant celles du corps. .

Les propriétés du corps , c'est-à-dire , des parties qui e composent, sont d'être étendues plus ou moins, d'être agitées plus vite ou plus lentement, d'être ouvertes ou d'être fermées, dilatées ou pressées, tendues ou relâchées, jointes ou séparées les unes des autres, épaisses os déliées , capables d'être insinuées en certains endroits plutôt qu'en d'autres. Choses qui appartiennent au corps, et qui en font manifestement la nourriture, l'augmentation , la diminution, le mouvement et le repos.

En voilà assez pour connoître la nature de l'âme et du corps, et l'extrême différence de l'un et de l'autre.

Ghap. m. — De Vunion de l'dme et du corps.

Il a plu néanmoins à Dieu, que des natures si différentes fussent étroitement unies. Et il étoit convenable , afin qu'il y eût de tonta sortes d'êtres dans le monde, qu'il s'y trouvât, et des corps qui ne dissent unis à aucun esprit, telles que sont la terre et l'eau, et les autres de cette nature ; et des esprits , qui , comme Dieu même , ne fussent unis à un corps, tels que sont les anges; et aussi des esprits unis à un corps, telle qu'est l'âme raisonnable, à qui, comme à la dernière de toutes les créatures intelligentes, il devoit échoir en partage, ou plutôt convenir naturellement de faire un même tout avec le corps qui loi est uni.

Ce corps, à le regarder .comme organique, est un par la proportion et la correspondance de ses parties : de sorte qu'on peut l'appeler on même organe, de même et à plus forte raison qu'un luth, ou un orgue, est appelé un seul instrument. D'où il résulte que l'âme lui doit être unie en son tout, parce qu'elle lui est unie comme à un seul organe parfait dans sa totalité.

C'est cette union admirable de notre corps et de notre âme que nous avons à considérer. Et quoiqu'il soit difficile, et peut-être impossible à l'esprit humain d'en pénétrer le secret, nous en voyons pourtant quelque fondement dans les choses qui ont été dites

Nous avons distingué dans l'âme deux sortes d'opérations : les opérations sensitives, et les opérations intellectuelles; les unes attachéâà l'altération et au mouvement des organes corporels, les autres supérieures au corps, et nées pour le gouverner.

Car il est visible que l'âme se trouve assujettie par ses sensations aux dispositions corporelles : et il n'est pas moins clair que, par le commandement de la volonté, guidée par l'intelligence, elle remue lesbiai, les jambes, la tête, et enfin transporte tout le corps.

Que si l'âme n'étoit simplement qu'intellectuelle , elle seroit ttUtment au-dessus du corps, qu'on ne sauroit par où elle y derroit tenir; mais parce qu'elle est sensitive, c'est-à-dire, jointe à un corps, et par là chargée de veiller à sa conservation et à sa défense, elle a dt êtie unie au corps par cet endroit-là, da, pour mieux dire, par toute M

substance, puisqu'elle est indivisible, et qu'on peut bien en distinguer les opérations, mais non pas la partager dans son fond.

Dès là que l'âme est sensitive, elle est sujette au corps de ce côté-là, puisqu'elle souffre de ses mouvements, et que les sensations, les unes fâcheuses, et les autres agréables, y sont attachées.

De là suit que l'âme, qui remue les membres et tout le corps par sa volonté, le gouverne comme une chose qui lui est intimement unie, qui la fait souffrir elle-même, lui cause des plaisirs et des douleurs extrêmement vives.

Or l'âme ne peut mouvoir le corps que par sa volonté, qui naturellement n'a nul pouvoir sur le corps, comme le corps ne peut naturellement rien sur l'âme, pour la rendre heurelise ou malheureuse, les deux substances étant de nature si différente, que Tune ne pourroit rien sur l'autre, si Dieu, créateur de l'une et de l'autre, n'avoit, par sa volonté souveraine, joint ces deux substances par la dépendance mutuelle de l'une à l'égard de l'autre : ce qui est une espèce de miracle perpétuel, général et subsistant, qui paroît dans toutes les sensations de l'âme, et dans tous les mouvements volontaires du corps.

Voilà ce que nous pouvons eptendre de l'union de l'âme avec le corps, et elle se fait remarquer principalement par deux effets.

Le premier est que de certains mouvements du corps suivent certaines pensées ou sentiments dans l'âme, et le second réciproquement, qu'à une certaine pensée ou sentiment qui arrive à Tâme, sont attachés certains mouvements qui se font en même temps dans le corps; par exemple, de ce que les chairs sont coupées, c'est-à-dire, séparées les unes des autres, ce qui est un mouvement dans le corps, il arrive que je sens en moi la douleur, que nous avons vue être un sentiment de l'âme : et de ce que j'ai dans l'âme la volonté que*ma main soit remuée, il arrive qu'elle Test en effet au même moment.

Le premier de ces deux effets parott dans les opérations où l'âme est assujettie au corps, qui sont les opérations sensitives; et le second paroit dans les opérations où l'âme préside au corps , qui sont les opérations intellectuelles.

Considérons ces deux effets l'un après l'autre. Voyons, avant toutes choses, ce qui se fait dans l'âme ensuite des mouvements du corps; et nous verrons après, ce qui arrive dans le corps ensuite des pensées de l'âme.

Et d'abord il est clair que tout ce qu'on appelle sentiment ou sensation, je veux dire la perception, des couleurs, des sons, du bon et du mauvais goût, du chaud et du froid, de la faim et de la soif, du plaisir et de la douleur, suivent les mouvements et l'impression que font 1« objets sensibles sur nos organes corporels.

Mais pour entendre plus distinctement par quels moyens cela s'exécote, il faut supposer plusieurs choses constantes.

La première, qu'en toute sensation il se fait un contact et une impression réelle et matérielle sur nos organes, qui vient, ou immédiatement, ou originairement, de l'objet.

JBt déjà, pour le toucher et le goût, le contact ^ es\ ^"çiiX^^ cX M&-

médiat. Nou» ne goûtons que ce qui est Immédiatement appliqué à BOtr«> langue, et à Tégard du toucher, le mot remporte, puisque toaekenvt»' contact c'est la même chose.

Et encore que le soleil et le feu nous échaufTént étant êlofgnés^'il est clair qu'Us ne font impression sur notre corps qu'en la faisant sur l'air qui le touche. Le même se doit dire du froid; et ainsi ces deui sensations appartenantes au toucher se font par l'application et l'attoiichement de quelque corps.

On doit croire que si le goût et le toucher demandent on contaot réel, il ne sera pas moins dans les autres sens, quoiqu'il y soit plus délicat.

Et l'expérience le fait voir, même dans la vue, où le contact' des ' objets et Tébranlement de l'organe corporel paroît le moins;; car on peut aisément sentir, en regardant le soleil, combien ses rayons di« rects sont capables de nous blesser : ce qui ne peut venir que d'une* trop violente agitation des parties qui composent l'œil. Cette agitation, causée par l'union des rayons dans le cristallin, a un point brûlant qni aveugleroit, c'est-à-dire, brûleroit l'organe de la vision, si-on s'opiniâ-troit à regarder fixement le soleil.

Mais encore que ces rayons nous blessent moins étant réfléchis, le^ coup en est souvent très-fort > et le seul effet du blanc nous fait sentir que les couleurs ont plus de force que nous ne pensons pour nouf émouvoir. Car il est certain que le blanc frappe fortement les nerfs optiques. C'est pourquoi cette couleur blesse la vue; ce qui parott tellement à ceux qui voyagent parmi les neiges, pendant que la campagne en est couverte, qu'ils sont contraints de se défendre contre Tefifort que cette blancheur fuit sur les yeux , en les couvrant de quelque verre, sans quoi ils perdroient la vue. Les ténèbres, qui font sur nous le même effet que le noir , nous font perdre la vue d'une autre sorte, lorsque les nerfs optiques, par une longue désaccoutumanoe de souffrir la lumière même réfléchie, sont exposés tout à coup à une grande lumière, dans un lieu où. tout est blanc, ou lorsqu'après une longue captivité dans- un lieu parfaitement ténébreux, faute d'exercice, ils s'affaissent et se flétrissent, et par là denennent immobiles et incapables d'être ébranlés par les objets. On sent aussi, à la longue, qu'un noir trop enfoncé fait beaucoup de mal; et par Veflfet sensible de ces deux couleurs principales, on peut juger de cékA de toutes les autres.

Quant aux sons, l'agitation de l'air, et le coup qui en vient à notre oreille> sont choses trop sensibles, pour être révoquées en doate. Od se sert du son des cloches pour dissiper les nuées. Souvent de grandr cris ont tellement fendu Tair, que les oiseaux en sont tombés; d'autref ont été jetés par terre par \fi seul vent d'un boulet. Et peut-on aïoir peine à croire que les oreilles soient agitées par le bruit, puisque* même les b&timents en sont ébranlés, et qu'on les en voit trembler? On peut juger par là de ce que fait une plus douce agitation sur des^ pasties plus délicates.

Cette agitation de l'air est si palpable, qu'elle se fart même sentir en

ET DE SOI-MÉBfB. 71

d*atrtreB parties ^ corps. Chacun peut remarquer ce que certains sons^comme celm d'un orgue, ou d'une basse de viole font sur son .corps. Les parcdes se font sei^tir aux extrémités des doigts situés d'une cer^^ • taine façon; et on peut croire que les oreilles, formées pour recevoir cette impression, la recevront aussi beaucoup plus forte.

L'effet des senteurs nous parolt par l'impression qu'elles font sur la tête. De pins, on ne verroit pas les chiens suivre le gibier, en flairante les endroits où il a passé, s'il ne restoit quelques vapeurs sorties de i l'animal poursuivi. Et quand on brûle, des parfums, on en voit la fa-<mée se- répandre dans toute une chambre, et l'odeur se^ fa>t sentir- eftr. même tem^ps que la vapeur vient à nmis. On doit croire qu'il sort des>^ fumées à peu près de même nature, quoiqu'imperceptibies, de tonsv les eerps odoriférants, et que c'est ce qui cause tant de bons et de mauvais effets dans le cerveau. Car il faut apprendre à juger des cho^ ses qui ne se voient pas, par celles qui se voient.

n est donc vrai qu'il se fait, dans toutes nos sensations, une impression réelle et corporelle sur nos organes; mais nous avons ajouté qu'elle vient immédiatement, ou originairement, de l'objet.

Elle en vient immédiatement dans le toucher et dans le goût, où l'osf volt les corps appliqués par eux-mêmes à nos. organes. Elle en vient originairement dans les autres sensations, oiï l'application de l'objet n'est pas immédiate, mais oi^ le mouvement qui se fait en vient jusqu'à noastout à travers de l'air, par une parfaite continuité.

C'est ce que l'expérience nous découvre aussi certainement que tout le rest& que nous. avons dit. Un corps interposé m'empôciie de voir le tî^bleau que je regardois. Quand le milieu est transparent, selon la nature dont il est, l'objet vient à moi différemment. L'eau, qui rompt la ligne droite, le courbe à mes yeux. Les verres, selon qu'ils sont colorés, ou taillés, en changent les couleurs, les grandeurs et les figures.: l'objet ou se grossit , ou s'apetisse , ou se renverse , ou se redresse, ou se multiplie. Il faut donc, premièrement, qu'il se commence qualr que chose sur l'objet même, et c'est, par exemple, à l'égard de la. vue, la réflexion de quelque rayon du soleil, ou d'un autre corps lumineux : il faut, secondement, que cette réflexion , qui se comiUienca à Idbjet, se continue tout à travers de l'air jusqu'à mes yeux; ce qui montre que l'impression qui se fait sur moi, vient originairement de l'objet même.

11 en est de même de l'agitation qui cause les sons, et de la vapeur qui excite les senteurs. Dans l'oute^ le corps résonnant, qui cause le bruit, doit être agité; et on y sent au> doigt, par un attouchement trèsléger, tant que le bruit dure, un trémoussement qui cesse quand la main presse davantage. Dans l'odorat, une vapeur doit s'eiihaler ducorps odoriférant; et dans l'un et dans l'autre sens, si le corps qui agil^ l'air rompt le coup qui venoit à nous, nous ne sentons rien.

Ainsi dans les sensations, à n'y regarder seulement que ce qu'il. y « dans le corps, nous trouvons trois choses à considérer, l'objet, l&mit-. Heu, et l'organe même : par exemple, les yeux et les oreilles.

Mais comme ces organes sont composés de plusieurs parties; pour

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savoir précisément quelle est celle qui est le propre instrument destiné par la nature pour les sensations, il ne faut que se souvenir qu'il y a en nous certains petits filets qu'on appelle ner&, qui prennent leur origine dans le cerveau, et qui de là se répandent dans tout le corps.

Souvenons-nous aussi qu'il y a des nerfs particuliers attribués par la nature à chaque sens. Il y en a pour les yeux, pour les oreilles, pour l'odorat, pour le goût : et comme le toucher se répand par tout le corps, il y a aussi des nerfs répandus partout dans les chairs. Enfin, il n'y a point de sentiment où. il n'y a point de nerfs, et les parties nerveuses sont les plus sensibles. C'est pourquoi tous les philosophes sont d'accord, que les nerfs sont le propre organe des sens.

Nous avons vu, outre cela, que les nerfs aboutissent tous au cenreau, et qu'ils sont pleins des esprits qu'il y envoie continuellement; ce qui doit les tenir toujours tendus en quelque manière, pendant que l'animal veille. Tout cela supposé, il sera facile de déterminer le mouvement précis auquel la sensation est attachée ; et enfin tout ce qui regarde tant la nature que l'usage des sensations en tant qu'elles servent au corps et à l'âme.

C'est ce qui sera expliqué en douze propositions, dont les six pre* miëres feront voir les sensations attachées à l'ébranlement des ner&, et les six autres expliqueront l'usage que l'âme fait des sensations, et l'instruction qu'elle en reçoit tant pour le corps que pour elle-même.

I. Proposition. Lea nerfs sont ébranlés par les objets du dehors

qui frappent les sens.

C'est de quoi on ne peut douter dans le toucher, où Ton voit des corps appliqués immédiatement sur le nôtre, qui étant en mouYement, ne peuvent manquer d'ébranler les nerfs qu'ils trouvent répandus partout. L'air chaud ou froid qui nous environne, doit avoir un effet semblable. Il est clair que l'un dilate les parties du corps, et que l'antre les resserre ; ce qui ne peut être sans quelque ébranlement des nerb. Le même doit arriver dans les autres sens , où nous avons vu que l'altération de l'organe n'est pas moins réelle. Ainsi les nerfs de la langue seront touchés et ébranlés par le suc exprimé des viandes : les nerfii auditifs, par l'air qui s'agite au mouvement des corps résonnants : lei nerfs de l'odorat, par les vapeurs qui sortent des corps : les nerfs optiques, par les rayons ou directs ou réfléchis du soleil, ou d'un aube corps lumineux; autrement les coups que nous recevons, non-seulement du soleil trop fixement regardé, mais encore du blanc, neaeroient pas aussi forts que nous les avons remarqués. Enfin, gtoénl»' ment dans toutes les sensations, les nerfs sont frappés par quelqea objet; et il est aisé d'entendre que des filets si déliés et si bien tendtf ne peuvent manquer d'être ébranlés aussitôt qu'ils sont touchés aiH quelque force.

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n. Propositiùn, Cet ébranlement des nerfs frappés par les objets , se continue jusqu'au dedans de la tête et du cenreau.

La raison est que les nerfs sont continués jusque-là, ce qui fait qu'ils portent au dedans le mouvement et les impressions quMls reçoivent du dehors.

Cela s*entend en quelque manière par le mouvement d'une corde, ou d'un filet bien tendu, qu'on ne peut mouvoir à une de ses extrémités, sans que l'autre soit ébranlée à l'instant, à moins qu'on n'arrête le mouvement au milieu.

Les nerfs sont semblables à cette corde ou à ce filet, avec cette différence, qu'ils sont sans comparaison plus déliés, et pleins outre cela d'un esprit très-vif et très-vite, c'est-à-dire , d'une subtile vapeur qui coule sans cesse au dedans, et les tient tendus, de sorte qu'ils sont remués par les moindres impressions du dehors, et les porte fort promptement au dedans de la tête où est leur racine.

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