‹ uvres choisies de Descartes [microform]Chapitre 48 sur 90 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Art. 8Î. Comment des passions fort différeulcs conviennent en ce qu'elles

participent de l'amour.

Il n'est pas besoin aussi de distinguer autant d'espèces d'amour qu'il y a de divers objets qu'on peut aimer ; car, par exemple, encore que les passions qu'un ambitieux a pour la gloire, un avaricieux pour l'argent, un ivrogne i)0ur le vin, un brutal |K)ur une femme qu'il veut violer, un homme d'honneur pour son ami ou pour sa maîtresse, et un bon père pour ses enfants, s^iiont bien différentes entre elles, toutefois en ce qu'elles participent de l'amour elles sont semblables. Mais les quatre premiers n'ont de l'amour que pour la possession des objets auxquels se rapporte leur passion , et n'en ont point pour les objets mêmes, pour lesquels ils ont seulement du désir mêlé ïTec d'autres passions particulières, au lieu que l'amour qu'un bon père a pour ses enfants est si pur qu'il ne désire rien avoir deux, et ne veut point les posséder autrement qu'il fait, ni être jointe eux plus étroitement qu'il est déjà; mais, les considérant comme d'autres soi-même, il recherche leur bien comme le sien propre, ou même avec plus de soin, pour ce que, se représentant que lui et eux font un tout dont il n'est pas la meilleure partie, il préfère souvent leurs intérêts aux siens et ne craint pas de se perdre pour les sauver. L'affection que les gens d'honnenr ont pour leurs amis est de cette nature, bien qu'elle soit rarement si parfaite; et celle qu'ils ont pour leur maîtresse en l^rticipe beaucoup, mais elle participe aussi un peu de l'autre.

Ait. 83. De la différence qui est en la simple affection, Tamitié et la dévotion.

On peut, ce me semble, avec meilleure raison, distinguer rameur par l'estime qu'on fait de ce qu'on aime, à comparaison de soi-même; car lorsqu'on estime l'objet de son amour moins que soi, on n'a pour lui qu'une simple affection ; lorsqu'on Ipslime à l'égal de soi, cela se nomme amitié; et lorsqu'on l'eslime davantage, la passion qu'on a peut être nommée dévotion. Ainsi on peut avoir de l'aflection pour une fleur, pour un oiseau,

pour un clieval ; mais, h moins que d'avoir l'esprit fort déréglé, on ne peut avoir de l'amitié que pour des hommes. Et ils sont tellement l'objet de cette passion, qu'il n'y a point d'homme si imparfait qu'on ne puisse avoir pour lui une amitié très parfaite lorsqu'on en est aimé et qu'on a l'âme véritablement noble et généreuse, suivant ce qui sera expliqué ci-après en l'article 144 et 140. Pour ce qui est de la dévotion, son principal objet est sans doute la souveraine Divinité, 5 laquelle on ne sauroit manquer d'être dévot lorsqu'on la connoît comme il faut ; mais on peut aussi avoir de la dévotion pour son prince, pour son pays, pour sa ville, et même pour un homme particulier, lorsqu'on l'estime beaucoup plus que soi. Or la différence qui est entre ces trois sortes d'amour paroît principalement par leurs effets; car, d'autant qu'en toutes on se considère comme joint et uni à la chose aimée, on est toujours prêt d'abandonner la moindre partie du .tout qu'on compose avec elle pour conserver l'autre; ce qui fait qu'en la simple affection l'on se préfère toujours à ce qu'on aime, et qu'au contraire en la dévotion Ton préfère tellement la chose aimée à soi-même qu'on ne craint pas de mourir pour la conser-er. De quoi on a vu souvent des exemples en ceux qui se sont exposés à une mort certaine pour la défense de leur prince ou de leur ville, et même aussi quelquefois poui des personnes particulières auxquelles ils s'étaient dévoués.

Art. 84. Qu'il n'y a pas tant d'espèces de haine qne d'amour.

Au reste, encore que la haine soit directement opposée à l'amour, on ne la distingue pas toutefois en autant d'espèces, à cause qu'on ne remarque pas tant la différence qui est entre les maux desquels on est séparé de volonté qu'on fait celle qui est entre les biens auxquels on est joint.

Art. 85. De l'agrément et de l'horreur.

V.l je ne trouve qu'une seule ilistinclion considérable qui h<H pareille en l'une et en l'»utre. Elle consiste en ce <jue les objeU

DEUXIÈME PABTIE 227

huit (le l'amour que de la liainc peuvent Ôlre représentés à l'^me par les sens extérieurs, ou bien par les iiilwieui-s et par sa propre raison ; car nous appelons coinn.uiuMncnt bion ou mal ce ,|„c nos sens intérieurs ou noire raison nous font j-ifior cnnvcn^iMc ou contraire à noire nature; mais nous appelons beau ou laid ce qui nous est ainsi représenté par nos sens extérieurs, principalement par celui de la vue, lequel seul est plus considéré que tous les autres; d'où naissent deux espèces d'amour, h savoir, celle qu'on a pour les choses bonnes, et celle qu on a pour les belles, îl laciuelle on peut donner le nom d'agrément, alin de ne la pas confondre avec l'autre, ni aussi avec le désir, auquel on attribue souvent le nom d'amour; et de là nussent en même façon deux espèces de haine, l'une desquelles se rapporte aux choses mauvaises, l'autre à celles qui sont laides ; et cotte dernière peut être appelée horreur ou aversion, afin de la distinguer. Mais ce qu'il y a ici de plus remarquable c'est que ces passions d'agrément et d'horreur ont coutume d ê re plus violentes que les autres espèces d'amour ou de haine, à cause nne'co qui vient à l'ilme par les sens la louche plus fort que ce ui lui est représenté par sa raison, et que toutefois elles ont or,linairement moins de vérité ; en sorte que de toutes les passions, ce sont celles-ci qui trompent le plus, et dont on doit le plus soigneusement se garder.

Art. 86. U déQtiilion da désir.

La passion du désir est une agitation de l'àme causée par les esprits qui la disposent à vouloir pour l'avenir les choses qu elle se représente lui être convennblcs. Ainsi on ne désire pas seulement la présence du bien absent, mais aussi la conservation du présent et de plus l'absence du mal, tant de celui qu'on a déjà que de celui qu'on croit pouvoir recevoir au temps à venir.

AliT. 87. Qne c'est ane passion qni n'a point de conlraii».

Je sais bien que communément dans l'école on oppose la pas-

sion qui tend à la recherche du bien, laquelle seule on nomme désir, à celle qui tend à la fuite du mal, laquelle on nomme aversion. Mais, d'autant «ju'il n'y a aucun bien dont la privation ne soit un mal, ni aucun mal considéré comme une chose positive dont la privation ne soit un bien, et qu'enf recherchant, par exemple, les richesses, on fuit nécessairement la pauvreté, en fuyant les maladies on recherche la santé, et ainsi des autres, il me semble que c'est toujours un même mouvement qui porte à la recherche du bien, et ensemble à la fuite du mal qui lui est contraire. J'y remarque seulement cette différence, que le désir qu'on a lorsqu'on tend vers quelque bien est accompagné d'amour et ensuite d'espérance et de joie; au lieu que le même désir, lorsqu'on tend à s'éloigner du mal contraire à ce bien, est accompagné de haine, de crainte et de tristesse; ce qui est cause qu'on le juge contraire à soi-même. Mais si on veut le considérer lorsqu'il se rapporte également en même temps à quelque bien pour le rechercher, et au mal opposé pour l'éviter, on peut voir très-évidemment que ce n'est qu'une seule passion qui fuit l'un et l'autre.

Art. 88. Quelles sont ses diverses espèces.

Il y auroit plus de raison de distinguer le désir en autant de diverses espèces qu'il y a de divers objets qu'on recherche; car, par exemple, la curiosité, qui n'est autre chose qu'un désir de connoUre, diffère beaucoup du désir de gloire, et celui-ci du désir de vengeance, et ainsi des autres. Mais il suffit ici de savoir qu'il y en a autant que d'espèces d'amour ou de haine, et ue les plus considérables et le§ plus forts sont ceux qui naissent de l'agrémtnt et de l'horreur.

Art. 89. Quel cat le désir qni nait de l'horrénr.

Or, encore que ce ne soit qu'un même désir qui tend à la recherche d'un bien et à la fuite du mal qui lui est contmin», ainsi qu'il a été dit, le désir qui naît de l'agrément ne laisse pas

Page 1