‹ uvres choisies de Descartes [microform]Chapitre 63 sur 90 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

chacun. Et avec cela ils sont entièrement maîtres de leurs passions, particulièrement des désirs, de la jalousie et de l'envie, à cause qu'il n y a aucune chose dont l'acquisition ne d*y.nde pas d'eux qu'ils pensent valoir assez pour mériter d'être l»cau. coup souhaitée; et de la haine envers les hommos, h cause (ju'ils les estiment tous; et de la peur, à cause que la confiance qu'ils ont en leur vertu les assure; et enfin de la colère, à cause que, n'estimant que fort peu toutes les choses qui dépendent d'auli ni, jamais ils ne donnent tant d'avantage à leurs ennemis que dn reconnoUre qu'ils en sont offensés.

Art 1;.7 I)e l'or-ueil

Tous ceux qui conçoivent bonne opinion d'eux-mêmes pou! quelque autre cause, telle qu'elle puisse être, n'ont pas uns vraie générosité, mais seulement un orgueil qui est toujours fort vicieux, encore qu'il le soit d'autant plus que la cause pour laquelle on s'estime est plus injuste; et la plus injuste de toutes est lorsqu'on est orgueilleux sans aucun sujet; c'est-^-dire sans qu'on pense pour cela qu'il y ait en soi aucun mérite pour lequel on doive être prisé, mais seulement pour ce qu'on ne fait point d'état du mérite, et que, s'imaginant que la gloire n'est autre chose qu'une usurpation, l'on croit que ceux qui s'en attribuent le plus en ont le plus. Ce vice est si déraisonnable et si absur.le, que j'aurois de la peine à croire qu'il y eût des hommes qui s'y laissassent aller, si jamais personne n'éloit loué injustement; mais la flatterie est si commune partout qu'il n'y a point d'homme si défectueux qu'il ne se voie souvent estimer pour des choses qui ne méritent aucune louange, ou même qui méritent du blâme; ce qui donne occasion aux plus ignorants et aux plus ïtupides de tomber en cette espèce d'orgueil

Ait. Ut. Oue ces efids sont contraires à cenx de It ginéroiité.

Mais, quelle que puisse être la cause pour laquelle on s'estime,

uMlitlt

LES PAISSiUNS DE L'AMI

si elle est autre que la volonlé qu'on sent en soi-même d'useï toujours bien de son libre arbitre, de laquelle j*ai dit que vient la générosité^ elb produit toujours un orgueil très-blâmable, et qui est si différent de cette vraie générosité qu'il a des effets entièrement contraires; car tous les autres biens^ comme l'esprit, la beauté, les richesses, les honneurs, etc., ayant coutume d'être d'autant plus estimés quils se trouvent en moins de personnes, et même étant pour la plupart de telle nature qu'ils ne peuvent être communiqués à plusieurs, cela fait que les orgueilleux tâchent d'abaisser tous les autres hommes, et qu'étant esclaves de leurs désirs, ils ont l'âme incessamment agitée de haine^ d'envie, de jalousie ou de colère.

Art. {S9. Df i'l;ninilité Ticieniê.

Pour li baiaeise ou humilité fideuse, elle consiste prin<Mpalement en ce qu'on se sent foible ou peu résolu, et que, comme si on n'avoit pas Tusage entier de son libre arbitre, on ne se peut empêcher de faire des choses dont on sait qu'on se repentira par après; puis aussi en ce qu'on croit ne pouvoir subsister par soi-même ni se passer de plusieurs choses dont l'acquisition dépend d'autrui. Ainsi elle est directement opposée à la générosité; et il arrive souvent que ceux qui ont l'esprit le plus bas sont les plus arrogants et superbes, en même façon que les plus généreux sont les plus modestes et les plus humbles. Mais, au lieu que ceux qui ont l'esprit fort et généreux ne changent point d'humeur pour les prospérités ou adversités qui leur arriérent, ceux qui l'ont foible et abject ne sont conduits que par la fortune, et la prospérité ne les enfle pas moins que l'adversité les rend humbles. Même on voit souvent qu'ils s'abaissent honteusement auprès de ceux dont ils attendent quelque profit oi craignent quelque mal, et qu'au même temps ils s'élèvent insolemment au-dessus de ceux desquels il n'espèrent ni ne crti* gnent aucune chose.

ÎROIBIÈMB PkntlÊ

Ait. 160. Qu6l eit le moaTemint du esprits en ces pauions.

Au reste, il est aisé à connoître que l'orgueil et la bassesse ne sont pas seulement des vices, mais aussi des passions, à cause que leur émotion paroU fort à l'extérieur en ceux qui sont subitement enflés ou abattus par quelque nouvelle occasion; mais on peut douter si la générosité et l'humilité, qui sont des vertus, peuvent aussi être des passions, pour ce que leurs mouvements paroissent moins, et qu'il semble que la vertu ne sympathise pas Unt avec la passion que fait le vice. Toutefois je ne vois point de raison qui empêche que le même mouvement des esprits qui sert à fortifier une pensée lorsqu'elle a un fondement qui est mauvais, ne la puisse aussi fortifier lorsqu'elle en a un qui est juste; et pour ce que l'orgueil et la générosité ne consistent qu'en la bonne opinion qu'on a de soi-même, et ne différent qu'en ce que cette opinion est injuste en l'un et juste en l'autre, il me semble qu'on les peut rapporter à une même passion, laquelle est excitée par un mouvement composé de ceux de l'admiration, de la joie et de l'amour, tant de celle qu'on a pour soi que de celle qu'on a pour la chose qui fait qu'on s'estime : comme, au contraire, le mouvement qui excite l'humilité, soit vertueuse, soit vicieuse, est composé de ceux de l'admiration, de la tristesse, et de l'amour qu'on a pour soi-même, mêlée avec la haine qu'on a pour ses défauts, qui font qu'on se méprise; et toute la différence que je remarque en ces mouvements est que celui de l'admiration a deux propriétés : la première, que la surprise le rend fort dès son commencement; et riulie, qu'il est égal en sa continuation, c'est-à-dire que les esprits continuent à se mouvoir d'une même teneur dans le cerveau : desquelles propriétés la première se rencontre bien plus en l'orgueil et en la bassesse qu'en la générosité et en l'humilité vertueuse; et au contraire, la dernière se remarque mieux •n celles^n qu'aux deux autres; dont la raison est que le vice rient ordiniirement de l'i«iionnce, et que ce sont ceux qui m

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268 LË8 PASSIONS DE L'AUË

connoissent le moins qui soiil le plus sujets à s'enorf^ueillir el à s'humilier plus (ju'ils ne doivent, h cause que tout ce qui leur unive de nouveau les surprend et fait que, se l'attiibuanl à mx-mômes, ils s'admirent, et (pi'ils s'eslinienl ou se niéprisenl selon qu'ils jugent que ce qui leur arrive est à leur avantage ol n'y est pas. Mais, pour ce que souvent après une chose qui les a enorgueillis il en survient une autre qui les humilie, le mouvement de leurs passions est variable; au contiaire, il n'y a rien en la générosité qui ne soit compatible avec Thumilité vertueuse, ni rien ailleurs qui les puisse changer, ce qui fait q:ie leurs mouvements sont fermer, constants et toujours fort semblables à eux-mêmes. Mais ils ne viennent pas tant de surprise, |Kiur ce que ceux qui s'estiment en cette façon connoissent assez quelles sont les causes qui font qu'ils s'estiment; toutefois on peut dire que ces causes sont si merveilleuses (à savoir, la puissance d'user de son libre arbitre, qui fait quon se pris»^ soi-même, et les inlirmilés du sujet en qui est cert<5 puissance, qui font qu'on ne ^'cslime pas trop) qu'à toutes les fois qu'on s>^ les représente de nouveau elles donnent toujours une nouvelle admiration.

Aht. 161. Commeni la générosité ^ut èire acquïM.

Kt il faut remarquer que ce qu'on nomme communément des vertus sont des habitudes en l'àine qui la disposent à certaines pensées, en sorte qu'elles sont dilTérentcs de ces pensées, mais qu'elles les peuvent produire, et réciproquement être produitCL par elles. 11 faut remarquer aussi que ces pensées peuvent être produites par l'àme seule, mais qu'il arrive souvent que quelque mouvement des esprits les forlitie, et que pour lors elles sont des actions de vertu el ensemble des passions de l'âme : ainsi, encore qu'il n'y ait point de vertu à laquelle il semble que la bonne naissance contiibue tant qu'à celle qui fait qu'on ne s'ettinie que selon sa juste valeur, el qu'il soit aisé à croire que toutes les àm*js que l)i' u met en nos corps ne sont i>as égale-

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