‹ uvres choisies de Descartes [microform]Chapitre 80 sur 90 · RECHERCHE DE LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

RECHERCHE DE LA VÉRITÉ

expliquer le rapport des clioses sensibles aux choses intellectuelles et la relation des unes et des autres au Créateur, et pour vous exposer l'immortalité des créatures et quel sera leur état après la consommation des siècles. Nous aboiderona alors la seconde parUe de cet entretien; nous y traiterons spécialement de toutes les sciences, nous choisirons ce qtt*il y a de plus solide dans chacune d'elles, et nous proposerons une méthode pour les pousser beaucoup plus loin et pour trouver de nous-mêmes, avec un esprit médiocre, tout ce que même les plus subtils peuvent découvrir. Après avoir ainsi préparé votre intelligence à juger parfaitement de la vérité, il sera besoin aussi de voua accoutumer à diriger votre volonté, et pour cda de distin^'uer le bien du mal et d'observer la véritoble différence ^ia se trouve entre les vertus et les vices. Cela fait, j'espère que voUe soif ie savoir ne sera plus si violente, et que les choses que je vous aurai dites vous paroîtront si bien prouvées que vous penserez qu'un homme d'un esprit sain, eût-ii été élevé dans un désert et n'eût-il jamais été éclairé que par la lumière naturelle, ne pourra, s'il examine avec soin les mêmes raisons, embrasser un autre avis que le nôtre. Pour commencer ce discours, il faut examiner quelle est la première connoissance de l'homme, dans quelle partie de l'àme elle réside, et d'où vient qu'elle est d'abord si imparfaite.

ÉwsT. Tout cela me paroît s'expliquer très-clairement si nous comparons l'imagination des enfants à une table rase sur laqueUe nos idées, qui sont comme les images lidèles de chaque objet, doivent se peindre. Les sens, les penchants de l'eaprit, les précepteurs, et l'intelligence, sont les divera peintres qui peuvent élaborer cette œuvre; mais parmi eux, ce sont les moins aptes à l'accomplir qui la commencent, c'est^-dire les sens imparfaits, l'instinct aveugle, et des nourrices ineptes. Vient enfin le plus apte de tous, l'intelligence, qui cependant a besoin de faire un apprenUssage de plusieurs années et de luivre longtemps l'exemple de ses maîtres avant d'oser corriger aucune de iMira erreurs. Voilà, selon moi, une des principales causes poui

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lesquellea nous parvenons si difficilement à la science. Car nos sens ne perçoivent que les choses les plus grossières et les plus communes; nos penchants naturels sont entièrement corrompus, et quant aux maîtres, bien que sans doute il s'en trouve dt parfaits, cependant ils ne peuvent nous forcer d'ajouter foi I leurs raisons et de les avouer avant qu'elles aient été examinée! par notre intelligence, à laquelle seule cette tâche appartient. Mais l'intelligence est comme un peintre habile qui, appelé à terminer un tableau ébauché par des élèves, ne pourroit, bien qu'il employât toutes les règles de son art pour corriger peu à peu tantôt un trait tantôt un autre, et pour ajouter tout ce qui manqueroit, ne pourroit, dis-je, empocher qu'il n'y restât de grands défauts, parce que dans le principe l'esquisse auroit été mal faite, les figures mal placées et les proportions mal observées.

EuD. Votre comparaison nous fait voii clairement le pemier obstacle qui nous arrête, mais vous ne nous enseignez pas le moyeu que nous pouvons employer pour l'éviter; or, selon moi le voici : de même que notre peintre auroit mieux fait de rdcommencer entièiement le tableau, après en avoir effacé tous les traits, que de perdre son temps à les corriger, de même tous les hommes, aussitôt qu'ils sont parvenus à l'âge où l'intelligence commence à être dans sa force, devroient se résoudra une fois à effacer de leur imagination toutes ces idées imparfaites qui JAisque-lâ y ont été gravées, et se mettre sérieusement à en former de nouvelles, dirigeant vers ce but toute la sagacité de leur intelligence. Car si ce moyen ne les conduisoit pas à la perfection, au moins n'en rejetteroient-ils pas la faute sur la oiblesse des sens ou sur les erreurs de la nature.

Épist. Ce moyen seroit certainement le meilleur s'il pouvoit tre facilement employé ; mais vous n'ignorez pas que les premières opinions que nous avons reçues dans notre imagination y restent empreintes de telle sorte que notre seule volonté, î moins qu'elle n'emploie le secours de quelques solides raisooiij ne suffit pas à les effacer.

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EuD. Ce sont aussi quelques-unes de ces raisons que je dësin ▼ous apprendre, et si vous youlez recueillir quelque fruit de cet entretien, il est besoin que vous me prêtiez maintenant votre attention et que vous me laissiez converser un peu avec Poliandre, afin que je renverse d'alx)rd toutes les connoissances qH'il a acquises jusqu'à ce jour. En oflet, comme elles ne suffisent pas à le satisfaire, elles ne peuvent être que mauvaises, et je les compare à un édifice mal construit, dont les fondements ne sont pas assez solides. Je ne sais pas de meilleur remède que de le démolir entièrement pour en élever un nouveau ; car je ne veux pas être rangé parmi ces ouvriers sans talent qui ne s'emploient qu'à restaurer de vieux ouvrages, parce qu'ils sont incapables d'en faire de nouveaux. Mais, Poliandre, pendant que nous sommes occupés à renverser cet édifice, nous pouvons en même temps jeter les fondements qui doivent servir à notre projet, et préparer la matière la meill ure et la plus solide pour les affermir, pourvu seulement que vous veuillez examiner avec moi quelles sont, de toutes les vérités que les hommes peuvent savoir^ les plus certaines et les plus faciles à connoltre.

PoL. Se trouve-t-il quelqu'un qui doute que les choses sensibles (j'entends par là celles qui se voient et se touchent) soient beaucoup plus certaines que les autres? Quant à moi , je seroii fort étonné si vous me montriez aussi clairement quelqu'une (les choses qae Ton dit de Dieu ou de notre âme.

Em. J'esitère cependant le faire ; et il me semble étonnant que les hommes soient assez crédules pour bâtir leur science sur la certitude des sens, puisque personne n'ignore qu'ils nous ♦rompent quelquefois, et que nous avons de solides raisons pour douter toujours de ce qui nous a une fois induit en erreur.

PoL. Je sais, il est vrai, que .es sens nous trompent quelquefois, s'ils ne sont pas en bon état, comme, par exemple, lorsque tous les aliments paroissent amers à un malade ; ou s'ils sont trop éloignés, comme, par exemple, quand nous contemplons les étoiles, qui jamais ne nous paroissent aussi grandes qu'elles le

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sont réellement, ou en général lorsqu'ils n'agissent pas librement, selon la constitution de leur nature. Mais toutes leurs erreurs sont faciles ii reconnoître, et n'empêchent pas que je sois maintenant persuadé que je vous vois, que je me promène ici dans un jardin, que le soleil luit; bref, que tout ce qui se présente ordinairement à mes sens est vi'ai.

EuD. Puisque, si je vous dis que les sens nous trompent en certains cas dans lesquels vous le remarquez, cela ne suffit pas pour vous faire craindre que dans d'autres cas les sens ne vous trompent à votre insu, je veux aller plus loin, et savoir si vous avez jamais vu un homme mélancolique de l'espèce de ceux qui croient être des vases pleins d'eau ou avoir quelque partie de leur corps d'une grandeur énorme? Ils jureroient qu'ils voient cela de la sorte, et qu'ils le touchent tel qu'ils se l'imaginent. Il est vrai que celui-là s'indigneroit, auquel vous diriez qu'il n'a pas de meilleures raisons qu'eux de regarder son opinion comme certaine, puisqu'elle ne s'appuie, comme la leur, que sur le témoignage des sens et de l'imagination. Mais vous ne trouverez pas mauvais que je tous demande si vous n'êtes pas sujet au sommeil comme tous les hommes, et si, en dormant, vous ne pouvez pas penser que vous me voyez, que vous vous promenez dans ce jardin, que le solei. vous luit; bref, toutes les choses dont vous croyez avoir maintenant une claire perception? N'avezvous jamais entendu, dans les vieilles comédies, cette formule d'étonnement : Est-ce que je dors? Comment pouvez-vous être certain que votre vie ne soit pas un songe perpétuel, et que tout ce que vous croyez apprendre par les sens ne soit pas aussi faux maintenant que pendant votre sommeil, surtout sachant que vous avez été créé par on être supérieur, à qui, puisqu'il est tout-puissant, il n'eût pas été plus difficile de vous créer tel que je viens de le dire que tel que vous croyez être ?

PoL. Voilà, certes, des raisons qui suiliront pour renverser tonte la science d'Épistémon, pourvu qu'il puisse y arrêter assez son attention. En ce qui me concerne, je craindrois de devenir on peu foa, fi moi, qui ne me niis iamtis livré à l'étude, et

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qui ne me suis pas accoutumé ainsi à détourner n on espiil des choses sensibles, je Tappliquois à des méditations trop au-dessus de ma portée.

Épist. Je pense aussi qu'il est dangereux de s'avancer trop loio dans cette voie. Les doutes universels de cette sorte nous con« duiroient droit à l'ignorance de Socrate ou à l'incertitude des pyrrhoniens, qui est comme une eau profonde où ii nous est, ce me semble, impossible de trouver pied.

EcD. Ce n'est pas, je Tivoue, sans f^rand péril que ceux qui ne connois^ent pas le gué iroient se confier sans guide à cette eau profonde, et beaucoup s'y sont noyés. Mais tant que vous me suivrez, ne craignez pas d'aller en avant; car ce sont des craintes de cette nature qui ont empêché beaucoup d'érudits d'acquérir des connoissances assez solides et assez certaines pour mériter le nom de sciences ; s'imaginant qu'ils ne pouvoient appuyer leur foi sur rien de plus ferme et de plus solide que les choses sensibles, ils bâtirent sur ce sable, plutôt que de s'efforcer, en creusant plus avant, de trouver un soi plus ferme. Il ne faut donc pas s'arrêter ici; bien plus, quand même vous ne voudriez pas examiner davantage les raisons que je vous ai dites, cependant elles auront produit leur principal effet, et mon but *era rempli si elles ont assez frappé votre imagination pour vous kire mettre sur vos gardes; car c'est la preuve que votre science n'est pas tellement infaillible que vous ne craigniez que les fondements n'en puissent être renversés, puisqu'ils vous font douter de tout, et que même vous ne doutiez déjà de votre science. C'est la preuve, en outre, que j'ai atteint mon but, qui étoit de renverser toute votre sicience en vous en montrant l'incertitude. Mais, de peur que vous ne vous découragiez et ne tefusiez de me suivre plus avant, je vous déclare que ces doutes, .- ni vous ont d'abord frappé de crainte, ressemblent à ces fanrftoes et à ces vaines images qui vous apparoissent pendant la nuit, à l'aide d'une lumière faible et incertain; votre crainte vous accompagnera si vous les fuyez, mais si vous en approchez comme pour les toucher, vous ne trouverez que de Tiir, qu'une

ombre, et A l'avenir votre esprft ne se troublera plus en pareille circonstance.

PoL. Aussi désiré-je, vaincu par vos raisons, me représenter ces difficultés dans leur plus grande force possible et m'appliquer à douter que toute ma vie je n'aie pas été en démence, et même que tontes ces idées qui me sembloient n'être entrées dans mon esprit que par la porte des sens, pour ainsi dire, ne s'y soient pas formées d'elles-mêmes, comme s'y forment des idées semblables, quand je dors ou que je suis persuadé que mes yeux sont fermés, mes oreilles bouchées, bref, qu'aucun de mes sens n'y participe en rien. De la sorte je douterai non-seulement que vous soyez au monde, qu'il existe une terre ou un soleil, mais encore que j'aie des yeux, des oreilles, un corps, et même que je m'entretienne avec vous, que vous m'adressiez la parole, en «n mot, je douterai de tout.

ËUD. Vous voilà très-bien préparé, et c'est là précisément où je vuulois vous amener. Mais voici le moment où il faut que vous prêtiez votre attention aux conséquences que je veux tirer de ces prémisses. Vous voyez, il est vrai, que vous pouvez duuter avec raison de toutes les choses dont la connoissauce ne vous vient que par le secours des sens; mais pouvez- vous douter de votre doute, et rester incertain si vous doutez ou non 7

PoL. J'avoue que cela me frappe d'étonnement, et le peu de perspicacité que je dois à mon faible bon sens fait que je ne me vois pas sans stupeur forcé de reconnoître que je ne fais nen avec quelque certitude, que je doute de tout et que je ne suis certain de rien. Mais que voulez-vous conclure de là ? Je fie vois pas à quoi peut servir cet étonnement universel, ni comment un pareil doute peut être un principe qu'il nous faille déduire de si loin. Au contraire, le but que vous avez donné à cet entretien est de nous délivrer de nos doutes et de nous faire jonnoUre des vérités que pourroit ignorer Épistémon, quelque savant qu'il soit.

EoD. Prêtez-moi seulement votre attention, et je vous mènerai fkoÊ loin Que vour oa pensez. Car de ce doute universel, comine

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d'un point fiie et immobile^ je veux faire dériver la connolssance de Dieu, celle de vous-niêiue, et enGn celle de toutes lei choses qui existent dans la nature.

PoL. Voilà, certes, de grandes promesses, et elles valent bien, [HHjrvu qu'elles s'accomplissent, que nous vous accordions l'objet de votre demande. Soyez donc fidèle à vos promesses, nous satisferons aux nôtres.

EuD. Puis donc que vous ne pouvez nier que vous doutiez , et (]u*aa contraire il est certain que vous doutiez, et même si certain que vous ne pouvez en douter, il est vrai aussi que vous qui doutez vous existez, et cela est si Yrai que vous n'en pouvez pas douter davantage.

PoL. Je suis de votie avis ; car si je n'existois pas, je ne pourrois douter.

EuD. Vous existez donc, et vous savez que vous existez^ et vous le savez parce que vous doutez.

PoL. Tout cela est vrai.

EuD. Mais pour que vous ne soyez pas détourné de votre dessein, avançons peu à peu, et, comme je vous l'ai dit, vous trou* ▼erez que cette route va plus loin que vuus ne pensez. Répé' tons l'argument : Vous existez, et vous savez que vous existez, et vous le savei parce que vous savez que vous doutez, mais vous qui doutez de tout et ne pouvez douter de vouâ-mème^ qui êtes- vous î

PoL. La réponse n'est pas difficile, et je devine pourquoi vous m'avez choisi pour interlocuteur pré férablemen ta Épistémon; c'est que vuus ne vouliez poser aucune question à laquelle il ne fût très-facile de répondre. Je dirai donc que je suis un homme.

EuD. Vous ne faites pas attention à ce que je vous demande, et la réponse que vous me présentez, quelque simple qu'elle vous paroisse, vous jetteroit dans des questions très-difficiles et très-embrouillées, si je voulois tant soit peu vous presser. Et en effet, si je demandois, par exemple, à Ëpistémon lui-même ce que c'est qu'un homme ^ et qu'il me répondit, comme dans

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les écoles, qu'un homme est un animal raisonnable, et si en outre^ pour expliquer ces deux termes, qui ne sont pas monw obscurs que le premier, il nous conduisoit par tous les degréi qu'on appelle métaphysiques, certes nous serions eiitraînés dam un labyrinthe dont nous ne pourrions jamais sortir C^r de cette question il en naît deux autres : la première : qu'est-ce qu'uri animal? la seconde : qu'est-ce que raisonnable? Et de plus, si pour exphquer ce que c'est qu'un animal, il nous répondoit que c'est un être vivant et sensitif, qu'un être vivant est un corps animé. •t qu'un corps est une substance corporelle, vous voyez sur-lo champ que les questions iroient en s'augmentant et en se multipliant comme les branches d'un arbre généalugiiiue, et il est assez évident que toutes ces belles questions fmiroient par une pure battologie qui n'éclairciroit rien et nous laisseroit dans notre ignorance première.

Epit. C'est avec beaucoup de peine que je vous vois mépriser si fort cet arbre de Porphyre qui a toujours fait l'admiration de tous les savants, et de plus je suis fâché que vous cherchiez à enseigner à Poliandre ce qu'il est par une autre méthode que celle qui depuis si longtemps est reçue dans toutes les écoles. En effet, on n'y a pu jusqu'à ce jour trouver la méthode meilleure pour nous enseigner ce que nous sommes, que de mettre successivement sous nos yeux tous les degrés qui constituent l'ensemble de notre être, afin qu'en montant et en descendant par tous ces degrés nous puissions apprendre ce que nous avons de commun avec les autres êtres, et ce en quoi nous en différons ; et c'est là le plus haut point auquel puisse atteindie rmtelligence humaine.

EuD. Jamais je ne me suis mis ni ne me mettrai en tête de blâmer la méthode d'enseignement qu'on emploie dans les écoles; car c'est à elle que je dois le peu que je sais, et c'est de son secours que je me suis servi pour reconnoître l'incertitude de tout ce que j'y ai appris. Aussi, quoique mes précepteurs ne m'aient jamais rien enseigner de certain, néanmoins je leur dois des actions de grâce pouravoir apprisd'eux à le reconnoître, et

il!

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