‹ Œuvres choisies de DescartesChapitre 82 sur 109 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

quelque aH'ront eu public^ sont particulièrement enclins à la moquerie ; car, désirant voir tous les autres iaussi disgraciés qu'eux^ ils sont bien aises des maux qui leur arrivent, et ils les en estiment dignes.

Art. t80. De l'usage de la raillerie.

Pour ce qui est de la raillerie modçste, qui reprend utilement les vices en les faisant paroitre ridicules, sans toutefois qu'on eu rie soi-même ni qu'on témoigne aucune haine contre les personnes, elle n'est pas une passion, mais une qualité d'honnête homme, laquelle fait paroître la gaieté de son humeur et la tranquillité de son âme, qui sont des marques de vertu, et souvent aussi l'adresse de son esprit, en ce qu'il sait donner une apparence agréable aux choses dont il se moque.

Art. 181. De Tnsage da ris en la raiUerie.

Et il n'est pas déshonnête de rire lorsqu'on entend les railleries d'un autre; de même elles peuvent être telles que ce seroit être chagrin de n'en rire pas; mais lorsqu'on raille soi-même, il est plus séant de s'en abstenir, afin de ne sembler pas être surpris par les choses qu'on dit, ni admirer l'adresse qu'on a de les inventer ; et cela fait qu'elles surprennent d'autant plus ceux qui les oient.

Art. 183. De Tenvie.

Ce qu'on nomme communément envie est un vice qui consiste en une perversité de nature qui fait que certaines gens se fâchent du bien qu'ils voient arriver aux autres hommes; mais je me sers ici de ce mot pour signifier une passion qui n'est pas toujours vicieuse. L'envie donc, en tant qu'elle est une passion, est une espèce de tristesse mêlée de haine qui vient de, ce qu'on voit arriver du bien à ceux qu'on pense en être dignes : ce qu'on ne peut penser avec raison que des biens de fortune ;

car pour ceux de l'âme ou même du corps, en tant qu*on les a de naissance^ c*est assez en être digne que de les avoir reçus de Dieu avant qu'on fût capable de commettre aucun mal.

Art. 183. Gomment elle peat être jaste on ÎDjoste.

Mais lorsque la fortune envoie des biens à quelqu'un dont il est véritablement indigne, et que Tenvie n'est excitée en nous que pour ce qu'aimant naturellement la justice, nous sommes faciles qu'elle ne soit pas observée en la distribution de ces biens^ c'est un zèle qui peut être excusable^ principalement lorsque le bien qu'on envie à d'autres est de telle nature qu'il se peut convertir en mal entre leurs mains ; comme si c'est quelque charge ou office en l'exercice duquel ils se puissent mal comporter, même lorsqu'on désire pour soi le même bien et qu'on est empêché de l'avoir, parce que d'autres qui en sont moins dignes le possèdent, cela rend cette passion plus violente, et elle ne laisse pas d'être excusable, pourvu que la haine qu'elle contient se rapporte seulement à la mauvaise distribution du bien qu'on envie, et non point aux personnes qui le possèdent ou le distribuent. Mais il y en a peu qui soient si justes et si généreux que de n'avoir point de haine pour ceux qui les préviennent en l'acquisition d'un bien qui n'est pas communicable à plusieurs, et qu'ils avoient désiré pour eux-mêmes, bien que ceux qui l'ont acquis en soient autant ou plus dignes. Et ce qui est ordinairement le plus envié, c'est la gloire ; car, encore que celle des autres n'empêche pas que nous n'y puissions aspirer, elle en rend toutefois l'accès plus difficile et en renchérit le prix.

Art. 184. D'où vient que l^s envieux sont sujets à avoir le teint plombé.

Au reste, il n'y a aucun vice qui nuise tant à la félicité des hommes que celui de l'envie : car, outre que ceux qui en sont entachés s'affligent eux-mêmes, ils troublent aussi de tout leur

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