II
que VOUS n'y êtes pas faite ?... » Et ainsi de couplet en couplet.
« Ne soupons-nous pas ce soir ? — Je le voudrais bien ; mais comment s'échapper? — C'est votre affaire. — S'il vient à le savoir? — Il n'en sera ni plus ni moins, et nous aurons par devers nous une soirée douce. — Qui auronsnous ? ^— Qui vous voudrez. — Mais d'abord le chevalier, qui est de fondation. — A propos du chevalier, savezvous qu'il ne tiendrait qu'à moi d'en être jaloux? — Et qu'à moi que vous eussiez raison? »
C'est ainsi que ces êtres si sensibles vous paraissaient tout entiers à la scène haute que vous entendiez, tandis qu'ils n'étaient vraiment qu'à la scène basse que vous n'entendiez pas ; et vous vous écriiez : « Il faut avouer que cette femme est une actrice charmante; que personne ne sait écouter comme elle, et qu'elle joue avec une intelligence, une grâce, un intérêt, une finesse, une sensibilité peu commune... » Et moi, je riais de vos exclamations.
Cependant cette actrice trompe son mari avec un autre acteur, cet acteur avec le chevalier, et le chevalier avec un troisième, que le chevalier surprend entre ses bras. Celui-ci a médité une grande vengeance. Il se placera aux balcons, sur les gradins les plus bas. ''(Alors le comte de Lauraguais n'en avait pas encore débarrassé notre scène.) Là, il s'est promis de déconcerter l'infidèle par sa présence et par ses regards méprisants, de la troubler et de l'exposer aux huées du parterre. La pièce commence; sa traîtresse paraît; elle aperçoit le chevalier; et, sans s'ébranler dans son jeu, elle lui dit en souriant : « Fi! le vilain boudeur qui se fâche pour rien. » Le chevalier sourit à son tour. Elle continue : « Vous venez ce soir? » Il se tait. Elle ajoute : « Finissons cette plate querelle, et faites avancer votre carrosse... » Et savez -vous dans quelle scène on intercalait^ celle-ci ? Dans une des plus touchantes de La Chaussée,' où cette comédienne sanglotait et nous faisait pleurer à chaudes larmes. Cela vous confond ; et c'est pourtant l'exacte vérité.
LE SECOND. — C'est à me dégoûter du théâtre.
LE PREMIER. — Et pourquoi? Si ces gens-là n'étaient pas capables de ces tours de force, c'est alors qu'il n'y faudrait pas aller. Ce que je vais vous raconter, je l'ai vu.
Garrick passe sa tête entre les deux battants d'une porte, et, dans l'intervalle de quatre à cinq secondes, son visage passe successivement de la joie folle à la joie modérée, de cette joie à la tranquillité, de la tranquilfité à la surprise, de la surprise à l'étonnement, de l'étonnement à la tristesse, de la tristesse à l'abattement, de l'abattement à l'effroi, de l'effroi à l'horreur, de l'horreur au désespoir, et remonte de ce dernier degré à celui d'où il était descendu. Est-ce que son âme a pu éprouver toutes ces sensations et exécuter, de concert avec son visage, cette espèce de gamme? Je n'en crois rien, ni vous non plus. Si vous demandiez à cet homme célèbre, qui lui seul mériterait autant qu'on fît le voyage d'Angleterre que tous les restes de Rome méritent qu'on fasse le voyage d'Italie; si vous lui demandiez, dis-je, la scène du Petit Garçon pâtissier, il vous la jouait; si vous lui demandiez tout de suite la scène d'Hamlet, il vous la jouait, également prêt à pleurer la chute de ses petits pâtés et à suivre dans l'air le chemin d'un poignard. Est-ce qu'on rit, est-ce qu'on pleure à discrétion ? On en fait la grimace plus ou moins fidèle, plus ou moins trompeuse, selon qu'on est ou qu'on n'est pas Garrick.
Je persifle quelquefois, et même avec assez de vérité, pour en imposer aux hommes du monde les plus déliés. Lorsque je me désole delà mort simulée de ma sœur dans la scène avec l'avocat bas-normand; lorsque, dans la scène avec le premier commis de la marine, je m'accuse d'avoir fait un enfant à la femme d'un capitaine de vaisseau, j'ai tout à fait l'air d'éprouver de la douleur et de la honte; mais suis-je affligé? suis-je honteux? Pas plus dans ma petite comédie que dans la société, où j'avais fait ces deux rôles avant de les introduire dans un ouvrage de théâtre *. Qu'est-ce donc qu'un grand comédien? Un
* Voir ci-dessus lu Pièce et le Prologue, première ébauche de Est-il bon ? Est^l méchant?
grand persifleur tragique ou comique, à qui le poète a dicté son discours.
Sedaine donne le Philosophe sans le savoir. Je m'intéressais plus vivement que lui 'aïï'^ succès de la pièce; la jalousie de talents est un vice qui m'est étranger, j'en ai assez d'autres sans celui-là: j'atteste tous mes confrères en littéftiture, lorsqu'ils ont daigné quelquefois me consulter sur leurs ouvrages, si je n'ai pas fait tout ce qui dépendait de moi pour répondre dignement à cette marque distinguée de leur estime? Le Philosophe sans le savoir chancelle à là première , à la seconde représentation, et j'en suis bien affligé; à la troisième, il va aux nues, et j'en suis transporté de joie. Le lendemain matin, je me jette dans un fiacre, je cours après Sedaine; c'était en hiver, il faisait le froid le plus rigoureux ; je vais partout où j'espère le trouver. J'apprends qu'il est au fond du faubourg Saint-Antoine, je m'y fais conduire. Je l'aborde; je jette mes bras autour de son cou; la voix me manque, et les larmes më coulent le long des joues. Voilà l'homme sensible et médiocre. Sedaine, immobile et froid, me regarde et me dit : a Ahl Monsieur Diderot, que^ous êtes beau I » Voilà l'observateur et l'homme de génie.
Ce fait, je le racontais un jour à table, chez un homme que ses talents supérieurs destinaient à occuper la place la plus importante de l'Etat, chez M. Necker * ; il y avait un assez grand nombre de gens de lettres, entre lesquels Marmontel, que j'aime et à qui je suis cher. Celui-ci me dit ironiquement : « Vous verrez que lorsque Voltaire se désole au simple récit d'un trait pathétique et que Sedaine garde son sang-froid à la vue d'un ami qui fond en larmes, c'est Voltaire qui est l'homme ordinaire et Sedaine l'homme de génie I » Cette apostrophe me déconcerte et me réduit au silence,parce que l'homme sensible, comme moi, tout entier à ce qu'on lui objecte, perd la tête et ne se retrouve qu'au bas de l'escalier. Un autre, froid et maître de lui-même, aurait répondu à Marmon-
* Necker ne fut directeur général des que le Paradoxe sur le comédien a été finances qu'en 1777. Ce passage prouve retouché -vers cette époque.
tel : «Votre réflexion serait mieux dans une autre bouche que la vôtre, parce que vous ne sentez pas plus que Sedaine et que vous laites aussi de fort belles choses, et que, courant la même carrière que lui, vous pouviez laisser à votre voisin le soin d'apprécier impartialement son mérite. Mais sans vouloir préférer Sedaine à Voltaire, ni Voltaire à Sedaine, pourriez-vous me dire ce qui serait sorti de la tête de Tauteur du Philosophe sans le savoir y àxi Déserteur Çii de Paris sauvé ^, si, au lieu de passer trentecinq ans de sa vie à gâcher le plâtre et à couper la pierre, il eût employé tout ce temps, comme Voltaire, vous et moi, à lire et à méditer Homère, Virgile, le Tasse, Démosthène et Tacite? Nous ne saurons jamais voir comme lui, et il aurait appris à dire comme nous. Je le regarde comme un des arrière-neveux de Shakespeare ; ce Shakespeare, que je ne comparerai ni à l'Apollon du Belvédère, ni au Gladiateur, ni à rAntinoûs,niàrHercule de Glycon,mais bien au saint Christophe deNotre-Dame, ; colosse infomnp, grossièrem^ent sculpté, -mais entre les jambes duquel nous passerions tous sans que notre front touchât à ses parties honteuses. »
Mais un autre trait où je vous montrerai un personnage dans un moment rendu plat et sot par sa sensibilité, et dans le moment suivant sublime par le sang-froid qui succéda à la sensibilité étouffée, le voici :
Un littérateur, dont je tairai le nom, était tombé dans l'extrême indigence. Il avait un frère, théologal et riche. Je demandai à l'indigent pourquoi son frère ne le secourait pas. C'est, me répondit-il, ^ue j'ai de grands torts avec lui. J'obtins de celui-ci la permission d'aller voir M. le théologal. J'y vais. On m'annonce; j'entre. Je dis au théologal que je vais lui parler de son frère. Il me prend brusquement par la main, me fait asseoir et m'observe qu'il est d'un homme sensé de connaître celui dont il se charge de plaider la cause ; puis, m'apostrophant avec force : « Connaissez-vous mon frère? — Je le crois.
^ Maillard ou Paris sauvé, tragédie été jouée, n'a été imprimée qu'en 1788. en cinq actes et en prose, qui n'a point Prault, in-8«.