II
frère du Diable boiteux de Gil-Blas,à\i Bachelier de Sala' manque, Montménil*.*..
LE SECOND. — Le fils de Le Sage , père commun de toute cette plaisante famille...
LE PREMIER. — Faisait avec un égal succès Ariste dans la Pupille, Tartuffe dans la comédie de ce nom, Mascarille dans les Fourberies de Scapin, l'avocat ou M. Guillaume dans la farce de Pathelin.
LE SECOND. — Je Tai vu.
LE PREMIER. — Et à votro grand étonnement, il avait le masque de ces différents visages. Ce n'était pas naturellement , car Nature ne lui avait donné que le sien ; il tenait donc les autres de Tart.
Est-ce qu'il y aime sensibilité artificielle? Mais soit factice, soit innée, la sensibilité n'a pas lieu dans tous les rôles. Quelle est donc la qualité acquise ou naturelle qui constitue le grand acteur dans l'Avare , le Joueur, le Flatteur, le Grondeur, le Médecin malgré lui , l'être le moins sensible et le plus immoral que la poésie ait encore imaginé, le Bourgeois Gentilhomme, le Malade et le Cocu imaginaires; dans Néron, Mithridate, Atrée, Phocas, Sertorius, et tant d'autres caractères tragiques ou comiques, où la sensibilité est diamétralement opposée à l'esprit du rôle? La facilité de connaître et de copier toutes les . natures. Croyez-moi , ne multiplions pas les causes lorsqu'une suffit à tous les phénomènes.
Tantôt le poète a senti plus fortement que le comédien, tantôt, et plus souvent peut-être , le comédien a conçu plus fortement que le poète ; et rien n'est plus dans la vérité que cette exclamation de Voltaire, entendant la Clairon dans une de ses pièces : Est-ce bien moi qui ai fait cela ? Est-ce que la Clairon en sait plii's que Voltaire? Dans ce moment du moins son modèle idéal, en déclamant , était bien au delà du modèle idéal que
* Louis-André de Montménîl ou Mont- son fils lorsqu'il le -vit acquérir de la
meny , jouait les rôles sérieux et ceux de gloire par son talent. 11 est encore ques-
paysan. Le Sage, d'abord irrité du choix tion de cet acteur plus loin, de ce métier d'acteur, se réconcilia aTec
le poète s'était fait en écrivant, mais ce modèle idéal n'était pas elle. Quel était donc son talent ? Celui d'imaginer un grand fantôme et de le copier de génie. Elle imitait le mouvement, les actions, les gestes, toute l'expression d'un être fort au-dessus d'elle. Elle avait trouvé ce qu'Eschine récitant une oraison de Démosthène ne put jamais rendre, le mugissement de la bête. Il disait à ses disciples : « Si cela vous affecte si fort, qu'aurait- ce donc été, si audivùsetù bestiam mugientem ? Le poète avait engendré l'animal terrible, la Clairon le faisait mugir.
Ce serait un singulier abus des mots que d'appeler sensibilité cette facilité de rendre toutes natures, même les natures féroces. La sensibilité, selon la seule acception qu'on ait donnée jusqu'à présent à ce terme, est, ce me semble , cette disposition, compagne de la faiblesse des organes, suite de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination, de la délicatesse des nerfs, qui incline à compatir, à frissonner, à admirer, à craindre, à se troubler, à pleurer, à s'évanouir, à secourir, à fuir, à crier, à perdre la raison, à exagérer, à mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai, du bon et du beau, à être injuste, à être fou. Multipliez les âmes sensibles, et vous multiplierez en même proportion les bonnes et les mauvaises actions en tout genre, les éloges et les blâmes outrés.
Poètes, travaillez-vous pour une nation délicate, vaporeuse et sensible ; renfermez-vous dans les harmonieuses, tendres et touchantes élégies de Racine ; elle se sauverait des boucheries de Shakespeare : ces âmes faibles sont incapables de supporter des secousses violentes. Gardez vous bien de leur présenter des images trop fortes. Mon- , trez-leur, si vous voulez, ,
Le fils tout dégouttant du meurlre de son père, Et ta tête à la main demandant son salaire ;
mais n'allez pas au delà. Si vous osiez leur dire avec Homère : « Où vas-tu, malheureux? Tu ne sais donc
pas que c'est à moi que le ciel envoie les enfants des pères infortunés ; tu ne recevras point les derniers embrassements de ta mère ; déjà tje te vois étendu sur la terre, déjà je vois les oiseaux de proie, rassemblés autour de ton cadavre, t'arracher les yeux de la tête en battant les ailes de joie ; » Toutes nos femmes s'écrieraient en détournant la tête : « Ah I Thorreur 1 » Ce serait bien pis si ce discours, prononcé par un grand comédien , était encore fortifié de sa véritable déclamation.
LE SECOND. — Je suis tenté de vous interrompre pour vous demander ce que vous pensez de ce vase présenté à Gabrielle de Vergy, qui y voit le cœur sanglant de, son amant.
LE PREMIER. — Je VOUS répondrai qu'il faut être conséquent, et que, quand on se révolte contre ce spectacle, il ne faut pas souffrir qu'OEdipe se montre avec ses yeux crevés, et qu'il faut chasser de la scène Philoctète tourmenté de sa blessure, et exhalant sa douleur par des cris inarticulés. Les anciens avaient , ce me semble, une autre idée de la tragédie que nous, et ces anciens-là, c'étaient les Grecs, c'étaient les Athéniens , ce peuple si délicat, qui nous a laissé en tout genre des modèles que les autres nations n'ont point encore égalés. Eschyle, Sophocle, Euripide, ne veillaient pas des années entières pour ne produire que de ces petites impressions passagères qui se dissipent dans la gaieté d'un souper. Ils voulaient profondément attrister sur le sort des malheureux ; ils voulaient , non pas amuser seulement leurs concitoyens, mais les rendre meilleursi. Avaient-ils tort ? avaient-ils raisoïïTPour cet effet, ils faisaient courir sur la scène les Euménides suivant la trace du parricide, et conduites par la vapeur du sang qui frappait leur odorat. Ils avaient trop de jugement pour applaudir à ces imbroglios, à ces escamotages de poignards, qui ne sont bons que pour des enfants. Une tragédie n'est, selon moi, qu'une belle page historique qui se partage en un certain nombre de repos marqués. On attend le shérif. Il
arrive. Il interroge le seigneur du village. Il lui propose d'apostasier. Celui-ci s'y refuse. Il le condamne à mort. Il l'envoie dans les prisons. La fille vient demander la grâce de son père. Le shérif la lui accorde à une condition révoltante. Le seigneur du village est mis à mort. Les habitants poursuivent le shérif. Il fuit devant eux. L'amant de la fille du seigneur l'étend mort d'un coup de poignard ; et l'atroce intolérant meurt au milieu des imprécations. Il n'en faut pas davantage à un poète pour composer un grand ouvrage. Que la fille aille interroger sa mère sur son tombeau, pour en apprendre ce qu'elle doit à celui qui lui a donné la vie. Qu'elle soit incertaine sur le sacrifice de l'honneur que l'on exige d'elle. Que, dans cette incertitude , elle tienne son amant loin d'elle, et se refuse aux discours de sa passion. Quelle obtienne la permission de voir son père dans les prisons. Que son père veuille l'unir à son amant, et qu'elle n'y consente pas. Qu'elle se prostitue. Que, tandis qu'elle se prostitue, son père soit mis à mort. Que vous ignoriez sa prostitution jusqu'au moment où, son amant la trouvant désolée de la mort de son père qu'il lui apprend, il en apprend le sacrifice qu'elle a fait pour le sauver. Qu'alors le shérif, poursuivi par le peuple, arrive, qu'il soit massacré par l'amant. Voilà une partie des détails d'un pareil sujet.
LB SECOND. — Une partie.
LE PREMIER. — Oui, uno partie. Est-ce que les jeunes amants ne proposeront pas au seigneur du village de se sauver? Est-ce que les habitants ne lui proposeront pas d'exterminer le shérif et ses satellites? Est-ce qu'il n'y aura pas un prêtre défenseur de la tolérance ? Est-ce qu'au milieu de cette journée de douleur, l'amant restera oisif? Est-ce qu'il n'y a pas de liaisons à supposer entre ces personnages? Est-ce qu'il n'y a aucun parti à tirer de ces liaisons? Esl^ce qu'il ne peut pas, ce shérif, avoir été l'amant de la fille du seigneur du village ! Est-ce qu'il ne revient pas, l'âme pleine de vengeance, et contre le père qui l'aura chassé du bourg, et contre la fille qui l'aura
dédaigné? Que d'incidents importants on peut tirer du sujet le plus simple quand on a la patience de le méditer! Quelle couleur ne peut-on pas leur donner quand on est éloquent ! On n'est point poète dramatique sans être éloquent. Et croyez-vous que je manquerai de spectacle? Cet interrogatoire, il se fera dans tout son appareil. Laissez-moi disposer de mon local, et mettons fin à cet écart.
Je te prends à témoin, Roscius anglais, célèbre Garrick, toi qui, du consentement unanime de toutes les nations subsistantes, passes pour le premier comédien qu'elles aient connu, rends hommage à la vérité ! Ne m'as-tu pas dit que, quoique tu sentisses fortement, ton action serait faible, si, quelle que fût la passion ou le caractère que tu avais à rendre, tu ne savais t' élever par la pensée à la grandeur d'un fantôme homérique auquel tu cherchais à t'identifier? Lorsque je t'objectai que ce n'était donc pas d'après toi que tu jouais, confesse ta réponse : ne m'avouas-tu pas que tu t'en gardais bien, et que tu ne paraissais si étonnant sur la scène, que patce que tu montrais sans cesse au spectacle un être d'imagination qui n'était pas toi^?
LE SECOND. — L'âme d'un grand comédien a été formée de l'élément subtil dont notre philosophe* remplissait l'espace qui n'est ni froid ni chaud, ni pesant, ni léger, qui n'affecte aucune forme déterminée, et qui, également susceptible de toutes, n'en conserve aucune.
LE PREMIER. — Uu grand comédien n'est ni un pianoforté, ni une harpe, ni un clavecin, ni un violon, ni un violoncelle; il n'a point d'accord qui lui soit propre; mais il prend l'accord et le ton qui conviennent à sa partie, et il sait se prêter à toutes. J'ai une haute idée du talent d'un grand comédien : cet homme est rare, aussi rare et peut-être plus que le grand poète.
Celui qui dans la société se propose, et a le malheureux talent de plaire à tous, n'est rien, n'a rien qui lui
* C'est pendant l'hiver de 1764-1765 que Garrick passa six mois à Paris et que Diderot le connut.
• Épicure.
appartienne, qui le distingue, qui engoue les uns et qui fatigue les autres. Il parle toujours, et toujours bien ; c'est un adulateur de profession, c'est un grand courtisan, c'est un grand comédien.
LE SECOND. — Un grand courtisan, accoutumé, depuis qu'il respire, au rôle d'un pantin merveilleux, prend toutes sortes de formes, au gré de la ficelle qui est entre les mains de son maître.
LE PREMIER. — Un grand comédien est un autre pantin merveilleux dont le poète tient la ficelle, et auquel il indique à chaque ligne la véritable forme qu'il doit pren- . dre.
LE SECOND . — Ainsi un courtisan, un comédien, qui ne peuvent prendre qu'une forme, quelque belle, quelque intéressante qu'elle soit, ne sont que deux mauvais pantins?
LE PREMIER. — Mon dcssciu n'est pas de calomnier une profession que j'aime et que j'estime; je parle de celle du comédien. Je serais désolé que mes observations, mal interprétées, attachassent l'ombre du mépris à des hommes d'un talent rare et d'une utilité réelle, aux fléaux du ridicule et du vice, aux prédicateurs les plus éloquents de l'honnêteté et des vertus, à la verge dont l'homme de génie se sert pour châtier les méchants et les fous. Mais tournez les yeux autour de vous, et vous verrez que les personnes d'une gaieté connue n'ont ni de grands défauts, ni de grandes qualités ; que communément les plaisants de profession sont des hommes frivoles, sans aucun prin- ,' cipe solide ; et que ceux qui, semblables à certains per- I sonnages qui circulent dans nos sociétés, n'ont aucun i caractère, excellent à les jouer tous.
Un comédien n'a-t-il pas un père, une mère, une femme, des enfants, des frères, des sœurs, des connaissances, des amis, une maîtresse? S'il était doué de cette exquise sensibilité, qu'on regarde comme la qualité principale de son état, poursuivi comme nous et atteint d'une infinité de peines qui se succèdent, et qui tantôt flétrissent nos âmes, et tantôt les déchirent, combien lui resterait-il de jours à
donner à notre amusement? Très peu. Le gentilhomme de la chambre interposerait vainement sa souveraineté, le comédien serait souvent dans le cas de lui répondre : « Monseigneur, je ne saurais rire aujourd'hui, ou c'est d'autre chose que des soucis d'Agamemnon que je veux pleurer. » Cependant on ne s'aperçoit pas que les chagrins de la vie, aussi fréquents pour eux que pour nous, et beaucoup plus contraires au libre exercice de leurs fonctions, les suspendent souvent.
Dans le monde, lorsqu'ils ne sont pas bouffons, je les trouve polis , caustiques et froids , fastueux, dissipés, dissipateurs, intéressés, plus frappés de nos ridicules que touchés de nos maux ; d'un esprit assez rassis au spectacle d'un événement fâcheux, ou au récit d'une aventure pathétique ; isolés, vagabonds, à l'ordre des grands; peu de mœurs, point d'amis, presque aucune de ces liaisons saintes et douces qui nous associent aux peines et aux plaisirs d'un autre qui partage les nôtres. J'ai souvent vu rire un comédien hors de la scène, je n'ai pas mémoire d'en avoir vu pleurer un. Cette sensibilité qu'ils s'arrogent et qu'on leur alloue, qu'en font-ils donc? La laissent-ils sur les planches quand ils eu descendent, pour la reprendre quand ils y remontent?
Qu'est-ce qui leur chausse le socque ou le cothurne? Le
^défaut d'éducation, la misère et le libertinage. Le théâtre
jest une ressource, jamais un choix. Jamais on ne se fit
^.comédien par goût pour la vertu, par le désir d'être utile
dans la société et de servir son pays ou sa famille, par
aucun des motifs honnêtes qui: pourraient entraîner un
esprit droit, un cœur chaud, une âme sensible vers une
aussi belle profession.
Moi-même, jeune, je balançai entre la Sorbonne et la Comédie. J'allais, en hiver, par la saison la plus rigoureuse, réciter à haute voix des rôles de Molière et de Corneille dans les allées solitaires du Luxembourg. Quel était mon projet? d'être applaudi ? Peut-être. De vivre familièrement avec les femmes de théâtre que je trouvais infiniment aimables et que je savais très faciles ? Assuré-
ment. Je ne sais ce que je n'aurais pas fait pour plaire à la Gaussin, qui débutait alors et qui était la beauté personnifiée; à la Dangeville, qui avait tant d'attraits sur la scène.
On a dit que les comédiens n'avaient aucun caractère, parce qu'en les jouant tous il perdaient celui que la nature leur avait donné, qu'ils devenaient faux, comme le médecin, le chirurgien et le boucher deviennent durs. Je crois qu'on a pris la cause pour l'effet, et qu'ils ne sont propres à les jouer tous que parce qu'ils n'en ont point.
LE SECOND. — On ne devient point cruel parce qu'on est bourreau : mais on se fait bourreau, parce qu'on est cruel.
LE PREMIER. — J'aibcau examiner ces hommes-là. Je n'y vois rien qui les distingue du reste des citoyens, si ce n'est une vanité qu'on pourrait appeler insolence, une jalousie qui remplit de troubles et de haine leur comité. Entre toutes les associations, il n'y en a peut-être aucune où l'intérêt commun de tous et celui du public soient plus constamment et plus évidemment sacrifiés à de misérables petites prétentions. L'envie est encore pire entre eux qu'entre les auteurs; c'est beaucoup dire, mais cela est vrai. Un poète pardonne plus aisément à un poète le succès d'une pièce, qu*une actrice ne pardonne à une autre actrice les applaudissements qui la désignent à quelque illustre ou riche débauché. Vous les voyez grands sur la scène, parce qu'ils ont de l'âme, dites-vous: moi, i je les yois petits et bas dans la société, parce qu'ils n'en ! ont point : avec les propos et le ton de Camille et du vieil l Horace, toujours les mœurs de Frosine et de Sganarelle. Or, pour juger le fond du cœur, faut-il que je me rapporte à des discours d'emprunt, que l'on sait rendre merveilleusement, ou à la nature des actes et à la teneur de la vie I
LE SECOND. — Mais jadis Molière, les Quinault, Montménil, mais aujourd'hui Brizard et Caillot qui est également bienvenu chez les grands et chez les petits, à qui
VOUS confieriez sans crainte votre secret et votre bourse , et avec lequel vous croiriez l'honneur de votre femme et rinnocence de votre fille beaucoup plus en sûreté qu'avec tel grand seigneur de la cour ou tel respectable ministre de nos autels...
LE PREMIER. — L'élogc u'cst pas exagéré : ce qui me fâche, c'est de ne pas entendre citer un plus grand nombre de comédiens qui l'aient mérité ou qui le méritent. Ce qui me fâche, c'est qu'entre ces propriétaires par état d'une qualité, la source précieuse et féconde de tant d'autres, un comédien galant homme, une actrice honnête femme, soient des phénomènes si rares.
Concluons de là qu'il est faux qu'ils en aient le privilège spécial, et que la sensibilité qui les dominerait dans le monde comme sur la scène, s'ils en étaient doués, n'est ni la base de leur caractère ni la raison de leur succès ; qu'elle ne leur appartient ni plus ni moins qu'à telle ou telle condition de la société, et si l'on voit si peu de grands comédiens, c'est que les parents ne destinent point leurs enfants au théâtre ; c'est qu'on ne s'y prépare point par une éducation commencée dans la jeunesse; c'est qu'une troupe de comédiens n'est point, comme elle devrait l'être chez un peuple où l'on attacherait à la fonction de parler aux hommes rassemblés pour être instruits, amusés, corrigés, l'importance, les honneurs, les récompenses qu'elle périte, une corporation formée, comme toutes les autres communautés, de sujets tirés de toutes les familles de la société et conduits sur la scène comme au service, au palais, à l'église, par choix ou par goût et du consentement de leurs tuteurs naturels.
LE SECOND, — L'avilissement des comédiens modernes est, ce me semble, un malheureux héritage que leur ont laissé les comédiens anciens.
, LE PREMIER. — Jc Ic CroîS.
; LE SECOND. — Si le spectacle naissait aujourd'hui qu'on a des idées plus justes des choses, peut-être que... Mais vous ne m'écoutez pas. A quoi rêvez-vous? LE PREMIER. — Je suis ma première idée, et je pense à
ri^fluence du spectacle sur le bon goût iîi .sur Içs mœurs, si les comédiens étaient gens de bien et. si leur profession était ÏÏonorée. Où est le poète qui osât proposer à des hommes bien nés de répéter publiquement des discours plats ou grossiers ; à des femmes à peu près sages comme les nôtres, de débiter ejffrontément devant une multitude d'auditeurs des propos qu'elles rougiraient d'entendre d^ns le secret de leurs foyers ? Bientôt nos auteurs draânatiques atteindraient à une pureté, une délicatesse, une /élégance, dont ils sont plus loin encore qu'ils ne le soupfçonnent. Or, doutez-vous que l'esprit national ne s'en ressentit?
LE SECOND. — On pourrait vous objecter peut-être que les pièces, tant anciennes que modernes, que vos comédiens honnêtes excluraient de leur répertoire, sont précisément celles que nous jouons en société.
LE PREMIER. — Et qu'importo que nos citoyens se rabaissent à la condition des plus vils histrions? En serait-il moins utile, en serait-il moins à souhaiter que nos comédiens s'élevassent à la condition des plus honnêtes citoyens ?
LE SECOND. — La métamorphose n'est pas aisée.
LE PREMIER. — Loxsque je donnai le Père de Famille y le magistrat de la police* m'exhorta à suivre ce genre.
LE SECOND. — Pourquoi ne le fites-vous pas?
LE PREMIER. — G'cst quc n'ayant pas obtenu le succès que je m'en étais promis, et ne me flattant pas de faire beaucoup mieux, je me dégoûtai d'une carrière pour laquelle je ne me crus pas assez de talent.
LE SECOND. — Et pourquoi cette pièce qui remplit aujourd'hui la salle de spectateurs avant quatre heures et demie, et que les comédiens affichent toutes les fois qu'ils ont besoin d'un millier d'écus, fut-elle si tièdement accueillie dans le commencement?
LE PREMIER. — Quelqucs-uns disaient que nos mœurs étaient trop factices pour s'accommoder d'un genre aussi
* M. de Saxtine.
simple, trop corrompues pour goûter un genre aussi sage.
LE SECOND. — Cela n'était pas sans vraisemblance.
LE PREMIER. — Mais l'expérience a bien démontré que cela n'était pas vrai, car nous ne sommes pas devenus meilleurs. D'ailleurs, le vrai, l'honnête, a tant d'ascendant sur nous, que si l'ouvrage d'un poète a ces deux caractères et que l'auteur ait du génie, son succès lï^eh sera que plus assuré. C'est surtout lorsque tout est faux qu'on aime le vrai, c'est surtout lorsque tout est corrompu que le spectacle est le plus épuré. Le citoyen qui se présente à l'entrée de la Comédie y laisse tous ses vices pour ne les reprendre qu'en sortant. Là il. est juste, impartial, bon père, bon ami, ami de la vertu ; et l'ai vu souvent à côté de moi des méchants profondément indignés contre des actions qu'ils n'auraient pas manqué de commettre s'ils s'étaient trouvés dans les mêmes circonstances où le poète avait placé le personnage qu'ils abhorraient. Si je ne réussis pas d'abord, c'est que le genre était étranger aux spectateurs et aux acteurs ; c'est qu'il y avait un préjugé.établi et qui subsiste encore contre ce qu'on appelle la comédie larmoyante ; c'est que j avais une nuée d'ennemis à la cour,* a Ta ville, parmi les magistrats, parmi les gens d'église, parmi les hommes de lettres.
LE SECOND. — Et comment aviez-vous encouru tant de haines?
LE PREMIER. — Ma foi, jc u'cu sais rien, car je n'ai jamais fait de satire ni contre les grands, ni contre les petits, ftt je n'ai croisé personne sur le chemin de la fortune et des honneurs. Il est vrai que j'étais du nombre de ceux qu*on appelle phîlosp£hes, qu'on regardait alors comme des citoyens dangereux, et contre lesquels le ministère avait lâché deux ou trois scélérats subalternes, sans vertus, sans lumières, et qui pis est sans talent. Mais laissons cela.
LE SECOND. — Sans compter que ces philosophes avaient rendu la tâche des poètes et des littérateurs en général plus difficile. Il ne s'agissait plus, pour
&'illustrer, de savoir tourner un madrigal ou un couplet ordurier.
LE PREMIER. — Cela se peut. Un jeune dissolu, au lieu de se rendre avec assiduité dans l'atelier du peintre, du sculpteur, de l'artiste qui l'a adopté, a perdu les années les plus précieuses de sa vie, et il est resté à vingt ans sans ressources et sans talent. Que voulez-vous qu'il devienne ? Soldat ou comédien. Le voilà donc enrôlé dans une troupe de campagne. Il rôde jusqu'à ce qu'il puisse se promettre un début dans la capitale. Une malheureuse créature a croupi dans la fange de la débaiiche ; lasse de l'état le plus abject, celui de basse courtisane, elle apprend par cœur quelques rôles, elle se rend un matin chez la Clairon, comme l'esclave ancien chez l'édile ou le préteur. Celle-ci la prend par la main, lui fait faire une pirouette, la touche de sa baguette, et lui dit : « Va faire rire ou pleurer les badauds. »
Ils sont excommuniés. Ce public,qui ne peut s'en passer, les méprise. Ce sont des esclaves sans cesse sous la verge d'un autre esclave. Croyez-vous que les marques d'un avilissement aussi continu puissent rester sans effet et que, sous le fardeau de l'ignominie, une âme soit assez ferme pour se tenir à la hauteur de Corneille?
Ce despotisme que l'on exerce sur eux, ifs l'exercent sur les auteurs ; et je ne sais quel est le plus vil : ou du comédien insolent,. ou^deJ' auteur qui le souf&re*
LE SECOND. — On veut être joué.
LE PREMIER. — A quclquc condition que ce soit. Ils sont tous las de leur métier. Donnez votre argent à la porte, et ils se lasseront de votre présence et de vos applaudissements. Suffisamment rentes par les petites loges, ils ont été sur le point de décider ou que l'auteur renoncerait à son honoraire, ou que sa pièce ne serait pas acceptée.
/ LE SECOND. — Mais ce projet n'allait à rien, moins qu'à (éteindre le genre dramatique.
LE PREMIER. — Qu'cst-cc que cela leur fait ?
LE SECOND. — Je pense qu'il vous reste peu de chose à dire.
LE PREMIER. — Vous VOUS troiïipez. Il faut que je vous prenne par la main et que je vous introduise chez la Clairon*, cette incomparable magicienne.
LE SECOND. — Gelle-là,du moins, était fîèrede son état.
LE PREMIER. — Gomme le seront toutes celles qui ont excellé. Le théâtre n'est méprisé que par ceux d'entre les acteurs que les sifflets en ont chassés. Il faut que je vous montre la Clairon dans les transports réels de sa colère. Si, par hasard, elle y conservait son maintien, ses accents, son action théâtrale avec tout son apprêt, avec toute son emphase, ne porteriez-vous pas vos mains sur vos côtés, et pourriez-vous contenir vos éclats? Que m'apprenezvous donc alors? Ne pronoùcez-vous pas nettement que la sensibilitfiL.yraie et la sensibilité jouée sont deux choses fort dîîfér^xilÊ&? Vous riez de .çe^que vous auriez admiré aulhéâtre? et pourquoi cela, s'il vous plaît? C'est que la colère réelle de la Clairon ressemble à de la colère simulée, et que vous avez le discernement juste du masque de cette passion et de sa personne. Les images des passions au théâtre n'en sont donc pas les vraies images, ce n'en sont donc que des portraits outrés, que de grandej caricatures assujetties à dés règles de convçïition.''Sr, interrogez-vous, demandez- vous à vous-même quel artiste se renfermera le plus strictement dans ces règles données ? Quel est le comédien qui saisira le mieux cette bouffissure prescrite, ou de Thomme dominé par son propre caractère, ou de l'homme né sans caractère, ou de l'homme qui s'en dépouille pour se revêtir d'un autre plus grand, plus noble,plus violent, plus élevé? On est soi de nature ; on est un autre d'imitation ; le cœur qu'on se suppose
* Diderot pouvait se permettre cette avait écrite à M"" Clairon, et dont celle-
fonction d'introducteur auprès de la ci, effrayée d'être qualifiée disciple d'une
grande comédienne. Entre autres choses pareille doctrine, exigea le sacrifice. 11
qui prouvent qu'il rapprochait assez fami- jeta le manuscrit au feu devant elle,
lièrement, on peut citer cette anecdote mais on ne doute pas qu'il n'en aitcon-
des Mémoires tecrets (21 avril 1773) : serve une copie. » Malheureusement
«< On est fÂché que M. Diderot ait brûlé cette copie, si elle existe, n'a point été
une certaine lettre sur l'athéisme, qu'il retrouvée.
n'est pas le cœur qu'on a. Qu'est-ce donc que le vrai talent? Celui de bien connaître les symptômes extérieurs de l'âme d'emprunt^ des^adresser a la se^ de ceux
qui nous entendent, qui nous voient, et de les tromper par l'imitation de' ces symptômes, par une imitation qui agràiidisse tout dans leurs têtes et qui devienne la règle de leur jugement ; car il est impossible d'apprécier autrement ce qui se passe au-dedans de "nous. Et que nous importe en effet qu'ils sentent ou qu'ils ne sentent pas, pourvu que nous l'ignorions?
Celui donc qui connaît le mieux et qui rend le plus parfaitement ces signes extérieurs d'après le modèle idéal le mieux coifçu est le plus grand comédien. "^*'le second. — Celui qui laisse le moins a imaginer au grand comédien est Je^lu s grandies poètes .
LE premiÉrT — J'aîïais le dire. Lorsque, par une longue habitude du théâtre, on garde dans la société l'emphase théâtrale et qu'on y promène Brutus, Cinna, Mithridate, Gornélie, Mérope, Pompée, savez-vous ce qu'on fait ? On accouple à une âme petite ou grande, de la mesure précise que Nature l'a donnée, les signes extérieurs d'une âme exagérée et gigantesque qu'on n'a pas ; et de là naît le ridicule.
LE SECOND. — La cruelle satire que vous faites là, innocemment ou malignement, des acteurs et des auteurs !
LE PREMIER. — Commcut ccla ?
LE SECOND. — Il est, je crois, permis à tout le monde
d'avoir une âme forte et grande ; il est, je crois, permis
d'avoir le maintien, le propos et l'action de son âme, et
/je crois que l'image de la véritable grandeur ne peut
jamais être ridicule.
LE PREMIER. — Que s'cusuit-il de là?
LE SECOND. — Ah, traître ! vous n'osez le dire, et il faudra que j'encoure l'indignation générale pour vous. C'est que la vraie tragédie est encore à trouver. et qu'avec leurs défauts les anciens en étaient peut-être plus voisins que nous.
LE PREMIER. — Il est vTai que je suis ent^hanté d'entendre Philoctète dire si simplement et si fortement à NéoptoJème, qui lui rend les flèches d'Hercule qu'il lui avait volées à l'instigation d'Ulysse : « Vois quelle action tu avais commise : sans t'en apercevoir, tu condamnais un malheureux à périr de douleur et de faim. Ton vol est le crime d'un autre, ton repentir est à toi. Non, jamais tu n'aurais pensé à commettre une pareille indignité si tu avais été seul. Conçois donc, mon enfant, combien il importe à ton âge de ne fréquenter que d'honnêtes gens. Voilà ce que tu avais à gagner dans la société d'un scélérat. Et pourquoi t'associer aussi à un homme de ce caractère? Était-ce là celui que ton père aurait choisi pour son compagnon et pour son ami ? Ce digne père qui ne se laissa jamais approcher que des plus distingués personnages de l'armiée, que te dirait-il, s'il te voyait avec un Ulysse?... » Y a-t-il dans ce discours autre chose que ce que vous adresseriez à mon fils, que ce que je dirais au vôtre?
LE SECOND. — Non.
LE PREMIER. — Gepondaièt cela est beau.
LE SECOND. — Assurément.
LE PREMIER. — Et Ic tou de cc discours prononcé sur la scène diiférerait-il du ton dont on le prononcerait dans la société?
LE SECOND. — Je ne le crois pas.
LE PREMIER. — Et ce tou daus la société, y serait-il ridicule?
LE SECOND» — Nullement.
LE PREMIER. — PI US Ics actious sout fortcs et les propos simples, plus j'admire. Je crains bien que nous n'ayons pris cent ans de suite la rodomontade de Madrid pour l'héroïsme de Rome, et brouillé le ton de la muse tragique avec le langage de la muse épique.
LE SECOND. — Notre vers alexandrin est trop nombreux et trop noble pour le dialogue.
LE PREMIER. — Et uotrc vers de dix syllabes est trop futile et trop léger. Quoi qu'il en soit, je désirerais que
VOUS n'allassiez à la représentation de quelqu'une des pièces romaines de Corneille qu'au sortirde la lecture des lettres de Cicéron à Atticus. Combien je trouve nos auteurs dramatiques ampoulés '.Combien leurs déclamations me sont dégoûtantes, lorsqueje me rappelle la simplicité et le nerf du discours de Régulus dissuadant le Sénat et le peuple romain de l'échange des captifs ! C'est ainsi qu'il s'exprime dans une ode,poème qui comporte bien plus de chaleur, de verve et d'exagération qu'un monologae tragique ; il dit :
« J'ai vu nos enseignes suspendues dans les temples de Carthage. J'ai vu le soldat romain dépouillé de ses armes qui n'avaient pas été teintes d'une goutte de sang. J'ai vu l'oubli de la liberté, et des citoyens les bras retournés en arrière et liés sur leur dos. J'ai vu les portes des villes toutes ouvertes, et les moissons couvrir les champs que nous avions ravagés. Et vous croyez que, rachetés à prix d'argent , ils reviendront plus courageux ? Vous ajoutez une perte à l'ignominie. La vertu, chassée d'une âme qui s'est avilie, n'y revient plus. N'attendez rien de celui qui ^ pu mourir , et qui s'est laissé garrotter. 0 Carthage, que tu es grande et fiôre de notre honte?... »
Tel fut son discours et telle sa conduite. Il se refuse aux embrassements .de sa femme et de ses enfants, il s'en croit indigne comme un vil esclave. Il tient ses regards farouches attachés sur la terre, et dédaigne les pleurs de ses amis, jusqu'à ce qu'il ait amené les sénateurs à un avis qu'il était seul capable de donner, et qu'il lui fût permis de retourner à son exil.
LE SECOND. — Cela est simple çt beau ; mais le moment où le héros se montre, c'est le suivant.
LE PREMIER. — » Vous avcz raison.
LE SECOND. — Il n'ignorait pas le supplice qu'un ennemi féroce lui préparait. Cependant il reprend sa sérénité, il se dégage de ses proches qui cherchaient à différer son retour, avec la même liberté dont il se dégageait auparavant de la foule de ses clients pour aller se délasser de la
fatigue des affaires dans ses champs de Vénafre ou sa campagne de Tarente.
LE PREMIER. — Fort bien. A présent mettez la main sur la conscience, et dites-moi s'il y a dans nos poètes beaucoup d'endroits du ton propre à une vertu aussi haute, aussi familière, et ce que vous paraîtraient dans cette bouche, ou nos tendres jérémiades ou la plupart de nos fanfaronnades à la Corneille.
. Combien de choses que je n'ose confier qu'à vous ! Je serais lapidé dans les rues si l'on me savait coupable de ce blasphème, et îl n'y a aucune sorte de martyre dont j'ambitionne le laurier.
S'il arrive un jour qu'un homme de génie ose donner à ses personnages le ton simplejde l'héroïsme antique, l'art du comédien sera autrement dïfficilei car la déclamation cessera d'être un espèce de chant.
Au reste , lorsque j'ai prononcé que la sensibilité était la caractéristique de la bonté de l'âme et de la médiocrité du génie, j'ai fait un aveu qui n'est pas trop ordinaire, car si Nature a pétri une âme sensible, c'est la mienne.
L'homme sensible est trop abandonné à la merci de son diaphragme pour être un grand roi, un grand politique, un grand magistrat, un homme juste, un profond observateur, et conséquemment un sublime imitateur de la nature, à moins qu'il ne puisse s'oublier et se distraii-e de lui-même, et qu'à l'aide d'une imagination forte il ne sache se créer, et d'une mémoire tenace tenir son attention fixée sur des fantômes qui lui servent de modèles ; mais alors ce n'est plus lui qui agit, c'est l'esprit d'un autre qui le domine.
Je devrais m'arrêter ici ; mais vous me pardonnerez plus aisément une réflexion déplacée qu'omise. C'est une expérience qu'apparemment vous aurez faite quelquefois, lorsque appelé par un débutant ou par une débutante, chez elle, en petit comité, pour prononcer sur son talent, vous lui aurez accordé de l'âme, de la sensibilité, des entrailles , vous l'aurez accablée d'éloges et l'aurez lais-
sée, en vous séparant d'elle, avec l'espoir du plus grand succès. Cependant qu'arrive-t-il ? Elle paraît, elle est sifflée, et vous vous avouez à vous-même que les sifflets ont raison. D'où cela vient-Il ? Est-ce qu'elle a perdu son âme, sa sensibilité, ses entrailles, du matin au soir? Non ; mais à son rez-de-chaussée vous étiez terre à terre avec elle ; vous l'écoutiez sans égard aux conventions, elle était vis-à-vis de vous, il n'y avait entre l'un et l'autre aucun modèle de comparaison ; vous étiez satisfait de sa voix, de son geste, de son expression, de son maintien ; tout était en proportion avec l'auditoire et l'espace ; rien ne demandait de l'exagération. Sur les planches tout a changé : ici il fallait un autre personnage, , puisque tout s'était agrandi.
Sur un théâtre particulier, dans un salon où le spectateur est presque de niveau avec l'acteur, le vrai personnage dramatique vous aurait paru énorme, gigantesque, et au sortir de la représentation vous auriez dit à votre ami confidemment : « Elle ne réussira pas , elle est outrée ; » et son succès au théâtre vous aurait étonné. Encore une fois, que ce soit un bien ou un mal, le comédien ne dit rien, ne fait rien dans la société précisément comme sur la scène ; c'est un autre monde.
Mais un fait décisif quF m^a été raconté par un homme vrai, d'un tour d'esprit original et piquant, l'abbé Galiani, et qui m'a été ensuite confirmé p^r un autre homme vrai, d'un tour d'esprit aussi original et piquant, M. le marquis de Caraccioli, ambassadeur de Naples à Paris, c'est qu'à Naples, la patrie de l'un et de l'autre, il y a un poète dramatique dont le soin principal n'est pas de composer sa pièce.
LE SECOND. — Le vôtre, le Père de Famille , y a singulièrement réussi.
LE PREMIER. — On en a donné quatre représentations * de suite devant le roi, contre l'étiquette de la cour qui prescrit autant de pièces différentes que de jours de spec-
* En janvier 1773.
tacle, et le peuple en fut transporté. Mais le souci du poète napolitain est de trouver dans la société des personnages d'âge, de figure, de voix, de caractère propres à remplir ses rôles. On n'ose le refuser parce qu'il s'agit de Tamusement du souverain. Il exerce ses acteurs pendant six mois, ensemble et séparément. Et quand imaginezvous que la troupe commence à jouer, à s'entendre, à s'acheminer vers le point de perfection qu'il exige? C'est lorsque les acteurs sont épuisés de la fatigue de ces répétitions multipliées, ce que nous appelons blasés. De cet instant les progrès sont surprenants, chacun s'identifie avec son personnage ; et c'est à la suite de ce pénible exercice que des représentations commencent et se continuent pendant six autres mois de suite, et que le souverain et ses sujets jouissent du plus grand plaisir qu'on puisse recevoir de l'illusion théâtrale. Et cette illusion, aussi forte, aussi parfaite à la dernière représentation qu'à la première, à votre avis, peut-elle être l'effet de la sensibilité?
Au reste , la question que j'approfondis a été autrefois
entamée entre un médiocre littérateur, Rémond de Saint-
j Albine, et un grand comédien, Riccoboni. Le littérateur
; plaidait la cause de la sensibilité, le comédien plaidait la
'. mienne. C'est une anecdote que j'ignorais et que je viens
d'apprendre.
J'ai dit, vous m'avez entendu, et je vous demande à présent ce que vous en pensez.
LE SECOND. — Je pense que ce petit homme arrogant, décidé, sec et dur, en qui il faudrait reconnaître une dose honnête de mépris, s'il en avait seulement le quart de ce que la nature prodigue lui a accordé de suffisance, aurait été un peu plus réservé dans son jugement si vous aviez eu, vous, la complaisance de lui exposer vos raisons, lui, la patience devons écouter; mais le malheur est qu'il sait tout, et qu'à titre d'homme universel, il se croit dispensé d'écouter.
LE PREMIER. — Eu revanchc, le public le lui rend bien. Connaissez-vous madame Riccobini ?
LE SECOND. — Qui est-CG qui ne connaît pas Tauteur d'un grand nombre d'ouvrages charmants, pleins de génie, d'honnêteté, de délicatesse et de grâce?
LE PREMIER. — Croyez-vous que cette femme fut sensible ?
LE SECOND. — Ce n'est pas seulement par ses ouvrages, mais par sa conduite qu'elle l'a prouvé. Il y a dans sa vie un incident qui a pensé la conduire au tombeau. Au bout de vingt ans ses pleurs ne sont pas encore taris, et la source de ses larmes n'est pas encore épuisée*.
LE PREMIER. — Eh bien, cette femme, une des plus sensibles que la nature ait formées , a été une des plus mauvaises actrices qui aient jamais paru sur la scène. Personne ne parle mieux de l'art, personne ne joue plus mal.
LE SECOND. — J'ajouterai qu'elle en convient, et qu'il ne lui est jamais arrivé d'accuser les sifflets d'injustice.
LE PREMIER. — Et pourquoi, avec la sensibilité exquise, la qualité principale, selon vous, du comédien, la Riccoboni est-elle si mauvaise ?
LE SECOND. — C'est qu'apparemment les autres lui manquaient à un point tel que la première n'en pouvait compenser le défaut.
LE PREMIER. — Mais elle n'est point mal de figure ; elle a de l'esprit ; elle a le maintien décent ; sa voix n'a rien de choquant. Toutes les bonnes qualités qu'on tient de l'éducation, elle les possédait. Elle ne présentait rien de choquant en société. On la voit sans peine, on l'écoute avec le plus grand plaisir.
LE SECOND. — Je n'y entends rien ; tout ce que je sais, c'est que jamais le public n'a pu se réconcilier avec elle,
Mm ^^ y a deux choses dans la vie de plus tard, les infidélités de son mari,
«i^f Riccoboni qui pouvaient la main- Elle ne s'est un peu vengée que du
tenir dans un état permanent de tris- premier, vingt-quatre ans après, en
m^"*f » ^* trahison du jeune seigneur, publiant sa correspondance dans son
qui fut son premier amant, lorsque, rui- roman : Lettres de mistreaa Fanny But-
tîr Pf '.s^te des spéculations de ses fer à milord Charles-Alfred de Caiton-
Eu u *"^ la banque de Law, et bien- bridge, in- 12, 1756. w orpheUne, eUe entra dans la vie, et,
ot qu elle a été vingt ans de suite Ja victime de sa profession.
LE PREMIER. — Et de sa sensibilité, au-dessus de laquelle elle n'a jamais pu s'élever ; et c'est parce ^'elle est constammeiit restée elle, que le puEITc^ra' constamment dédaignée.
LE SECOND. — Et vous, ne connaissez-vous pas Caillot?
LE PREMIER. — Beaucoup.
LE SECOND. — Avez-vous quelquefois causé là-dessus ?