LE PREMIER. — NOU
LE SECOND. — A votre place, je serais curieux de savoir son avis.
LE PREMIER. — Je le sais.
LE SECOND. — Quel cst-il ?
LE PREMIER. — Le vôtrc et celui de votre ami.
LE SECOND. — Voilà uuc terrible autorité contre vous.
LE PREMIER. — J'en conviens.
LE SECOND. — Et comment avez-vous appris le sentiment de Caillot?
LE PREMIER. — Par une femme pleine d'esprit et de finesse, la princesse de Galitzin. Caillot avait joué le Déserteur, il était encore sur le lieu où il venait d'éprouver et elle de partager, à côté de lui, toutes les transes d'un malheureux prêt à perdre sa maîtresse et la vie. Caillot s'approche de sa loge et lui adresse, avec ce vi- .sage riant que vous lui connaissez, des propos gais, honnêtes et polis. La princesse, étonnée, lui dit : <c Gomment! vous n'êtes pas mort ! Moi, qui n'ai été que spectatrice de vos angoisses , je n'en suis pas encore revenue. — Non, madame, je ne suis pas mort. Je serais trop à plaindre si je mourais si souvent. — Vous ne sentez donc rien? — Pardonnez-moi...» Et puis les voilà engagés dans une discussion qui finit entre eux comme celle-ci finira entre nous : je resterai dans mon opinion et vous dans la vôtre. La princesse ne se rappelait point les raisons de Caillot, mais elle avait observé que ce grand imitateur de la nature, au moment de son agonie, lors-
qu'on allait l'entraîner au supplice, s'apercevant que la chaise où il aurait à déposer Louise évanouie était mal placée, la rarrangeait en chantant d'une voix moribonde: « Mais Louise ne vient pas, et mon heure s'approche... » Mais vous êtes distrait ; à quoi pensez-vous ?
LE SECOND. — Je pense à vous proposer un accommodement : de réserver à la sensibilité naturelle de l'acteur ces moments rares où sa tête se perd, où il ne voit plus le spectacle, où il a oublié qu'il est sur un théâtre, où il s'est oublié lui-même', où il est dans Argos, dans My cènes, où il est le personnage même qu'il joue ; il pleure.
LE PREMIER. — Eu mcsurc ?
LE SECOND. — En mesure. Il crie.
LE PREMIER. — JuStC ?
LE SECOND. — Juste. S'irrite, s'indigne, se désespère, présente à mes yeux l'image réelle, porte à mon oreille et à mon cœur l'accent vrai de la passion qui l'agite, au point qu'il m'entraîne, que je m'ignore moi-même, que ce n'est plus ni Brizard, ni Le Kain, mais Agamemnon que je vois, mais Néron que j'entends... etc., d'abandonner à l'art tous les autres instants... Je pense que peut-être alors il en est de la nature comme de l'esclave qui apprend à se mouvoir librement sous la chaîne, l'habitude de la porter lui en dérobe le poids et la contrainte.
LE PREMIER. — Uu actcur sensible aura peut-être dans son rôle un ou deux de ces moments d'aliénation qui dissoneront avec le reste d'autant plus fortement qu'ils seront plus beaux. Mais dites-moi, le spectacle alors ne cesse-t-il pas d'être un plaisir et ne devient-il pas un supplice pour vous?
LE SECOND. — Oh I non.
LE PREMIER. — Et cc pathétique de fiction ne l'emporte-t-il pas sur le spectacle domestique et réel d'une famille éplorée autour de la couche funèbre d'un père chéri ou d'une mère adorée?
LE SECOND. — Oh ! non.
LE PREMIER. — Vous H 6 VOUS étes donc pas, ni le comédien, ni vous, si parfaitement oubliés...
LE SECOND. — Vous m'avcz déjà fort embarrassé, et je ne doute pas que vous ne puissiez m'embarrasser encore ; mais je vous ébranlerais, je crois, si vous me permettiez de m'associer un second. Il est quatre heures et demie ; on donne Didon ; allons voir mademoiselle Raucourt; elle vous répondra mieux que moi.
LE PREMIER. — Je le souhaite, mais je ne Tespère pas. Pensez-vous qu'elle fasse ce que ni la Le Couvreur, ni ia Duclos, ni la de Seine, ni la Balincourt, ni la Clairon, ni la Dumesnil n'ont pu faire? J'ose vous assurer que, si notre jeune débutante est encore loin de la perfection, c'est qu'elle est trop novice pour ne point sentir, et je vous prédis que, si elle continue de sentir, de rester elle, et de préférer l'instinct^boriiA.. de. Ja nature à l'étude J^lli-. mitée de l'art, elle ne s'élèvera jamais à la hauteur des actrices que je vous ai nommées. Elle aiira de beaux moments, mais elle ne sera pas belle. Il en sera d'elle comme de la Gaussin et de plusieurs autres qui n'ont été toute leur vie maniérées, faibles et monotones, que parce qu'elles n'ont jamais pu sortir de l'enceinte étroite où leur sensibilité naturelle les renfermait. Votre dessein est-il toujours de m'opposer mademoiselle Raucourt?
LE SECOND. — Assurément.
LE PREMIER. — Chemin faisant, je vous raconterai un fait qui revient assez au sujet de notre entretien. Je connaissais Pigalle ; j'avais mes entrées chez lui. J'y vais un matin, je frappe ; l'artiste m'ouvre, son ébauchoir à la main ; et, m'arrêtant sur le seuil de son atelier : « Avant que de vous laisser passer, me dit-il, jurez-moi que vous n'aurez pas de peur d'une belle femme toute nue... » Je souris... j'entrai. Il travaillait alors à son monument du maréchal de Saxe, et une très belle courtisane lui servait de modèle pour la figure de la France. Mais comment croyez-vous qu'elle me parut entre les figures colossales qui l'environnaient? Pauvre, petite, mesquine, une espèce de grenouille; elle en était écrasée, et j'aurais pris, sur
la parole de Tartiste, cette grenouille pour une belle femme, si je n'avais pas attendu la fin de la séance et si je ne l'avais pas vue terre à terre et le dos tourné à ces figures gigantesques qui la réduisaient à rien. Je vous laisse le soin d'appliquer ce phénomène singulier à la Gaussin, à la Riccoboni, et à toutes celles qui n'ont pu s'agrandir sur la scène.
' Si, par impossible, une actrice avait reçu la sensibilité à un degré comparable à celle que l'art porté à l'extrême peut simuler, le théâtre propose tant de caractères divers à imiter,et un seul rôle principal amène tant de situations opposées, que cette rare pleureuse, incapable de bien jouer deux rôles différents, excellerait à peine dans quelques endroits du môme rôle ; ce serait la comédienne la plus inégale, la plus bornée et la plus inepte qu'on pût imaginer. S'il lui arrivait de tenter un élan, sa sensibilité prédominante ne tarderait pas à la ramener à la médiocrité. Elle ressemblerait moins à un vigoureux coursier qui galope qu'à une faible haquenée qui prend le mors aux dents. Son instant d'énergie, passager, brusque, sans gradation, sans préparation, sans unité, vous paraîtrait un accès de folie.
La sensibilité étant, en effet, compagne de la douleur et de la faiblesse, dites-moi si une créature douce, faible et sensible est bien propre à concevoir et à rendre le sang-froid de Léontine, les transports jaloux d'Hermione, les fureurs de Camille, la tendresse maternelle de Mérope le délire et les remords de Phèdre, l'orgueil tyrannique d'Agrippine, la violence de Glytemnestre? Abandonnez votre éternelle pleureuse à quelques-uns de nos rôles élégiaques, et ne l'en tirez pas.
C'est qu'être sensible est une chose, et sentir est une autre. L'une est une affaire d'âme, l'autre une affaire de jugement. C'est qu'on sent avec force et qu'on ne saurait rendre; c'est qu'on rend, seul, en société, au coin d'un foyer, en lisant, enjouant, pour quelques auditeurs, et qu'on ne rend rien qui vaille au théâtre ; c'est qu'au théâtre, avec ce qu'on appelle de la sensibilité, de l'âme,