‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 113 sur 153 · LA JEUNE PILLE QUI PLEURE SON OISEAU MORT · texte numérisé non relu

LA JEUNE PILLE QUI PLEURE SON OISEAU MORT

La jolie élégie I le charmant poème I la belle idylle que Gessner en ferait I C'est la vignette d'un morceau de ce poète. Tableau délicieux I le plus agréable et peut-être le plus intéressant du Salon. La pauvre petite est de face ; sa tête est appuyée sur sa main gauche : l'oiseau mort est posé sur le bord supérieur de la cage , la tête pendante, les ailes traînantes, les pattes en Tair. Le joli catafalque que cette cage ! que cette guirlande de verdure qui serpente autour a de grâces 1 la pauvre petite ! ah !

* Yariatiti : ... talent. sadeurs ; gravé en ovale par J.-J. Fli-

* Tableau appartenant à M. de Lalivc part. L'original était, vers 1860, chez le de La Briche, introducteur des ambas- général Ramsay.

qu'elle est affligée ! Gomme elle est naturellement placée ! que sa tète est belle ! qu'elle est élégamment coiffée I que son visage a d'expression I Sa douleur est profonde; elle est à son malheur, elle y est tout entière. 0 la belle main 1 la belle main 1 le beau bras ! Vovez la vérité des détails de ces doigts ; et ces fossettes , et cette mollesse, et cette teinte de rougeur dont la pression de la tête a coloré le bout de ces doigts délicats, et le charme de tout cela. On s'approcherait de cette main pour la baiser, si on ne respectait cette enfant et sa douleur. Tout enchante en elle, jusqu'à son ajustement. Ce mouchoir de cou est jeté d'une manière ! il est d'une souplesse et d'une légèreté I Quand on aperçoit ce morceau , on dit : Délicieux I Si l'on s'y arrête, ou qu'on y revienne, on s'écrie : Délicieux I délicieux! Bientôt on se surprend conversant avec cette enfant , et la consolant. Gela est si vrai, que voici ce que je me souviens de lui avoir dit à différentes reprises :

« Mais , petite , votre douleur est bien profonde , bien réfléchie I Que signifie cet air rêveur et mélancolique I Quoi 1 pour un oiseau ! Vous ne pleurez pas , vous êtes affligée; et la pensée accompagne votre affliction. Çà, petite, ouvrez-moi votre cœur : parlez-moi vrai; est-ce bien la mort de cet oiseau qui vous retire si fortement et si tristement en vous-même?... Vous baissez les yeux; vous ne me répondez pas. Vos pleurs sont prêts à couler. Je ne suis pas père ; je ne suis ni indiscret ni sévère... Eh bien, je le conçois, il vous aimait, il vous le jurait, et le jurait depuis longtemps. Il souffrait tant : le moyen de voir souffrir ce qu'on aime?... Eh! laissez-moi continuer; pourquoi me fermer la bouche de votre main?... Ce matin-là, par malheur, votre mère était absente. Il vint ; vous étiez seule : il était si beau , si passionné , si tendre, si charmant 1 il avait tant d'amour dans les yeux ! tant de vérité dans les expressions I il disait de ces mots qui vont si droit à l'âme ! et en les disant il était à vos genoux : cela se conçoit encore. Il tenait une de vos mains ; de temps en temps vous y sentiez la chaleur de

quelques larmes qui tombaient d© ses yeux , et qui coulaient le long de vos bras. Votre mère ne revenait toujours point. Ce n'est pas votre faute ; c'est la faute de votre mère... Mais voilà-t-il pas que vous pleurez de plus belle... Mais ce que je vous en dis n'est pas pour vous faire pleurer. Et pourquoi pleurer? Il vous a promis; il ne manquera à rien de ce qu'il vous a promis. Quand on a été assez heureux pour rencontrer un enfant charmant comme vous , pour à'y attacher, pour lui plaire , c'est pour toute la vie... — Et mon oiseau?... — Vous souriez. » (Ah! mon ami, qu elle était belle ! ah I si vous l'aviez vue sourire et pleurer!) Je continuai. « Eh bien, votre oiseau I Quand on s'oublie soi-même , se souvienton de son oiseau? Lorsque l'heure du retour de votre mère approcha, celui que vous aimez s'en alla. Qu'il était heureux, content, transporté! qu'il eut de peine à s'arracher d'auprès de vous!... Comme vous me regardez ! Je sais tout cela. Combien il se leva et se rassit de fois ! combien il vous dit, redit adieu sans s'en aller ! combien de fois il sortit et rentra ! Je viens de le voir chez sQn père : il est d'une gaieté charmante, d'une gaieté qu'ils partagent tous, sans pouvoir s'en défendre... — Et ma mère?... — Votre mère? à peine fut-il parti qu'elle rentra : elle vous trouva rêveuse , comme vous l'étiez tout, à l'heure. On l'est toujours comme cela. Votre mère vous parlait, *et vous n'entendiez pas ce qu elle vous disait; elle vous commandait une chose et vous en faisiez une autre. Quelques pleurs se présentaient au bord de vos paupières ; ou vous les reteniez , ou vous détourniez la tête pour les essuyer furtivement. Vos distractions continues impatientèrent votre mère; elle vous gronda; et ce vous fut ime occasion de pleurer sans contrainte et de soulager votre cœur... Continuerai-je, petite? Je crains que ce que je vais dire ne renouvelle votre peine. Vous le voulez?...- Eh bien, votre bonne mère se reprocha de vous avoir contristée ; elle s'appro-* cha de vous , elle vous prit les mains , elle vous baisa le front et les joues , et vous en pleurâtes bien davantage.

Votre tête se pencha sur elle ; et votre visage , que la rougeur commençait à colorer, tenez, tout comme le voilà qui se colore, alla se cacher dans son sein. Combien cette bonne mère vous dit de choses douces ! et combien ces choses douces vous faisaient de mal! Cependant votre serin avait beau s'égosiller, vous avertir, vous appeler, battre des ailes, se plaindre de votre oubli], vous ne le voyiez point, vous ne l'entendiez point : vous étiez à d'autres pensées. Son eau ni la graine ne furent point renouvelées; et ce matin l'oiseau n'était plus... Vous me regardez encore; est-ce qu'il me reste encore quelque chose à dire? Ah! j'entends, petite ; cet oiseau, c'est lui qui vous l'avait donné : eh bien , il en retrouvera un autre aussi beau... Ce n'est pas tout encore : vos yeux se fixent sur moi , et se remplissent de nouveau de larmes; qu'y a-t-il donc encore? Parlez, je ne saurais vous deviner... — Et si la mort de cet oiseau n'était que le présage!... Que ferais-je? que deviendrais-je? S'il était ingrat... — Quelle folie! Ne craignez rien, pauvre petite : cela ne se peut , cela ne sera pas ! »

Quoi! mon ami, vous me riez au nez! vous vous moquez d'un grave personnage qui s'occupe à consoler un enfant en peinture de la perte de son oiseau , de la perte de tout ce qu'il vous plaira? Mais voyez donc comme elle est belle ! comme elle est intéressante ! Je n'aime point à affliger; malgré cela, il ne me déplairait pas trop d'être la cause de sa peine.

Le sujet de ce petit poème est si fin , que beaucoup de personnes ne l'ont pas entendu; ils ont cru que cette jeune fille ne pleurait que son serin. Greuze a déjà peint une fois le même sujet, il a placé devant une glace fêlée une grande fille en satin blanc , pénétrée d'une profonde mélancolie. Ne pensez-vous pas qu'il y aurait autant de bêtise à attribuer les pleurs de la jeune fille de ce salon à la perte d'un oiseau, que la mélancolie de la jeune fille du Salon précédent à son miroir cassé? Cette enfant pleure autre chose, vous dis-je. D'abord, vous l'avez entendue , elle en convient ; et son affliction réfléchie le

dit de reste. Cette douleur I à son âge ! et pour un oiseau I... Mais quel âge a-t-elle donc?... Que vous répon- \ drai-je ; et quelle question m'avez-vous faite? Sa tête est , de quinze à seize ans , et son bras et sa main de dix-huit I à dix -neuf. C'est un défaut de cette composition qui \ devient d'autant plus sensible , que la tête étant appuyée contre la main, une des parties donne tout contre la mesure de l'autre. Placez la main autrement, et Ton ne s'apercevra plus qu'elle est un peu trop forte et trop caractérisée. C'est, mon ami, que la tête a été prise d'après un modèle, et la main d'après un autre. Du reste, elle est très vraie, cette main, très belle, très parfaitement coloriée et dessinée. Si vous voulez passer à ce tableau cette tache légère, avec un ton de couleur un peu violâtre, c'est une chose très belle. La tête est bien éclairée, de la couleur la plus agréable qu'on puisse donner à une blonde, car elle est blonde, notre petite : peut-être demanderait-on que cette tête fît un peu plus le rond de bosse. Le mouchoir rayé est large, léger, du plus beau transparent ; le tout fortement touché , sans nuire aux finesses de détail. Ce peintre peut avoir fait aussi bien , . mais pas mieux.

Lorsque le Salon fut tapissé, on en fit les premiers honneurs à M. de Marigny. Poisson -Mécène* s'y rendit avec le cortège des artistes favoris qu'il admet à sa table ; les autres s'y trouvèrent : il alla, il regarda, il approuva, il dédaigna. La Pleureuse de Greuze l'arrêta et le surprit. Cela est beau, dit-il à l'artiste, qui lui répondit : « Monsieur, je le sais; on me loue de reste; mais je manque d'ouvrage. — C'est, lui répondit Vernet, que vous avez une nuée d'ennemis, et parmi ces ennemis un quidam qui a l'air de vous aimer à la folie , et qui vous perdra. — Et qui est ce quidam? lui demanda Greuze. — C'est vous, lui répondit Vernet^ »

* Variantb : Le directeur-ordonnateur net ; elle est mieux sans doute comme

dus arts. il la présente, et la circonstaBce où il

' Diderot arrange ici à sa manière place la leçon rend celle-ci plus ferme

cette petite scène entre Greuze et Ver- et plus directe ; mais le fait ne s'est pas

l'enfant gâté *.

C'est une mère placée à côté d'une table, et qui regarde avec complaisance son fils qui donne sa soupe à un chien. L'enfant présente sa soupe au chien avec sa cuiller. Voilà le fond du sujet. Il y a des accessoires, comme à droite, une cruche, une terrine de terre où trempe du linge ; audessus, une espèce d'armoire ; à côté de l'armoire, une glane d'oignons suspendue ; plus haut, une cage attachée au côté de Tartnoire, et deux ou trois perches appuyées contre le mur. De la gauche à la droite, depuis l'armoire, règne une sorte de bufTet sur lequel l'artiste a placé un pot de terre, un verre à moitié plein de vin, un linge qui pend ; et derrière l'enfant, une chaise de paille, avec une terrine. Tout cela signifie que c'est sa petite Blanchis-

passé en natuï'e, tel qu'il le rapporte tez donc avec votre génie et votre paii-

dans son drame. vrcté. Faites de beaux tableaux, et ne

piotoribn» atque poetls prétendez pas faire fortune ! — Voici la

QuldlibFt audendi seraper fuit aaqua potestaa. f^gte des grâces que M. le directeUT-Ol^ HonAT. de Ârte pœt., v. 0 et 10. (N.) donnateur des arts a procurées à M. — « 11 est vrai, mon ami Greuze, que Greuze jusqu'à ce jour. Lorsque le tavousavez des torts impardonnables avec lent de ce peintre fut connu, on lui pervous-mème. Vous imaginez qu'il ne s'a- mit de faire un voyage à Rome à ses git que d'avoir du géqie, un grand ta- dépens; et lorsqu'il eut mangé le peu lent, une âme fiëre et sensible, de faire d'argent qu'il avait amassé pour ce de beaux tableaux et d'attendre que la voyage, on lui permit de revenir à Pafortune vienne vous retirer de votre gre- ris, avant d'en avoir pu tirer le fruit nier du quartier de la Sorbonne et vous qu'il en espérait. Depuis son retour, on offrir un asile dans quelque maison lui a permis de faire les plus beaux taroyale. D'où venez-vous donc? Que n'ap- bleaux et de les vendre le moins mal ^prenez-vous à avoir le jarret souple, à qu'il pouvait. Lors du succès de son faire le valet dans l'antichambre de tableau du Paralytique, au dernier Sa- M. le directeur-ordonnateur, à flagorner Ion, on lui permit de le faire porter à vos confrères qui ont du crédit sur lui, Versailles pour être montré au roi et à à les regarder comme vos maîtres, et à la famille royale, et de dépenser une 1rs assurer que vous n'êtes qu'un en- vingtaine d'écus à ce voyage. Depuis, fant auprès d'eux? Peut-être, à force n'ayant pas trouva d'acheteur pour ce de bassesses, réussirez-vous à vous faire tableau, qui lui a coûté 200 louis en pardonner d'avDir du génie et de faire études, on vient de lui permettre de le de beaux tableaux; mais qu'importe? vendre à l'Académie impériale des Arts Vous aurez un logement au Louvre, des de Pétersbourg, afin de porter la répupensions, le cordon de Saint -Michel tation du peintre aux dernières limites peut-être. Vos chefs-d'œuvre ne blesse- de l'Europe. La suite des grâces acront plus la vanité d'aucun de vos con- cordées à M. Greuze pour le Salon profrères^ et toute l'Académie de peinture chain. » iNote de Grimm.) — Le reste s'écriera que vous êtes un grand pein- de l'article Grbuzb manque dans l'être, dès que vous aurez cessé de l'être, ditioi) de l'an IV. Vous ne voulez pas vous soumettre à , ^ j^j ^ Maleuvre. Il apraes avis? Vernet vous 1 a bien dit ; vous ^^^^^^ ^ ± j^ duc de Praslin. êtes le plus cruel de vos ennemis. Res- F**^^"« .. « «.

seuse d'il y a quatre ans qui s'est mariée, el dont il se propose de suivre l'histoire.

Le sujet de ce tableau n'est pas clair. L'idéal n'en est pas assez caractéristique ; c'est, ou l'enfant, ou le chien gâté. Il pétille de petites lumières qui papillotent de tous côtés, et qui blessent les yeux. La tête de la mère est charmante de couleur ; mais sa coiffure ne tient pas à sa tête, et l'empêche de faire le rond de bosse. Ses vêtements sont lourds, surtout le linge. La tête de l'enfant est de toute beauté, j'entends de beauté de peintre; c'est un bel enfant de peintre, mais non pas comme une mère le voudrait. Cette tête est de la plus grande finesse de touche, les cheveux bien plus légers qu'il n'a coutume de les faire. C'est ce chien-là qui est un vrai chien 1 La mère a la gorge opaque, sans transparence, et même un peu rouge. Il y a aussi trop d'accessoires, trop d'ouvrage. La composition en est alourdie, confuse. La mère, l'enfant, le chien et quelques ustensiles auraient produit plus d'effet. Il y aurait eu du repos qui n'y est pas.

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