‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 123 sur 153 · JEUNE FILLE QUI ENVOIE UN BAISER · texte numérisé non relu

JEUNE FILLE QUI ENVOIE UN BAISER

Avant que de finir, il faut que je vous dise un mot d'un tableau charmant, qui ne sera peut-être jamais exposé au Salon. Ce sont les étrennes de M™' de Grammont à M. de Choiseul*. J*ai vu ce tableau ; il est de Greuze. Vous n*y reconnaîtriez ni le genre ni peut-être /\ le pinceau de l'artiste ; pour son esprit, sa finesse, ils y sont. Imaginez une fenêtre sur la rue. A cette fenêtre un rideau vert entrouvert; derrière ce rideau, une jeune fille charmante sortant de son lit et n'ayant pas eu le temps de se vêtir. Elle vient de recevoir un billet de son aftiant. Cet amant passe sous sa fenêtre, et elle lui jette un baiser en passant. Il est impossible de vous peindre toute la volupté de cette figure. Ses yeux, ses paupières en sont chargés ! Quelle main que celle qui a jeté le baiser 1 quelle physionomie I quelle bouche ! quelles lèvres! quelles dents 1 quelle gorge! On la voit cette gorge et on la voit tout entière, quoiqu'elle soit couverte d'un voile léger. Le bras gauche... Elle est ivre; elle n'y est plus; elle ne sait plus ce qu'elle fait; ni moi, presque ce que j'écris... Ce bras gauche qu'elle n'a plus la force de soutenir, est allé tomber sur un pot de fleurs qui en sont toutes^brisées ; le billet s'est échappé de sa main ; l'extrémité de ses doigts s'est allée reposer sur le bord de la fenêtre, qui a disposé de leur position. Il faut voir comme ils sont mollement repliés ; et ce rideau, comme il est large et vrai ; et ce pot, comme il est de belle forme ; et ces fleurs, comme elles sont bien peintes; et cette tête, comme elle est nonchalamment renversée; et ces chevaux châtains, comme ils naissent du front et des chairs; et la finesse de l'ombre du rideau sur ce bras ; de l'ombre de ces doigts sur le dedans de la main ; de l'ombre de cette main et de ce bras sur la poitrine ! La beauté et la

* Ce tableau a été Tendu 3,500 livres à la vente du duc de Choiseul, en 4772.

délicatesse des passages du front aux joues, des joues au cou, du cou à la gorge ! Gomme elle est coiffée ! comme cette tête est bien par plans I comme elle est hors de la toile ! Et la mollesse voluptueuse qui règne depuis Textrémité des doigts de la main, et qu'on suit de là dans tout le reste de la figure. Et comme cette mollesse vous gagne, et serpente dans les veines du spectateur comme il la voit serpenter dans la figure 1 C'est un tableau à tourner la tête, la vôtre même qui est si bonne. Bonsoir, mon ami; il en arrivera ce qui pourra, mais je vais me coucher là-dessus. Voilà les peintres. Les statu3.ires auront demain à qui parler. {Salon de 1765.)

Vous savez, mon ami, qu'on a relégué dans la classe des peintres de genre les artistes qui s'en tiennent à l'imitation de la nature subalterne et aux scènes champêtres, bourgeoises et domestiques, et qu'il n'y a que les peintres d'histoire composant l'autre classe qui puissent prétendre aux places de professeur et autres fonctions honorifiques de l'Académie.

Cet artiste, qui ne manque pas d'amour-propre et en qui il est très bien fondé, s'était proposé de faire un tableau historique et d'acquérir le droit à tous les honneurs de son corps. Il avait choisi pour sujet :

SEPTIME SÉVÈRE REPROCHE A SON FILS CARAGALLA d'aVOIR ATTENTÉ A SA VIE DANS LES DÉFILÉS d'ÉCOSSE.

Son moment est celui où Septime, ayant fait appeler son fils, lui dit : Si tu désires ma mort, ordonne à Papinien de me la donner. Nous avons vu, mon ami, dans son atelier, ce sujet ébauché, et vous conviendrez que cette ébauche promettait un beau tableau. Quoiqu'il ait changé de toile, sa composition est restée la même. La scène se passe le matin ; Septime s'est relevé sur son lit, il est sur son séant, a moitié nu; il parle à Garacalla. Sa main

gauche est d*un homme qui ordonne ; sa droite, dirigée vers un glaive posé sur une table de nuit, à côté du lit, explique le sens du discours. Papinien et un sénateur sont au chevet du lit, derrière Fempereur. Caracalla est au pied. Ces trois figures sont debout. Caracalla a le caractère d'un méchant plus honteux que contrit ; Septime parle avec force et gravité ; Papinien a Tair profondément affligé; le sénateur paraît étonné.

Le jour vint où ce tableau, achevé avec le plus grand soin, prôné par Tartiste même comme un morceau à lutter contre ce que le Poussin avait fait de mieux, vu par le directeur et quelques commissaires, fut présenté à l'Académie. Vous vous doutez bien qu'il ne fut pas examiné avec les yeux de la bienveillance; Greuze avait montré depuis si longtemps un mépris si franc et si net pour ses confrères et leurs ouvrages !

Voici comment la chose se passe dans ces circonstances. L'Académie s'assemble ; le tableau est exposé sur un chevalet au milieu de la salle : les académiciens l'examinent; cependant l'agréé, seul, dans une autre pièce, se promène ou reste assis, en attendant son jugement : Greuze, ou je me trompe fort, n'était pas fort inquiet de son arrêt.

Au bout d'une heure les deux battants s'ouvrirent, . Greuze entra; le directeur lui dit : « Monsieur, l'Académie vous reçoit ; approchez, et prêtez serment. » Greuze enchanté, satisfait à toutes les cérémonies de la réception. Lorsqu'elle est finie, le/ directeur lui dit : « Monsieur, l'Académie vous a reçu, mais c'est comme peintre de genre*; elle a eu égard à vos anciennes productions, qui sont excellentes, et elle a fermé les yeux sur celle-ci, qui n'est digne ni d'elle ni de vous. »

Dans cet instant, Greuze, déchu de son espérance, perdit la tête, s'amusa comme un enfant à soutenir l'ex-

^ Cette décision, d*après^ une note mont le Romain, recteurs, et Allegrain,

communiquée par M. DuTÎvier, de l'E- professeur. D'ordinaire ces renvois

cole des beaux-arts, à MM. de Concourt, étaient simplement paraphés par Co-

a été signée en marge du registre par chin. Lemoine, directeur. Boucher et Du-

cellence de son tableau, et Toii vit le moment où La Grenée tirait son crayon de sa poche, afin de lui marquer sur sa toile môme les incorrections de ses figures.

Qu'aurait fait un autre? me direz-vous. Un autre, moi par exemple, aurait tiré son couteau de sa poche et aurait mis le tableau en pièces : ensuite il aurait passé la bordure autour de son cou, et, l'emportant avec lui, il aurait dit à l'Académie qu'il ne voulait être ni peintre do genre ni peintre d'histoire : il serait rentré chez lui pour y encadrer les têtes merveilleuses de Papinien et du sénateur, qu'il aurait épargnées au milieu de la destruction du reste, et aurait laissé l'Académie confondue et déshonorée. Oui, mon ami, déshonorée : car le tableau de Greuze, avant que d'être présenté, passait pour un chef-d'œuvre, et les débris qu'il en aurait conservés auraient perpétué ce préjugé à jamais; ces débris superbes auraient fait présumer la beauté du reste, et le premier amateur les aurait acquis au poids de l'or.

Greuze, au contraire, demeura convaincu du mérite de son ouvrage et de l'injustice de l'Académie, s'en revint chez lui essuyer les reproches emportés de la femme la plus violente, laissa exposer son tableau au Salon, et donna le temps à ses défenseurs de revenir de leur erreur, et de reconnaître qu'il avait maladroitement offert à ses confrères irrités l'occasion la plus éclatante de lui rembourser, en un instant, et sans blesser les lois de l'équité, tout le mépris qu'il leur avait marqué.

Voilà le précis de l'aventure de Greuze, qui a fait ici beaucoup de bruit. Si vous ne voulez pas vous en tenir à ce que je vous dirai de son- tableau dans ma prochaine lettre, vous pourrez l'aller voir dans les salles de l'Académie, d'où ses rivaux triomphants ne le laisseraient pas sortir pour tout l'or du mjonde. A la place de Greuze, je voudrais avoir ma revanche.

Je n'aime plus Greuze; malgré cela, j'ai été vraiment fâché de la scène mortifiante qu'il a essuyée ; et je me disposais à l'aller consoler, lorsque j'en fus empêché par un soupçon qui me déplut en lui.

Je devais diner aujourd'hui avec vous, et vous remettre cette lettre ; j'ai été retenu par ma femme, qui croit que ma présence soulage sa fille de son indisposition qui dure. Bonjour.

Je vous ai promis, mon ami, de vous parler du morceau de réception de Greuze, et de vous en parler sans partialité; je vais vous tenir parole.-

Il faut que vous sachiez d'abord que les tableaux de cet artiste faisant dans le monde et au Salon la sensation la plus forte, -l'Académie soufirit avec peine qu'un homme aussi habile et aussi justement admiré n'eût que le titre d'agréée Elle désira qu'il fût incessamment décoré de celui d'académicien ; ce désir et la lettre que le secrétaire de l'Académie, Cochin, fut chargé de lui écrire en conséquence sont un bel éloge de Greuze. J'ai vu la lettre, qui est un modèle d'honnêteté et d'estime; j'ai vu la réponse de Greuze qui est un modèle de vanité et d'impertinence ; il fallait appuyer cela d'un chef-d'œuvre , et c'est ce qu^' Greuze n'a pas fait.

Le Septime Sévère est ignoble de caractère; il a la peau noire et basanée d'un forçat ; son action est équivoque. Il est mal dessiné. Il a le poignet cassé. La distance du cou au sternum est démesurée. On ne sait où va ni à quoi appartient le genou de la cuisse droite, qui fait relever la couverture.

Le Caracalla est plus ignoble encore que son père; c'est un vil et bas coquin ; l'artiste n'a pas eu l'art d'allier la méchanceté avec la noblesse. C'est d'ailleurs une figure de bois , sans mouvement et sans souplesse ; c'est V Antinous afifublé d'un habit romain; j'en suis aussi sûr que si l'artiste m'en avait fait confidence.

Mais, me direz-vous, si le Caracalla est fait d'après Y Antinous, ce doit être une belle figure? Réponse. Faites

* Greuze était agréé depuis dix ans et mer la porte des expositions subsé-

il avait été mis en demeure ou de pré« auentes. C'était la cause de son absence

senter son tableau de réception pour au Salon de 4767. devenir académicien ou de se voir fer-

\dessiner V Antinous par Raphaël , et vous aurez un chef- Id'œuvre ; faites calquer Y Antinous au voile par un igno-

/rant, et vous aurez un dessin froid et misérable. — Mais

VGreuze n*est pas un ignorant I — Le plus habile homme du monde est un ignorant, lorsqu'il tente une chose qu'il n'a jamais faite. Greuze est sorti de son genre : imitateur scrupuleux de la nature , il n'a pas su s'élever à la sorte d'exagération qu'exige la peinture historique. Son Caracalla irait à merveille dans une scène champêtre et domestique ; ce serait , dans un besoin , le mauvais frère de ce grand garçon qui écoute debout ce vieillard qui fait la lecture à ses enfants.

Concluez de ce qui précède que celui qui n'a vu les

\ belles statues antiques que d'après des plâtres, quelque parfaits qu'ils fussent, ne les a pas vues.

La tête du Papinien est très belle ; mais elle n'est pas du reste du corps. Cette tête est faite pour être grande, et le corps pour rester petit. Il en est de cette tête au corps comme d'un Téniers à un Wouwermans. Prenez le plus petit Téniers, portez-le chez un peintre de copie, et demandez-lui de vous en faire une grande composition de six pieds de large sur cinq pieds de haut; l'artiste divisera sa grande toile par petits carrés ; chacun de ces petits carrés contiendra une partie proportionnée du petit tableau; et si votre copiste a quelque talent, soyez sûr d'avoir une bonne chose. Ne lui demandez pas la même opération sur Wouwermans ; le Wouwermans est fait pour être copié de la grandeur précise de l'original.

(achetez donc un Wouwermans comme on achète un diamant précieux, mais achetez un Téniers comme un connaisseur en peinture.

La tête du sénateur , placée sur le fond , est peut-être encore plus belle que celle de Papinien.

Le linge et les couvertures du lit de l'empereur sont du plus mauvais goût de couleur et de plis.

Mais ce n'est pas là le pis ; c'est qu'il n'y a dans le tout aucun principe de l'art. Le fond du tableau touche au rideau du lit de Sévère, le rideau touche aux figures :

tout cela n'a nulle profondeur, nulle magie. Il semble ./ que Tartiste ait été privé , comme par un sortilège , de la/^ partie du talent qu'on ne saurait perdre ; Chardin m'a dit . j vingt fois que c'était pour lui un phénomène inexpli- 1/ cable. Point de couleur, nulles vérités de détail, rien de fait; tableau d'élève, trop bien pour laisser l'espoir de mieux. Nulle harmonie ; tout est terne, dur et cru. Prenez cette critique, portez-la devant le tableau, et vous trouverez peut-être qu'on y peut ajouter, mais qu'on n'en peut rien rabattre.

Le livret annonce la Mère bîenratmée , caressée par ses enfants; mais ce morceau, dont j'ai entendu dire monts et merveilles, n'a point été exposé*.

Je suis obligé en conscience de rétracter une bonne partie du bien que je vous ai dit autrefois de la Jeune Fille qui envoie un baiser par la fenêtre , et qui brise des fleurs sans s'en apercevoir^. C'est une figure maniérée; c'est une ombre légère, mince comme une feuille de papier, et soufflée sur une toile.

La tête de la Jeune fille qui fait la prière au pied de l'autel de V Amour * est charmante ; mais cette tète est d'un âge, et le reste de la figure est d'un autre. L'épaule est trop petite. La jambe droite est de mauvaise forme. Le pied est trop gros, La figure est mal drapée. Le paysage est lourd et fatigué. Les accessoires sont négligés. Les pigeons apportés en offrande sont si lisses, qu'on ne sait s'ils ont de la plume. La petite statue de l'Amour est bien modelée et de bonne couleur ; mais, dans la crainte de le maniérer, on en a fait un petit Savoyard bien laid, un petit magot. Greuze connaît le

* Ce tableau est conforme au dessin ayant su ce mot , vint furieux chez

de Greuze dont Diderot a rendu compte Grimra : « De quoi s'avise-l-elle , lui

dans le Salon de 4765» y. plus haut dit-il, de parler d'un ouvrage de l'art?

p. 346. (qu'elle tremble que je ne Ummortalise !

Grimm rapporte C|ue M™* Geoffrin, je la peindrai en maîtresse d'école, le

qui avait une aversion marquée pour fouet a la main, et elle fera peur à tous

les mariages et pour les familles nom- les enfants présents et à naître. » (Br.) breuses, prit ce tableau en grippe. Elle * Tableau appartenant au duc de

dit à M. de La Borde, pour qui le ta- Choiseul. Y. plus haut p. 355. bleau avait été fait, qu*eUe ne pouvait ' Tableau appartenant au duc de

souffrir cette fricasaée d'enfants qui en- Choiseul. touraient la Mère bien-aimée. Greuze,

beau idéal dans son style; mais il ne le connaît pas

dans celui-ci. Si les mains de la jeune fille avaient été

mieux coloriées , elles se détacheraient davantage de

dessus sa gorge. Si le paysage avait été moins fort, les

figures paraîtraient moins mesquines ; ces énormes troncs

d'arbres auxquels on les rapporte les écrasent. Au reste,

pour ces figures-ci, elles sont peintes, et Ton n'en peut

pas dire comme de la Jeune Fille au baiser jeté, que ce

n'est qu'une vapeur.. On vous dira de celle-ci qu'elle a de

l'expression , de la volupté, de la lasciveté même si l'on

veut ; mais n'en faites nulle comparaison avec celle qui

I fait sa prière à l'Amour. J'aurais pu vous ajouter de la

' première que les teintes de sa gorge sont grises , même

«■ sales ; qu'on ne sait si cette gorge est éclairée ou si elle

ne l'est point ; que sa draperie est un amas de petits plis ;

et que celui des tétons qu'on voit est trop bas et trop

K écarté. Je m'appesantis plus volontiers sur l'éloge que

' J sur la critique , comme vous allez voir.

LA PETITE FILLE EN CAMISOLE, QUI TIENT ENTRE SES GENOUX UN CHIEN NOIR AVEC LEQUEL ELLE JOUE *.

Est sans contredit le morceau le plus parfait qu'il y eût au Salon ; depuis le rétablissement de la peinture, on n'a rien fait de mieux que la tête et le genou de cet enfant ; ce sont les artistes même qui le disent; c'est le chefd'œuvre de Greuze. La tête est pleine de vie ; c'est de la peau ; c'est de la chair ; c'est du sang sous cette peau ; ce sont les demi-teintes les plus fines, les transparents les plus vrais. Ces yeux-là voient ; on y remarque le gras et l'humide propres à cet organe; c'est dans les angles l'ombre ou l'éclat d'après nature. Et ce chien noir, il est tout aussi beau que l'enfant; il est vivant; il a les yeux

* Gravé par Porporati , par Ingouf, années à M. John Cole. Il s'est vendu à

dans la galerie de Choiseul par de Lan- la vente du duc de Choiseul, en i773,

nay, et dans V Histoire des Peintres. 7,200 fr., et en 4833, U,7S0 fr. Ce tableau appartenait il y a quelques

éraillés de la vieillesse ; c'est le luisant vrai du poil de ces animaux; la camisole est médiocrement imitée. Le bout de chemise qui est sur le bras est un morceau de pierre sillonné ; je vous en ai dit la raison d'après La Tour. La tête tournerait encore davantage, si les bords du béguin étaient plus éclairés , ou si les teintes en étaient plus roftipues sur le fond. Mais je me reprocherais de m'être tû sur les mains de cette enfant : ce sont bien les deux plus jolies menottes qu'il soit possible de faire.

Que vous dirais-je de votre portmit de cet aimable Prince héréditaire de Saxe-Gotha^ ^ de celui àw peintre Jeaurat et d'un autre encore? Qu'ils sont beaux, mais d'un faire un peu mat.

Et des dessins? Que c'est là vraiment que Greuze s'est montré un homme de génie ! Celui surtout de la Mort d^un père de famille regretté de ses enfants est beau de composition , d'expression et d'effet : quand on entend un peu l'art, on le voit peint. Mais qu'on m'en ôte ce chandelier d'église et ce bénitier avec le buis qui sert de goupillon : ces accessoires sont faux; cet homme n'est pas mort, et le prêtre ne s'en est pas encore emparé.

Que vous dirais-je enfin de ses Trois Têtes d'en^ fants? Qu'il y en a deux d'une beauté exquise, et que la troisième est un pastiche de Rubens dont il fallait faire présent à un ami, et qu'il ne fallait pas montrer au public.

Sans ce Septime Sévère, Greuze aurait eu lieu d'être satisfait cette année; mais ce maudit Septime a tout gâté.

Ne forçons point notre talent, Nous ne ferions rien avec grâce.

La Fontaine, Fables, liv. IV, fab. v.

{Salon de 1769.)

* « Ce portrait est très bien peint : pelé à faire le métier de souverain, et

Greuze lui a seulement donné un air que ce métier n'est pas plaisant, je par-

renfrogné et sombre qui s'accorde mal donne à Tartiste. » Grimm, Correspond

avec la sérénité ordinaire de son âme ; dance. ^

mais enfin, puisque ce prince est ap-

LOUTHERBOURG

Voici ce jeune artiste qui débute par se mettse, pour la beauté des sites et des scènes champêtres, pour la fraîcheur des montagnes, sur la ligne du vieux Berghem; et qui ose lutter, pour la vigueur du pinceau, pour l'entente des lumières naturelles et artificielles et les autres qualités du peintre , avec le terrible Vemet.

Courage, jeune homme, tu as été plus loin qu'il ne Test permis à ton âge. Tu ne dois pas connaître l'indigence, car tu fais vite, et tes compositions sont estimées. Tu as une compagne charmante , qui doit te fixer. Ne quitte ton atelier que pour aller consulter la nature. Habite les champs avec elle. Va voir le soleil se lever et se coucher, le ciel se colorer de nuages. Promène-toi dans la prairie, autour des troupeaux. Vois les herbes brillantes des gouttes de la rosée. Vois les vapeurs se former sur le soir, s'étendre sur la plaine et te dérober peu à peu la cime des montagnes. Quitte ton lit de grand matin, malgré la femme jeune et charmante près de laquelle tu reposes. Devance le retour du soleil. Vois son disque obscurci, les limites de son orbe effacées, et toute la masse de ses rayons perdue , dissipée , étouffée dans l'immense et profond brouillard qui n'en reçoit qu'une teinte faible et rougeâtre. Déjà le volume nébuleux commence à s'affaisser sous son propre poids, il se condense vers la terre ; il l'humecte, il la trempe, et la glèbe amollie va s'attacher à tes pieds. Tourne tes regards vers le sommet des montagnes. Les voilà qui commencent à percer l'océan vaporeux. Précipite tes pas ; grimpe vite sur quelque colline élevée ; et de là contemple la surface de cet océan qui ondule mollement au-dessus de la terre, et découvre , à mesure qu'il s'abaisse , le haut des clochers, la cime des arbres, les faîtes des maisons, les

bourgs, les villages, les forêts entières ,* toute la scène de la nature éclairée de la lumière de Tastre du jour. Cet astre commence à peine sa carrière ; ta compagne charmante a les yeux encore fermés ; bientôt un de ses bras te cherchera à son côté. Hâte-toi de revenir. La tendresse conjugale t'appelle. Le spectacle de la nature animée t'attend. Prends le pinceau que tu viens de tremper dans la lumière, dans les eaux, dans les nuages ; les phénomènes divers dont ta tête est remplie ne demandent qu'à s'en échapper et à s'attacher à la toile. Tandis que tu t'occupes, pendant les heures brûlantes du jour, à peindre la fraîcheur des heures du matin , le ciel te prépare de nouveaux phénomènes. La lumière s'aflFaiblit; les nuages s'émeuvent , se séparent , s'assemblent, et l'orage s'apprête. Va voir l'orage se former, éclater et finir; et que , dans deux ans d'ici , je retrouve au Salon les arbres qu'il aura brisés , les torrents qu'il aura grossis , tout le spectacle de son ravage ; et que , mon ami et moi , l'un contre l'autre appuyés, les yeux attachés Sur ton ouvrage, nous en soyons encore effrayés.

UNE MATINÉE APRES LA PLUIE. UN COMMENCEMENT d'oRAGE

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