‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 4 sur 153 · II · texte numérisé non relu

II

MOI. — Une assez triste figure.

LUI. — Au sortir de là, vous trottiez sur le pavé.

MOI. — D'accord.

LUI. — Vous donniez des leçons de mathématiques.

MOI. ' — Sans en savoir un mot ; n'est-ce pas là que vous en vouliez venir?

LUI. — Justement.

MOI. — J'apprenais en montrant aux autre», et j'ai fait quelques bons écoliers.

LUI. — Gela se peut ; mais il n'en est pas de la musique comme de l'algèbre ou de la géométrie. Aujourd'hui que vous êtes un gros monsieur...

MOI. — Pas si gros.

LUI. — Que vous avez du foin dans vos bottes...

MOI. — Très peu.

LUI. — Vous donnez des maîtres à votre fille.

MOI. — Pas encore ; c'est sa mère qui se mêle de son éducation ; car il faut avoir la paix chez soi.

LUI. — La paix chez soi ? Morbleu I on ne l'a que quand on est le serviteur ou le maître, et c'est le maître qu'il faut être.... J'ai eu une femme... Dieu veuille avoir son âme ; mais quand il lui arrivait quelquefois de se rebéquer, je m'élevais sur mes ergots, je déployais mon tonnerre, je disais comme Dieu : « Que la lumière se fasse ; » et la lumière était faite. Aussi en quatre années de temps nous n'avons pas eu dix fois un mot plus haut que l'autre. Quel âge a votre enfant ?

MOI. — Cela ne fait rien à l'affaire.

LUI. — Quel âge a votre enfant?

MOI. — Et que diable I laissons là mon enfant et son âge, et revenons aux maîtres qu'elle aura.

LUI. — Pardieu 1 je ne sache rien de si têtu qu'un philosophe. En vous suppliant très humblement, ne pourrait-on savoir de monseigneur le philosophe quel âge à peu près peut avoir mademoiselle sa fille ?

et l'autre d'allée des Philosophes. Ces terrains Airent aliénés en I7M par le oomte de Provence.

LE NEVEU DE RAMEAU. î?

MOI. — Supposez-lui huit ans *.

LUI. — Huit ans I II y a quatre ans que cela devrait avoir les doi^s- sur les touches.

MOI. — Mais peut-être ne me soucié-je pas trop de faire entrer dans le plan de son éducation une étude qui occupe si longtemps et qui sert si peu.

LUI. — Et que lui apprendrez-vous donc, s'il vous plaît ?

MOI. — A raisonner juste, si je puis ; chose si peu com- | mune parmi les hommes, et plus rare encore parmi les femmes.

LUI. — Eh I laissez-la déraisonner tant qu'elle voudra, . pouvu qu'elle soit jolie, amusante et coquette. "'.

MOI. — Puisque la nafure a été assez ingrate envers elle pour lui donner une organisation délicate avec une âme sensible, et l'exposer aux mêmes peines de la vie, que si elle avait une organisation forte et un cœur de bronze, je lui apprendrai, si je puis, à les supporter avec courage.

LUI. — Eh I laissez-la pleurer, soufifrir, minauder, + avoir des nerfs agacés comme les autres, pourvu qu'elle soit jolie, amusante et coquette. Quoi I point de danse?

MOI. — Pas plus qu'il n*en faut pour faire une révérence, avoir un maintien décent, se bien présenter et savoir marcher.

LUI. — Point de chant?

MOI. — Pas plus qu'il n'en faut pour bien prononcer.

LUI. — Point de musique ?

MOI. — S'il y avait un bon maître d'harmonie, je la lui confierais volontiers deux heures par jour pendant un ou deux ans, pas davantage.

LUI. — Et à la place des choses essentielles que vous supprimez?...

MOI. — Je mets de la grammaire, de la fable, de l'histoire, de la géographie, un peu de dessin et beaucoup de morale.

* M">« de Vandeul, née Ters la fin de 1753, avait huit ans en 1763.

LUI. — Combien il me serait facile de vous prouver ]jpiiti|it6 de toutes ces connaissances-là dans un monde tel que le nôtre ; que dis-je, l'inutilité I peut-être le danger! Mais je m'en tiendrai pour ce moment à une question : \ ne lui faudra-t-il pas un ou deux maîtres ?

MOI. — Sans doute.

LUI. — Ah I nous y revoilà. Et ces maîtres, vous espérez qu'ils sauront la grammaire, la fable, l'histoire, la géographie, la morale, dont ils lui donneront des leçons? Chansons, mon cher maître, chansons; s'ils possédaient ces choses assez pour les montrer, ils ne les montreraient pas.

MOI. — Et pourquoi ?

LUI. — C'est qu'ils auraient passé leur vie à les étudier. Il faut être profond dans l'art ou dans la science pour en bien posséder les éléments. Les ouvrages classiques ne peuvent être bien faits que par ceux qui ont blanchi sous le harnais ; c'est le milieu et la fin qui éclaircissent les ténèbres du commencement ; demandez à votre ami, M. D'Alembert, le coryphée de la science mathématique, s'il serait trop bon pour en faire des éléments. Ce n'est qu'après trente ou quarante ans d'exercice que mon oncle a entrevu les premières lueurs de la théorie musicale.

MOI. — 0 fou, archifou ! m'écriai-je, comment se fait-il / que dans ta mauvaise tête il se trouve des idées si justes pêle-mêle avec tant d'extravagances ?

LUI. — Qui diable sait cela ? C'est le hasard qui vous les jette, et elles demeurent. Tant y a que quand on ne sait pas tout, on ne sait rien de bien ; on ignore où une chose va, d'où une autre vient, où celle-ci et celle-là veulent être placées ; laquelle doit passer là première, où sera mieux la seconde. Montre-t-on bien sans la méthode? et la méthode, d'où naît-elle? Tenez, mon cher philosophe, j'ai dans la tête que la physique sera toujours une pauvre science, une goutte d'eau prise avec la pointe d'une aiguille dans le vaste océan, un grain détaché de la chaîne des Alpes I Et les raisons des phénomènes ? En vérité, il vaudrait autant ignorer que de savoir si peu et si mal ;

et c'était précisément où j'en étais, lorsque je me fis maître d'accompagnement. A quoi révez-vous ?

MOI. — Je rêve que tout ce que vous venez de me dire est plus spécieux que solide : mais laissons cela ; vous avez montré, dites-vous, l'accompagnement et la composition ?

LUI. — Oui.

MOI. — Et vous n'en saviez rien du tout ?

LUI. — Non, ma foi ; et c'est pour cela qu'il y en avait de pires que moi, ceux qui croyaient savoir quelque chose. Au moins, je ne gâtais ni le jugement ni les mains des enfants. En passant de moi à un bon maître, comme ils n'avaient rien appris, du moins ils n'avaient rien à désapprendre, et c'était toujours autant d'argent et de temps épargné.

MOI. — Gomment faisiez-vous ? #

LUI. — Gomme ils font tous. J'arrivais, je me jetais dans ma chaise. « Que le temps est mauvais I que le pavé est fatigant ! » Je bavardais quelques nouvelles : «M"' Lemierre * devait faire un rôle de Vestale dans l'opéra nouveau ; mais elle est grosse pour la seconde fois ; on ne sait qui la doublera. M"' Arnould vient de quitter son petit comte ; on dit qu'elle est en négociation avec Bertin *. Le petit comte a pourtant trouvé la porcelaine de M. de Montamy '. Il y avait, au dernier concert des amateurs, une Italienne qui a chanté comme un ange. C'est un rare corps que ce Préville, il faut le voir dans le Mercure galant *; l'endroit de l'énigme est impayable. Cette

* « Qui ne serait enchanté de la mé- elle passa à Bertin, mécontent d'airoir thode, du goût, du prestige ayec le<^uel trouTé W^* Hus couchée avec le fils H"e Lemierre tous peint tous les objets Vieillard (Voir ci-dessus, p. 18, note 4). sensibles de la nature I Sa -voix est une M™> de Laurapiais intervint dans cette magie continuelle. C'est tour à tour un affaire pour faire accepter à M'*" Arnould rossignol qui chante, un ruisseau qui un contrat de rente viagère de murmure, un zéphyr qui folâtre... » 3,000 écus.

{Mémoires secrets, h janvier 4763.) La * Nous retrouverons plus loin M. de

même année, M'i* Lemierre se maria Montamy et sa porcelaine.

avec Larrivée, son camarade à l'Opéra. * Le Mercure galant, ou la Comédie

* M"« Arnould, en 4762, voulut, en sans titre, oui est de 4679, fut repris effet, rompre avec le comte de Laura- pour les débuts de Préville, en 4753. guais, qui l'excédait par sa jalousie, et II y remplissait six rôles différents.

pauvre Dumesnil * ne sait plus ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait... Allons, mademoiselle, prenez votre livre, » Tandis que mademoiselle, qui ne se presse pas, cherche son livre qu'elle a égaré, qu'on appelle une femme de chambre, qu'on gronde, je continue : « La Clairon est vraiment incompréhensible. On parle d'un mariage fort saugrenu : c'est celui de mademoiselle... comment l'appelez-vous? une petite créature que... entretenait, à qui il a fait deux ou trois enfants ; qui avait été entretenue par tant d'autres. — Allons, Rameau, vous radotez ; cela ne se peut. — Je ne radote point ; on dit même que la chose est faite... Le bruit court que Voltaire est mort; tant mieux. — Et pourquoi tant mieux? — C'est qu'il va nous donner quelque bonne folie ; c'est son usage, que de mourir une quinzaine auparavant... »

Que voua dirai-je encore? Je disais quelques polissonneries que^e rapportais des maisons où j'avais été, car nous sommes tous grands colporteurs. Je faisais le fou , on m'écoutait, on riait, on s'écriait: « Il est toujours charmant. » Cependant le livre de mademoiselle s'était retrouvé sous un fauteuil où il avait été traîné, mâchonné, déchiré par un jeune doguin, ou par un petit chat. Elle se mettait à son clavecin : d'abord elle y faisait du bruit toute seule, ensuite je m'approchais, après avoir fait à la mère un signe d'approbation. La mère: Cela ne va pas mal ; on n'aurait qu'à vouloir, mais on ne veut pas ; on aime mieux perdre son temps à jaser , à chiffonner , à courir, à je ne sais quoi. Vous n'êtes pas sitôt parti, que le livre est fermé pour ne le rouvrir qu'à votre retour, aussi vous ne la grondez jamais. » Cependant, comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les mains que je lui plaçais autrement; je me dépitais, je criais, sol, sol, soly mademoiselle, c'est un sol. La mère: « Mademoiselle, est-ce que vous n'avez point d'oreille? Moi qui ne suis pas au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre , je sens qu'il faut un sol. Vous donnez une peine infinie à mon-

< Elle ET&it débuté en «737.

sieur ; je ne conçois pas sa patience ; vous ne retenez rien de ce qu'il vous dit, vous n'avancez point... n Alors je rabattais un peu les coups, et hochant de la tète, je disais : « Pardonnez-moi, madame, pardonnez-moi; cela pourrait aller mieux si mademoiselle voulait, si elle étudiait un peu, mais cela ne va pas mal. » La mère : « A votre place, je la tiendrais un an sur la môme pièce. — Oh I pour cela, elle n'en sortira pas qu'elle ne soit au-dessus de toute difficulté, et cela ne sera pas aussi long que madame le croit. — Monsieur Rameau, vous la flattez. Vous êtes trop bon. Voilà de la leçon la seule chose qu'elle retiendra et qu'elle saura bien me répéter dans l'occasion... » L'heure se passait, mon écolière me présentait mon petit cachet avec la grâce du bras et la révérence qu'elle avait apprise du maître à danser : je le mettais dans ma poche, pendant que la mère disait : « Fort bien, mademoiselle ; si Favillier * était là, il vous applaudirait. . . » Je bavardais encore un moment par bienséance ; je disparaissais ensuite, et voilà ce qu'on appelait alors une leçon d'accompagnement.

MOI. — Et aujourd'hui c'est donc autre chose?

LUI. — Vertudieul je le crois. J'arrive; je suis grave ; je me hâte d'ôter mon manchon, j'ouvre le clavecin, j'essaye les touches. Je suis toujours pressé ; si l'on me fait attendre un moment, je crie comme si l'on me volait un écu ; dans une heure d'ici il faut que je sois là, dans deux heures chez M°^* la duchesse une telle ; je suis attendu à dîner chez une belle marquise, et au sortir de là, c'est un concert chez M. le baron de Bagge*, rue Neuve-des-Petits- Ghamps.

1 M. de Saur met khraham^ et les prise au sérieux par ses successeurs.

éditeurs subséquents ont jueé à propos Gœthe, dans une véritable note à ce

de croire qu'il donnait la def du nom sujet, dit que le baron de Bagge était

de FaTillier, qui est dans lés diverses un noble allemand ou brabançon qui

éditions et oui représente sans doute se fît remarquer longtemps à Paris par

un maître à aanser dont les biographes sa passion pour la musique. Mais il

n'ont pas jugé à propos de s'inquiéter. Toulait l'entendre en nombreuse compa-

* Le nom et l'adresse sont bien dans gnie. Ses concerts, très bons et très

le texte de Gœthe, quoique M. de Saur, suivis, ne pouvaient souffrir de la façon

pour se faire honneur d'une découverte, très doucement railleuse dont en parle

ait mis de B*** et ait expliqué cette Diderot, abréviation en note, explication encore

MOI. — Et cependant vous n'êtes attendu nulle part?

LUI. — Il est vrai.

MOI. — Et pourquoi employer toutes ces petites viles ruses-là?

LUI. — Viles! et pourquoi, s'il vous plaît? Elles sont d'usage dans mon état; je ne m'avilis pas en faisant comme tout le monde. Ce n'est pas moi qui les ai inventées, et je serais bizarre et maladroit de ne pas m'y conformer. Vraiment, je sais bien que si vous allez appliquer à cela certains principes généraux de je ne sais quelle morale qu'ils ont tous à la bouche et qu'aucun d'eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est blanc est noir, et que ce qui est noir sera blanc ; mais, monsieur le philosophe, il y a une conscience générale, comme il y a une grammaire générale , et puis des exceptions dans chaque langue, que vous appelez, je crois, vous autres savants, des... aidez-moi donc, des...

MOI. — Idwtîsmes,

LUI. — Tout juste. Eh bien, chaque état a ses exceptions de la conscience générale auxquelles je donnerais volontiers les noms i'idwtïsmes de métier.

MOI. — J'entends. Fontenelle parle bien, écrit bien, quoique son style fourmille i'tdwtùmes français.

LUI. — Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat, le militaire, l'homme de lettres, l'avocat, le procureur, le commerçant, le banquier, l'artisan, le maître à chanter, le maître à danser, sont de fort honnêtes gens, quoique leur conduite s'écarte en plusieurs points de la conscience générale, et soit remplie d'idiotismes moraux. Plus l'institution des choses est ancienne, plus il y a d'idiotismes ; plus les temps sont malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l'homme, tant vaut le métier, et réciproquement, à la fin, tant vaut le métier , tant vaut l'homme. On fait donc valoir le métier tant qu'on peut.

MOI. — Ce que je conçois clairement à tout cet entortillage, c'est qu'il y a peu de métiers honnêtement exercés, ou peu d'honnêtes gens dans leurs métiers.

LUI. — Bon! il n*y en a point; mais en revanche il y a peu de fripons hors de leur boutiqne, et tout irait assez bien sans un certain nombre de gens qa*on appeUe assidus, exacts, remplissant rigoureusement leur devoir, stricts, ou, ce qui revient au même, toujours dans leur boutique, et faisant leur métier depuis le matin jusqu^au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les seuls qui deviennent opulents et qui soient estimés.

MOI. — A force d'idiotismes.

LUI. — C'est cela; je vois que vous m*avez compris. Or donc un idiotisme de presque tous les états, car il y en a de communs à tous les pays, à tous les temps, comme il y a des sottises communes ; un idiotisme commun est de se procurer le plus de pratiques que Ton peut : une sottise commune est de croire que le plus habile est celui qui en a le plus. Voilà deux exceptions à la conscience générale auxquelles il faut se plier. C'est une espèce de crédit, ce n*est rien en soi ; mais cela vaut par l'opinion. On a dit que homne renommée valait mieux que ceinture dorée; cependant qui a bonne renommée n'a pas ceinture dorée, et je vois aujourd'hui que qui a ceinture dorée ne manque guère de renommée. Il faut autant qu'il est possible, avoir le renom et la ceinture, et c'est mon objet lorsque je me fais valoir par ce que vous qualifiez . d'adresses viles, d'indignes petites ruses. Je donne ma i leçon et je la donne bien : voilà la règle générale ; je fais croire que j'en ai plus à donner que la journée n'a \ d'heures, voilà l'idiotisme.

MOI. — Et la leçon, vous la donnez bien ?

LUI. — Oui, pas mal, passablement. La basse fondamentale ^ du cher oncle a bien simplifié tout cela. Autrefois je volais l'argent de mon écolier, oui, je le volais, cela est sûr ; aujourd'hui je le gagne, du moins comme les autres.

MOI. — Et le voliez-vous sans remords ?

* Cette déoouTerte de Rameau, qu*il ticle Ba»9e fondamentale ^ du DieHonserait trop long d'expliquer id, est son notre de wanque, de Rousaeau. principal titre de gloire. Consulter Var-

LUI. — Oh I sans remords I On dit que si un voleur vole l'autre, le diable s'en rit. Les parents regorgeaient d'une fortune acquise Dieu sait comment ; c'étaient des gens de cour, des financiers, des gros commerçants, des banquiers, des gens d'affaires ; je les aidais à restituer, moi et une foule d'autres qu'ils employaient comme moi. Dans la nature, toutes les espèces se dévorent ; toutes les conditions se dévorent dans la société. Nous faisons justice les uns des autres sans que la loi s'en mêle. La Deschamps * autrefois, aujourd'hui la Guimard * venge le prince du financier, et c'est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la lingère, l'escroc, la femine de chambre, le cuisinier, le bourrelier qui vengent le financier de la Deschamps.. Au milieu de tout cela il n'y a que l'imbécile ou l'oisif qui soit lésé sans avoir vexé personne, et c'est fort bien fait. D'où vous voyez que ces exceptions à la conscience générale, ou ces idiotismes moraux dont on fait tant de bruit sous la dénomination de tou9* du bâton, ne sont rien, et qu'à tout prendre, il n'y a que le coup d'œil qu'il faut avoir juste.

MOI. — J'admire le vôtre.

LUI. — Et puis la misère : la voix de la conscience et de l'honneur est bien faible, lorsque les boyaux crient. Suffit que si je deviens jamais riche, il faudra bien que je restitue, et que je suis bien résolu à restituer de toutes les manières possibles, par la table, par le jeu, par le vin, parles femmes.

MOI. — Mais j'ai peur que vous ne deveniez jamais riche.

LUI. — Moi j'en ai le soupçon.

MOI. — Mais s'il en arrivait autrement, que feriez-vous?

LUI. — Je ferais comme tous les gueux revêtus, je serais le plus insolent maroufle qu'on eût encore vu. C'est alors que je me rappellerais tout ce qu'ils m'ont fait

* De rOpéra-Comique, puis de la Go- acharné des philosophes, qui reçut, à

médie-ltalienne, joua jusqu'en 1770. Elle cause d'elle, des remontrances à poing

aTait débuté irers 4757. Elle était la fenné de M. Roeer, procureur au Oi&te-

maitresse, à cette date, de Ta-vocat gêné- let. (V. JmamaJ de Barbier.) rai Antoine-Louis Séguier, l'ennemi * ttarie-Madeleine Guimard, dame

souffrir, et je leur rendrais bien les avanies * qu'ils m'onT ^ faites. J'aime à commander, et je commanderai. J'aime ■ qu'on me loue, et on me louera. J'aurai à mes gages toute la troupe Villemorienne *, et je leur dirai, comme on m© l'a dit : « Allons, faquins, qu'on m'amuse, » et l'on m'amusera; « Qu'on me déchire les honnêtes gens, » et on les déchirera, si on en trouve encore ; et puis nous aurons des filles, nous nous tutoierons quand nous serons ivres ; nous nous enivrerons, nous ferons des contes, nous aurons toutes sortes de travers et de vices, cela sera délicieux. Nous prouverons que Voltaire est sans génie ; que Buffon, toujours guindé sur des échasses, n'est qu'un déclamateur ampoulé ; que Montesquieu n'est qu'un bel esprit ; nous reléguerons D'Alembert dans ses mathématiques. Nous en donnerons sur dos et ventre à tous ces petits Gâtons comme vous, qui nous méprisent par envie, dont la modestie est le maintien de l'orgueil, et dont la sobriété est la loi du besoin. Et de la musique? c'est alors que nous en ferons I

MOI. — Au digne emploi que vous feriez de la richesse, je vois combien c'est grand dommage que vous soyez y gueux. Vous vivriez là d'une manière bien honorable pour l'espèce humaine, bien utile à vos concitoyens, bien glorieuse pour vous.

LUI. — Mais je crois que vous vous moquez de moi. Monsieur le philosophe, vous ne savez pas à qui vous vous jouez ; vous ne vous doutez pas que dans ce moment je représente la partie la plus importante de la ville et de la cour. Nos opulents dans tous les états ou se sont dit à eux-mêmes ou ne se sont pas dit les mêmes choses que je vous ai confiées ; mais le fait est que la vie que je ^ mènerais à leur place est exactement la leur. Voilà où

Despréaux, qui débuta en 1759, à seize troupe des flatteurs, des bouffons et des

ans, comme danseuse à la Comédie-Fran- parasites, w Rameau a ici en Tue la

çaise, et qui passa.de là à l'Opéra, est clieatèle du fermier général Yillemorien,

restée le type le plus accompli de la eendre de Bouret, clientèle qui devait

comédienne facile et fastueuse. être assez semblable à celle de Bertin et

* Et non avances. de M»" Hus.

* Les précédentes éditions disent : « la

VOUS en êtes, vous autres; vous croyez que le même, bonheur est fait pour tous. Quelle étrange vision 1 Le vôtre suppose un certain tour d'esprit romanesque que nous n'avons pas, une âme singulière, un goût particulier. Vous décorez cette bizarrerie du nom de vertu, vous Taptpelez philosophie ; mais la vertu, la philosophie sont-elles faites pour tout le monde ? En a qui peut, en conserve ( qui peut. Imaginez l'univers sage et philosophe ; convenez qu'il serait diablement triste. Tenez, vive la philosophie, vive la sagesse de Salomon : boire de bons vins, se gorger de mets délicats, se rouler sur de jolies femmes, se reposer dans des lits bien mollets ; excepté cela, le reste n'est que vanité.

MOI. — Quoi I défendre sa patrie.

LUI. — Vanité I II n'y a plus de patrie : je ne vois d'un pôle à l'autre que des tyrans et des esclaves.

MOI. — Servir ses amis ?...

LUI. — Vanité I Est-ce qu'on a des amis ? Quand on en aurait, faudrait-il en faire des ingrats ? Regardez-y bien, et vous verrez que c'est presque toujours là ce qu'on recueille des services rendus. La reconnaissance est un fardeau, et tout fardeau est fait pour être secoué.

MOI. — Avoir un état dans la société et en remplir les devoirs?...

LUI. — Vanité I Qu'importe qu'on ait im état ou non, pourvu qu'on soit riche, puisqu'on ne prend im état que pour le devenir. Remplir ses devoirs, à quoi cela mènet-il? à la jalousie, au trouble, à la persécution. Est-ce ainsi qu'on s'avance ? faire sa cour, morbleu ! voir les grands, étudier leurs goûts, se prêter à leurs fantaisies, servir leurs vices, approuver leurs injustices : voilà le secret.

MOI. — Veiller à l'éducation de ses enfants?...

LUI. — Vanité 1 C'est l'affaire d'un précepteur.

MOI. — Mais si ce précepteur, pénétré de vos principes, néglige ses devoirs, qui est-ce qui en sera châtié ?

LUI. — Ma foi, ce ne sera pas moi, mais peut-être un jour le mari de ma fiiUe ou la femme de mon fiils.

MOI. — Mais si Tun et l'autre se précipitent dans la débauche et les vices ?

LUI. — Cela est de leur état.

MOI. — S'ils se déshonorent ?

LUL — Quoi qu'on fasse, on ne peut se déshonorer -^ quand on est riche.

MOI. — S'ils se ruinent?

LUI. — Tant pis pour eux.

MOI. — Je vois que si vous vous dispensiez de veiller à la conduite de votre femme, de vos enfants, de vos ^^ domestiques , vous pourriez aisément négliger vos affaires.

LUI. — Pardonnez-moi, il est quelquefois difficile de trouver de l'argent, et il est prudent de s'y prendre de loin.

MOI. — Vous donnerez peu de soin à votre femme ?

LUI. — Aucun, s'il vous plaît. Le meilleur procédé, je crois, qu'on puisse avoir pour sa chère moitié, c'est de faire ce qui lui convient. A votre avis, la société ne serait-elle pas fort amusante, si chacun y était à sa chose ?

MOI. — Pourquoi pas ? la soirée n'est jamais plus belle pour moi que quand je suis content de ma matinée.

LUI. — Et pour moi aussi.

MOI. — Ce qui rend les gens du monde si délicats sur / leurs amusements, c'est leur profonde oisiveté. /

LUI. — Ne croyez pas cela y ils s'agitent beaucoup.

MOI. — Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se délassent jamais.

LUI. — Ne croyez pas cela, ils sont sans cesse excédés.

MOI. — Le plaisir est toujours une affaire pour eux et jamais un besoin.

LUI. — Tant mieux ; le besoin est toujours une peine.

MOI. — Us usent tout. Leur âme s'hébète, l'ennui s'en empare. Celui qui leur ôterait la vie au milieu de leur abondance accablante, les servirait ; c'est qu'ils ne connaissent du bonheur que la partie qui s'émousse le plus vite. Je ne méprise pas les plaisirs des sens, j'ai un palais

aussi, et il est flatté d'un mets délicat ou d'un vin délicieux, j'ai un cœur et des yeux, et j'aime à voir une jolie femme, j'aime à sentir sous ma main la fermeté et la rondeur de sa gorge, à presser ses lèvres des miennes, à puiser la volupté dans ses regards, et à expirer entre ses bras ; quelquefois avec mes amis une partie de débauche, même un peu tumultueuse, ne me déplaît pas ; mais, je ne vous dissimulerai pas, il m'est infiniment plus doux encore d'avoir secouru le malheureux, d'avoir terminé une affaire épineuse, donné un conseil salutaire, fait une lecture agréable, une promenade avec un homme ou une femme chère à mon cœur, passé quelques heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli les devoirs de mon état, dit à celle que j'aime quelques choses tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon cou. Je connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que je possède ; c'est un sublime ouvrage que Mahomet^ j'aimerais mieux avoir réhabilité la mémoire des Calas. Une personne de ma connaissance s'était réfugiée à Carthagène ; c'était un cadet de famille dans un pays où la coutume transfère tout le bien aux aînés. Là il apprend que son aîné, enfant gâté, après avoir dépouillé son père et sa mère trop faciles de tout ce qu'ils possédaient, les avait expulsés de leur château et que les bons vieillards languissaient indigents dans une petite ville de la province. Que fait alors ce cadet, qui, traité durement par ses parents, était allé tenter la fortune au loin ? Il leur envoie des secours ; il se hâte d'arranger ses affaires, il revient opulent, il ramène son père et sa mère dans leur domicile, il marie ses sœurs. Ah 1 mon cher Rameau, cet homme regardait cet intervalle comme le plus heureux de sa vie, c'est les larmes aux yeux qu'il m'en parlait, et moi je sens en vous faisant ce récit mon cœur se troubler de joie et le plaisir me couper la parole.

LUI. — Vous êtes des êtres bien singuliers I MOI. — Vous êtes des êtres bien à plaindre, si vous n'imaginez pas qu'on s'est élevé au-dessus du sort, et

qu'il est impossible d'être malheureux à Tabri de deux { belles actions telles que celles-ci.

LUI. — Voilà une espèce de félicité avec laquelle j'aurais de la peine à me familiariser, car on la rencontre rarement. Mais, à votre compte, il faudrait donc être d'honnêtes gens ?

M(Ji7 — Pour être heureux, assurément.

LUI. — Cependant je vois une infinité d'honnêtes gens qui ne sont pas heureux et une infinité de gens qui sont heureux sans être honnêtes.

MOI. — Il vous semble.

LUI. — Et n'est-ce pas pour avoir eu du sens commun et de la franchise un moment que je ne sais où aller souper ce soir ?

MOI. — Oh non ! c'est pour n'en avoir pas toujours eu ; c'est pour n'avoir pas senti de bonne heure qu'il fallait d'abord se faire ime ressource indépendante de la servitude.

LUI. — Indépendante ou non, celle que je me suis faite est au moins la plus aisée.

MOI. — Et la moins sûre et la moins honnête. LUI. — Mais la plus conforme à mon caractère de fainéant, de sot, de vaurien.

MOI. — D'accord.

LUI. — Et puisque je puis faire mon bonheur par des vices qui me sont naturels, que j'ai acquis sans travail, , que je conserve sans effort, qui cadrent avec les mœurs de ma nation, qui sont du goût de ceux qui me protègent, et plus analogues à leurs petits besoins particuliers que des vertus qui les gêneraient en les accusant depuis le matin jusqu'au soir, il serait bien singulier que j'allasse me tourmenter comme une âme damnée pour me bistourner et me faire autre que je ne suis ; pour me donner un caractère étranger au mien, des qualités très estimables, j'y consens, pour ne pas disputer, mais qui me coûteraient beaucoup à acquérir, à pratiquer, ne me mèneraient à rien, peut-être à pis que rien, par la satire

continuelle des riches auprès desquels les gueux comme moi ont à chercher leur vie. On loue la vertu, mais on la hait, mais on la fuit, mais elle gèle de froid, et dans ce monde il faut avoir les pieds chauds. Et puis cela me donnerait de l'humeur infailliblement; car pourquoi voyonsnous si fréquemment les dévots si durs, si fâcheux, si insociables ? C'est qu'ils se sont imposé une tâche qui ne leur est pas naturelle; ils souffrent, et quand on souffre ( on fait souflfrir les autres : ce n'est pas là mon compte ni celui de mes protecteurs; il faut que je sois gai, souple, plaisant, bouffon, drôle. La vertu se fait respecter, et le respect est incommode ; la vertu se fait admirer, et l'admiration n'est pas amusante. J'ai affaire à des gens qui s'ennuient, et il faut que je les fasse rire. Or c'est le ridicule et la folie qui font rire, il faut donc que je sois ridicule et fou, et quand la nature ne m'aurait pas fait tel, le plus court serait de le paraître. Heureusement je n'ai pas besoin d'être hypocrite; il y en a déjà tant de toutes les couleurs, sans compter ceux qui le. sont avec euxmêmes. Ce chevalier de La Morlière*, qui retape son chapeau sur son oreille, qui porte la tête au vent, qui vous regarde le passant par-dessus l'épaule, qui fait battre une longue épée sur sa cuisse, qui a l'insulte toute prête pour celui qui n'en porte point et qui semble adresser un défi à tout venant ; que fait-il ? tout ce qu'il peut pour se persuader qu'il est un homme de cœur, mais il est lâche. Offrez-lui une croquignole sur le bout du nez, et il la recevra en douceur. Voulez-vous lui faire baisser le ton ? Élevez-le, montrez-lui votre canne ou appliquez votre pied entre ses fesses. Tout étonné de se trouver un lâche, il vous demandera qui est-ce qui vous l'a appris, d'où vous le savez ? Lui-même l'ignorait le moment précédent ; une longue et habituelle singerie de bravoure lui

* On troutera un bon article sur La petit chef-d'œuvre en son genre, La Mor-

Morlière, signé : Adolphe Rochas, dans lière n'est point à réhabiliter. Son rôle

la Biographie du Dauphiné, S -vol. in-8. de chef de cabale au théâtre et sa -vie

M. Monselet a fait figurer aussi cet écri- prirée le montrent bien tel que le peint

-vain dans le» Oublie» et le» Dédaignés, le neveu de Rameau. Quoiqu'il ait écrit Angola^ qui est un

en avait imposé, il avait tant fait les mines qu'il croyait la chose.

Et cette femme* qui se mortifie, qui visite les prisons, qui assiste à toutes les assemblées de charité, qui marche les yeux baissés, qui n'oserait regarder un homme en face, sans cesse en garde contre la séduction de ses sens; tout cela empêche-t-il que son cœur ne brûle, que des soupirs ne lui échappent, que son tempérament ne s'allume, que les désirs ne Tobsèdent, et que son imagination ne lui retrace, la nuit, les scènes du Portier des Chartreux y les postures de TArétin? Alors que devient-elle? Qu'en pense sa femme de chambre lorsqu'elle se lève en chemise et qu'elle vole au secours de sa maîtresse qui se meurt ? Justine, allez vous recoucher, ce n'est pas vous que votre maîtresse appelle dans son délire.

Et l'ami Rameau, s'il se mettait un jour à marquer du mépris pour la fortune, les femmes, la bonne chère, l'oisiveté, à catoniser, que serait-il? un hypocrite. Il faut que Rameau soit ce qu'il est, un brigand heureux avec des brigands opulents, et non un fanfaron de vertu ou même un homme vertueux, mangeant sa croûte de pain, seul ou à côté des gueux. Et pour le trancher net, je ne m'accommode point de votre félicité, ni du bonheur de quelques visionnaires comme vous.

MOI. — Je vois, mon cher, que vous ignorez ce que c'est, et que vous n'êtes pas même fait pour l'apprendre?

LUI. — Tant mieux, mordieu ! tant mieux ; cela me ferait crever de faim, d'ennui et de remords peut-être.

MOI. — D'après cela, le seul conseil que j'aie à vous donner, c'est de rentrer bien vite dans la maison d'où vous vous êtes imprudemment fait chasser.

LUI. — Et de faire ce que vous ne désapprouvez pas au sitnple, et qui me répugne un peu au figuré* ?

MOI. — Quelle singularité !

LUI. — Il n'y a rien de singulier à cela ; je veux bien

* M. de Saur a inventé pour ce r61e * Voir p. 49. Cette phrase était innne « Mi^dePast... • qui n est nommée compréhensible ayant la restitution que nulle part dans Gœthe, ni ailleurs. nous avons pu faire.

être abject, mais je veux que ce soit sans contrainte. Je veux bien descendre de ma dignité... Vous riez ?

MOI. — Oui, votre dignité me fait rire.

LUI. — Chacun a la sienne. Je veux bien Oublier la mienne, mais à ma discrétion et non à Tordre d'autrui. Faut-il qu'on puisse me dire : Rampe, et que je sois obligé de ramper? C'est Tallure du ver, c'est la mienne ; nous la suivons l'un et l'autre quand on nous laisse aller, mais nous nous redressons quand on nous marche sur la queue; on m'a marché sur la queue, et je me redresserai. Et puis vous n'avez pas d'idée de la pétaudière dont il s'agit. Imaginez un mélancolique et maussade personnage, dévoré de vapeurs, enveloppé dans deux ou trois tours de sa robe de chambre ; qui se déplaît à luimême, à qui tout déplaît ; qu'on fait avec peine sourire en se disloquant le corps et l'esprit en cent manières diverses, qui considère froidement les grimaces plaisantes de mon visage et celles de mon jugement qui sont plus plaisantes encore ; car, entre nous, ce père' Noël, ce vilain bénédictin, si renommé pour les grimaces, malgré ses succès à la cour, n'est, sans me vanter ni lui non plus, en comparaison de moi qu'un polichinelle de bois. J'ai beau me tourmenter pour atteindre au sublime des Petites-Maisons, rien n'y fait. Rira-t-il ? Ne rira-t-il pas ? voilà ce que je suis forcé de me dire au milieu de mes contorsions, et vous pouvez juger combien cette incertitude nuit au talent. Mon hypocondre, la tête renfoncée dans un bonnet de nuit qui lui couvre les yeux, a l'air d'une pagode immobile à laquelle on aurait attaché un fil au menton, d'où il descendrait jusque sous son fauteuil. On attend que le fil se tire, et il ne se tire point, ou s'il arrive que la mâchoire s'entr'ouvre, c'est pour vous articuler un mot désolant, un mot qui vous apprend que vous n'avez point été aperçu, et que toutes vos singeries sont perdues. Ce mot est la réponse à une question que vous lui aurez faite il y a quatre jours ; ce mot dit, le ressort mastoïde se détend, et la mâchoire se referme.

Puis il se mit à contrefaire son homme. Il s'était placé

dans une chaise, la tête fixe, le chapeau jusque sur les paupières, les yeux demi-clos, les bras pendants, remuant la mâchoire comme un automate, et disant : « Oui, vous avez raison, mademoiselle, il faut mettre de la finesse là. »

C'est que cela décide, que cela décide toujours et sans appel, le soir, le matin, à la toilette, à dîner, au café, au jeu, au théâtre, à souper, au lit, et, Dieu me le pardonne, je crois, entre les bras de sa maîtresse. Je ne suis pas à portée d'entendre ces dernières décisions-ci, mais je suis diablement las des autres... Triste, obscur, et tranché comme le destin, tel est notre patron.

Vis-à-vis, c'est une bégueule qui joue l'importance, à qui l'on se résoudrait à dire qu'elle est jolie, parce qu'elle l'est encore, quoiqu'elle ait sur le visage quelques gales par-ci par-là, et qu'elle coure après le volume de M""* Bouvillon*. J'aime les chairs quand elles sont belles; mais aussi trop est trop, et le mouvement est si essentiel à la matière I Item, elle est plus méchante, plus fière et plus béte qu'imé oie. Item, elle veut avoir de l'esprit. Item, il faut lui persuader qu'on lui en croit comme à personne. Item, cela ne sait rien, et cela décide aussi. Item, il faut applaudir à ses décisions des pieds et des mains, sauter d'aise, se transir d'admiration : « Que cela est beau, délicat, bien dit, finement vu, singulièrement senti ! Où les femmes prennent-elles cela? Sans étude, par la seule force de l'instinct, par la seule lumière naturelle 1 Cela tient du prodige. Et puis qu'on vienne nous dire que l'expérience, l'étude, la réflexion, l'éducation y font quelque chose I... » Et autres pareilles sottises, et pleurer de joie ; dix fois la journée se courber, un genou fléchi en devant, l'autre jambe tirée en arrière, les bras étendus vers la déesse, chercher son désir dans ses yeux, rester suspendu à sa lèvre, attendre son ordre et partir comme un éclair. Qui est-ce qui veut s'assujettir à un rôle pareil, si ce n'est le misérable qui trouve là, deux ou trois fois

* Voir le Rùman comique, de Scarron.

là semaine, de quoi calmer la tribulation de ses intestins I Que penser des autres, tels que le Palissot, le Fréron, lePoinsinetS le Baculard* qui ont quelque chose, et dont les bassesses ne peuvent s'excuser par le borborygme d'im estomac qui souffre?

MOI. — Je ne vous aurais jamais cru si difficile.

LUI. — Je ne le suis pas. Au commencement, je voyais faire les autres, et je faisais comme eux, même un peu mieux, parce que je suis plus franchement impudent, meilleur comédien, plus affamé, fourni de meilleurs poumons. Je descends apparemment en droite ligne du fameux Stentor...

Et pour me donner une juste idée de la force de ce viscère, il se mit à tousser d'une violence à ébranler les vitres du café, et à suspendre l'attention des joueurs d*échecs.

MOI. — Mais à quoi bon ce talent?

LUI. — Vous ne le devinez pas ?

MOI. — Non, je suis un peu borné.

LUI. — Supposez la dispute engagée et la victoire incertaine ; je me lève, et déployant mon tonnerre, je dis : « Cela est comme mademoiselle l'assure... c'est là ce qui s'appelle juger ! Je le donne en cent à tous nos beaux esprits. L'expression est de génie. » Mais il ne faut pas toujours approuver de la même manière ; on serait monotone, on aurait l'air faux, on deviendrait insipide. On ne se sauve de là que par du jugement, de la fécondité ; il faut savoir préparer et placer ses tons majeurs et péremptoires, saisir l'occasion et le moment. Lors, par exemple, qu'il y a partage entre les sentiments, que la dispute s'est élevée à son dernier degré de violence, qu'on ne s'entend plus, que tous parlent à la fois, il faut être placé à l'écart, dans l'angle de l'appartement le plus

* L'édition Brière met ici Mollet, ce * Baculard d'Arnaud ou Darnaud-Ba-

qui est éTidemment une faute de lecture, culard, l'auteur des Délassements de

Nous rétablissons Poinsinet, d'après Vhùmme sensible: parasite jusqu'à sa

Gœthe et notre copie. On yerra tout à mort, l'heure que c'est bien lui qui est en scène.

éloigné du champ de bataille, avoir préparé son explosion par un long silence, et tomber subitement, comme une Commmge^, au milieu des contendants; personne n*a cet art comme moi. Mais où je suis surprenant, c'est dans Topposé : j'ai des petits tons que j'accompagne d'un sourire, une variété infinie de mines approbatives ; là, le nez, la bouche, le front, les yeux entrent en jeu ; j'ai une souplesse de reins, ime manière de contourner l'épi^ie du dos, de hausser ou de baisser les épaules, d'étendre les doigts, d'incliner la tête, de fermer les yeux et d'être stupéfait comme si j'avais entendu descendre du ciel une voix angélique et divine ; c'est là ce qui flatte. Je ne sais si vous saisissez bien toute l'énergie de cette dernière attitude-là ; je ne l'ai point inventée, mais personne ne m'a surpassé dans l'exécution. Voyez, voyez.

MOI. — Il est vrai que cela est unique.

LUI. — Croyez-vous qu'il y ait une cervelle de femme un peu vaine qui tienne à cela?

MOI. — Non, il faut convenir que vous avez porté le talent de faire le fou et de s'avilir aussi loin qu'il est possible.

LUI. — Us auront beau faire, tous tant qu'ils sont, ils n'en viendront jamais là ; le meilleur d'entre eux. Palissot, par exemple, ne sera jamais qu'un bon écolier. Mais si ce rôle amuse d'abord, et si l'on goûte quelque plaisir à se moquer en dedans de la bêtise de ceux qu'on enivre, à la longue cela ne pique plus ; et puis, après un certain nombre de découvertes, on est obligé de se répéter, l'esprit et l'art ont leurs limites ; il n'y a que Dieu et quelques génies rares pour qui la carrière s'étend à mesure qu'ils y avancent. Bouret en est un peut-être : il y ^ de celui-ci des traits qui m'en donnent à moi, oui, à moimême, la plus sublime idée. Le petit chten, le Im^e de la félicité, les flambeaux sur la route de Versailles sont de

* Bombe de siège, ainsi nommée du cyelapédiey « espèce de mortier (]^i jette

nom du comte de Comminges, aide de des bombes dont le poids Ta jusqu'à

camp de Louis XIV au siège de Namur. 500 libres. « {Note de M* Asselineau.) D'après VEn-

ces choses qui me confondent et m'humilient ; ce serait capable de dégoûter du métier.

MOI. — Que voulez-vous dire avec votre petit chien ?

LUI. — D'où venez-vous donc? Quoil sérieusement, vous ignorez comment cet homme rare s'y prit pour détacher de lui et attacher au garde des sceaux * un petit chien qui plaisait à celui-ci ?

MOI. — Je l'ignore, je le confesse.

LUI. — Tant mieux. C'est une des plus belles choses qu'on ait imaginées; toute l'Europe en a été émerveillée, et il n'y a pas un courtisan dont elle n'ait excité l'envie. Vous qui ne manquez pas de sagacité, voyons comment vous vous y seriez pris à sa place. Songez que Bouret était aimé de son chien ; songez que le vêtement bizarre du ministre effrayait le petit animal ; songez qu'il n'avait que huit jours pour vaincre les difficultés. Il faut connaître toutes les conditions du problème pour bien sentir le mérite de la solution. Ëh bien !

MOI. — Eh bien ; il faut que je vous avoue que, dans ce genre, les choses les plus faciles m'embarrassent.

LUI. — Écoutez (me dit-il en me frappant un petit coup sur l'épaule, car il est familier), écoutez et admirez. Il se fait faire un masque qui ressemble au garde des sceaux ; il emprunte d'un valet de chambre la volumineuse simarre; il se couvre le visage du masque ; il endosse la simarre. Il appelle son chien, il le caresse, il lui donne la gimblette ; puis tout à coup changeant de décoration, ce n'est plus le garde des sceaux, c'est Bouret qui appelle son chien et qui le fouette. En moins de deux ou trois jours de cet exercice continu du matin au soir, le chien sait fuir Bouret le financier et courir à Bouret garde des sceaux ; mais je suis trop bon ; vous êtes un profane qui ne méritez pas d'être instruit des miracles qui s'opèrent à côté de vous.

* D'autres {VEspion anglais) disent à If. de Machault, contrôleur général des finances.

MOI. — Malgré cela, je vous prie, le livre y les flambeaux * ?

LUI. — Non, non. Adressez-vous aux pavés qui vous diront ces choses -là, et profitez de la circonstance qui nous a rapprochés, pour apprendre des choses que personnes ne sait que moi.

MOI. — Vous avez raison.

LUI. — Emprunter la robe et la perruque, j*avais oublié la perruque du garde des sceaux I Se faire un masque qui lui ressemble I Le masque surtout me tourne la tête. Aussi cet homme jouit-il de la plus haute considération; aussi possède-t-il des millions*. Il y a des croix de Saint- Louis qui n'ont pas de pain ; aussi pourquoi courir après la croix, au hasard de se faire échiner, et ne pas se tourner vers un état sans péril ', qui ne manque jamais sa récompense? Voilà ce qui s'appelle aller au grand. Ces modèles-là sont décourageants ; on a pitié de soi, et Ton s'ennuie. Le masque ! Le masque ! Je donnerais un de mes doigts pour avoir trouvé le masque.

MOI. — Mais avec cet enthousiasme pour les belles choses et cette facilité de génie que vous possédez, est-ce que vous n'avez rien inventé?

LUI. — Pardonnez-moi ; pUr exemple, l'attitude admirative du dos dont je vous ai parlé ; je la regarde comme mienne, quoiqu'elle puisse peut-être m'être contestée par des envieux. Je crois bien qu'on Yk employée auparavant; mais qui est-ce qui a senti combien elle était commode pour rire en dessous de l'impertinent qu'on admirait! J'ai plus de cent façons d'entamer la séduction d'une jeune fille, à côté de la mère, sans que celle-ci s'en aperçoive , et môme de la rendre complice. A peine entrais-je dans la carrière, que je dédaignai toutes les

* Lors d*Qne yisite du roi à Croix- sur la route duquel était placé, de vingt

Fontaine, campagne de Bouret, le mo- en vingt pas, un homme porteur d une

narque se trouva en présence d'un in-folio torche.

portant pour titre : le Vrai Bonheitr. * Bouret, toujours mal dans ses af-

11 rouvrit, et à chaque page il put lire : faires par suite de sa prodigalité,

« le roi est venu chez Bouret. » Voilà mourut en 4777, ayant dépensé 42 mil-

pour le livre; quant aux flambeaux^ lions et en laissant 5 de dettes,

c'est aussi l'histoire d'un voyage du roi, • Et non sans pareil.

manières vulgaires de glisser un billet doux; j'ai dix moyens de me le faire arracher, et parmi ces moyens j'ose me flatter qu'il y en a de nouveaux. Je possède surtout le talent d'encourager un jeune homme timide; j'en ai fait réussir qui n'avaient ni esprit ni figure. Si cela était écrit, je crois qu'on m'accorderait quelque génie.

MOI. — Vous ferait un honneur singulier *.

LUI. — Je n'en doute pas.

MOI. — A votre place, je jetterais ces choses-là sur le papier. Ce serait dommage qu'elles se perdissent.

LUI. — Il est vrai, mais vous ne soupçonnez pas combien je fais peu de cas de la méthode et des préceptes. Celui qui a besoin d'un protocole n'ira jamais loin ; les génies lisent peu , pratiquent beaucoup , et se font d'eux-mêmes. Voyez César, Turenne, Vauban, la marquise de Tencin, son frère le cardinal, et le secrétaire de celui-ci, l'abbé Trublet.Et Bouret? Qui est-ce qui a donné des leçons à Bouret? Personne, c'est la nature qui forme ces hommes rares-lL. Croyez-vous que l'histoire du chien et du masque soit écrite quelque part?

MOI. — Mais à vos heures perdues, lorsque l'angoisse de votre estomac vide ou la fatigue de votre estomac surchargé éloigne le sommeil...

LUI. — J'y penserai. Il vaut mieux écrire de grandes choses que d'en exécuter de petites. Alors l'âme s'élève, l'imagination s'échauffe, s'enflamme et s'étend, au lieu qu'elle se rétrécit à s'étonner, auprès de la petite Hus, des applaudissements que ce sot public s'obstine à prodiguer à cette minaudière de Dangeville qui joue si platement, qui marche presque courbée en deux sur la scène, qui a l'affectation de regarder sans cesse dans les yeux de celui à qui elle parle et de jouer en dessous, et qui prend elle-même ses grimaces pour de la finesse, son petit trotter pour de la grâce ; à cette emphatique Clairon qui est plus maigre, plus apprêtée, plus étudiée, plus empesée qu'on ne saurait dire. Cet imbécile parterre les

* Et non : « Vous feriez un homme singulier. »

claque à tout rompre et ne s'aperçoit pas que nous sommes un peloton d'agréments (il est vrai que le peloton grossit un peu, mais qu'importe?), que nous avons la plus belle peau, les plus beaux yeux, le plus joli bec, peu d'entrailles à la vérité, une démarche qui n'est pas légère, mais qui n'est pas non plus aussi gauche qu'on le dit. Pour le sentiment, en revanche, il n'en est aucune à qui nous ne damions le pion.

MOI. — Ck)mment dites-vous tout cela? Est-ce ironie ou vérité?

LUI. — Le mal est que ce diable de sentiment est tout , en dedans, et qu'il n'en transpire pas une lueur au dehors ; mais moi qui vous parle, je sais, et je sais bien qu'elle en a. Si ce n'est pas cela précisément, c'est quelque chose comme cela. Il faut voir, quand l'humeur nous prend, comme nous traitons les valets, comme les femmes de chambre sont souffletées, comme nous menons à grands coups de pied les parties casuelles ^ pour peu qu'elles s'écartent du respect qui nous est dû. C'est un petit diable, vous dis-je, tout plein de sentiment et de dignité... Oh çà, vous ne savez où vous en êtes, n'est-ce pas?

MOI. — J'avoue que je ne saurais démêler si c'est de bonne foi ou méchamment que vous parlez. Je suis un bdnhomme ; ayez la bonté d'en user avec moi plus rudement et de laisser là votre art.

LUI. — Cela , c'est ce que nous débitons à la petite Hus, de la Dangeville, et de la Clairon, mêlé par-ci par-là de quelques mots qui vous donnent l'éveiL Je consens que vous me preniez pour un vaurien» mais non pour un sot, et il n'y aurait qu'un sot ou un homme perdu d'amour qui pût dire sérieusement tant d'impertinences.

MOI. — Mais comment se résout-on à les dire?

LUI. — Cela ne se fait pas tout d'un coup ; mais petit, à petit on y vient, Ingenii largitor venter.

MOI. — Il faut être pressé d'une cruelle faim.

* Bertin était trésorier des parties casuelles. Tout ceci diffère notablement du texte adapté.

'fc

LUI. — Cela se peut ; cependant, quelque fortes qu'elles vous paraissent, croyez que ceux à qui elles s'adressent sont plutôt accoutumés à les entendre que nous à les hasarder.

MOI. — Est-ce qu'il y a là quelqu'un qui ait le courage d'être de votre avis?

LUI. — Qu'appelez-vous quelqu'un ? C'est le sentiment et le langage de toute la société.

Moi^ — Ceux d'entre vous qui ne sont pas de grands vauriens, doivent être de grands sots.

LUI. — Des sots, là? je vous jure qu'il n'y en a qu'un, c'est celui qui nous fête pour lui en imposer.

MOI. — Mais comment s'en laisse-t-on si grossièrement imposer? Car enfin la supériorité des talents de la Dangeville et de la Clairon est décidée.

LUI. — On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte, et l'on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère. Et puis nous avons l'air si pénétré, si vrai!

MOI. — Il faut cependant que vous ayez péché une fois contre les principes de l'art, et qu'il vous soit échappé par mégarde quelques-unes de ces vérités amères qui blessent; car en dépit du rôle misérable, abject, vil, abominable, que vous faites, je crois qu'au fond vous avez l'âme délicate.

LUI. — Moi, point du tout. Que le diable m'emporte si je sais au fond ce que je suis. En général, j'ai l'esprit rond comme une boule, et le caractère franc comme l'osier. Jamais faux, pour peu que j'aie d'intérêt d'être vrai, jamais vrai pour peu que j'aie d'intérêt d'être faux. Je dis les choses comme elles me viennent ; sensées, tant mieux ; impertinentes, on n'y prend pas garde. J'use en plein de mon franc parler. Je n'ai pensé de ma vie, ni avant que de dire, ni en disant, ni après avoir dit; aussi je n'offense personne.

MOI. — Mais cela vous est pourtant arrivé avec les hoùnêtes gens chez qui vous viviez, et qui avaient pour vous tant de bontés.

LUI. — Que voulez- vous? c'est un malheur, un mauvais

moment comme il y en a dans la vie. Point de félicité continue ; j'étais trop bien, cela ne pouvait durer. Nous avons, comme vous savez, la compagnie la plus nombreuse et la mieux choisie. C'est une école d'humanité, le renouvellement de l'antique hospitalité : tous les poètes qui tombent, nous les ramassons ;. nous eûmes Palissot, après sa Zarès *, Bret après le Faux Généreux ^\ tous les musiciens décriés, tous les auteurs qu'on ne lit point, toutes les actrices sifflées, tous les acteurs hués, un tas de pauvres honteux, plats parasites à la tète desquels j'ai l'honneur d'être, brave chef d'une troupe timide. C'est moi qui les exhorte à manger la première fois qu'ils viennent ; c'est moi qui demande à boire pour eux ; ils tiennent si peu de place! Quelques jeunes gens déguenillés qui ne savent où donner de la tète, mais qui ont de la figure; d'autres scélérats qui cajolent le patron et qui l'endorment, afin de glaner après lui sur la patronne. Nous paraissons gais ; mais au fond nous avons tous de l'humeur et grand appétit. Des loups ne sont pas plus afTamés ; des tigres ne sont pas plus cruels. Nous dévorons comme des loups, lorsque la terre a été longtemps couverte de neige ; nous déchirons comme des tigres tout ce qui réussit. Quelquefois les cohues Bertin, Mésenge et Villemorien • se réunissent, c'est alors qu'il se fait un beau bruit dans la ménagerie. Jamais on ne vit tant de bétes tristes, acariâtres, malfaisantes et courroucées. On n'entend que les noms de Biiffon, de Duclos, de Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, de D'Alembert, de Diderot. Et Dieu sait de quelles épithètes ils sont accompagnés. Nul n'aura de l'esprit s'il n'est aussi sot comme nous. C'est là que le plan de la comédie des Philosophes a été conçu ; la scène du colporteur, c'est moi qui l'ai fournie, d'après la Théologie en quenouille *. Vous n'êtes pas épargné là plus qu'un autre.

* Tragédie, 4751. le fermier général Le Gendre de Ville-

t T^ru^kMii^a «.. 7« »»«,.«. nA^A^^.^ morien. Nous n'atonspas de renseigne-

* appelle Montsauge.

■ Voir, ci-dessus, la note 2, p. 35, sur ^ La. Femme docteur^ ou la Théologie

MOI. — Tant mieux! Peut-être me fait-on plus d'honneur que je n'en mérite. Je serais humilié si ceux qui disent du mal de tant d'habiles et honnêtes gens s'avisaient de dire du bien de moi.

LUI. — Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun paye son écot ; après le sacrifice des grands animaux nous immolons les autres.

MOI. — Insulter la science et la vertu pour vivre, voilà du pain bien cher!

LUI. — Je vous l'ai déjà dit, nous sommes sans conséquence ; nous injurions tout le monde et nous n'affligeons personne. Nous avons quelquefois le pesant abbé d'Olivet, le gros abbé Le Blanc, l'hypocrite Batteux ; le gros abbé n'est méchant qu'avant dîner. Son café pris, il se jette dans un fauteuil, les pieds appuyés contre la tablette de la cheminée, et s'endort comme un vieux perroquet sur son bâton. Si le vacarme devient violent, il bâille, étend ses bras, il frotte ses yeux et dit : « Eh bien, qu'est-ce, qu'est-ce? — Il s'agit de savoir si Piron a plus d'esprit que Voltaire. — Entendons-nous , c'est de l'esprit que vous dites? il ne s'agit pas de goût? Car du goût, votre Piron ne s'en doute pas. — Ne s'en doute pas? — Non... » Et puis nous voilà embarqués dans une dissertation sur le goût. Alors le patron fait signe de la main qu'on l'écoute, car c'est surtout de goût qu'il se pique. « Le goût, dit-il... le goût est une chose... » Ma foi, je ne sais quelle chose il disait que c'était, ni lui non plus *.

Nous avons quelquefois l'ami Robbé, il nous régale de ses contes équivoques, des miracles desconvulsionnaires, dont il , a été le témoin oculaire, et de quelques chants de son poème sur un sujet qu'il connaît à fond *. Je hais

en quenouille, comédie du P. Bougeant, Conversations de Gœthe, t. U, Charpen.

est dirigée contre les jansénistes. C'est tier, 4S63.

cette pièce qui a fourni à Palissot l'idée * Voir la note 3, p. 16. Quant aux

de sa comédie les Philosophes. contes de l'ami Robbé, ils ont été impri-

* Gœthe a fait ici une assez longue mes en deux petits Tolumes, et ils ne

note sur le goût. Elle a été traduite par sont pas du tout émiivoques. On n'est

M. Delerot. On la trouTera à la suite des pas plus crûment indécent.

ses vers, mais j'aime à Tentendre réciter, il a Tair d*un énergumène. Tous s'écrient autour de lui : « Voilà ce qu'on appelle un poète!... » Entre nous, cette poésie-là n'est qu'un charivari de toutes sortes de bruits confus, le ramage barbare des habitants de la tour de Babel. Il nous vient aussi un certain niais \ qui a l'air plat et béte, mais qui a de l'esprit comme un .démon et qui est plus malin qu'un vieux singe. C'est une de ces figures qui appellent la plaisanterie et les nasardes, et que Dieu fit pour la correction des gens qui jugent à la mine, et à qui leur miroir aurait dû apprendre qu'il est aussi aisé d'être un homme d'esprit et d'avoir l'air d'un sot, que de cacher un sot sous une physionomie spirituelle. C'est une lâcheté bien commune que celle d'immoler un bon homme à l'amusement des autres; on ne manque jamais de s'adresser à celui-ci. C'est un piège que nous tendons aux nouveaux venus, et je n'en ai presque pas vu un seul qui n'y donnât...

J'étais quelquefois surpris de la justesse des observations de ce fou sur les hommes et sur les caractères, et je le lui témoignai.

LUI. — C'est, me répondit-il, qu'on tire parti de la mauvaise compagnie comme du libertinage; on est dédommagé de la perte de son innocence par oelle de ses préjugés : dans la société des méchants, où le vice se montre à masque levé, on apprend à les connaître ; et puis j'ai un peu lu.

MOI. — Qu'avez-vous lu?

LUI. — J'ai lu et je lis, et relis sans cesse Théophraste, La Bruyère et Molière.

MOI. — Ce sont d'excellents livres.

LUI. — Us sont bien meilleurs qu'on ne pense; mais qui est-ce qui sait les lire?

MOI. — Tout le monde, selon la mesure de son esprit.

LUI. — Presque personne. Pourriez-;Vous me dire ce qu'on y cherche?

* De Saur traduit : Pintrichon.

MOI. — L'amusement et rinstmction.

LUI. — Mais quelle instruction ? car c'est là le point.

MOI. — La connaissance de ses devoirs, Tamour de la vertu, la haine du vice.

LUI. — Moi j'y recueille tout ce qu'il faut faire et tout ce qu'il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis YAvare^ je me dis : Sois avare si tu veux, mais garde-toi de parler comme l'avare. Quand je lis le Tartuffe, je me dis : Sois hypocrite si tu veux, mais ne parle pas comme l'hypocrite. Garde des vices qui te sont utiles ; mais n'en aie ni le ton, ni les apparences qui te rendraient ridicule. Pour te garantir de ce ton^ de ces apparences, il faut les connaître ; or, ces auteurs en ont fait des peintures excellentes. Je suis moi et je reste ce que je suis, mais j'agis et je parle comme il convient. Je ne suis pas de ces gens qui méprisent les moralistes; il y a beaucoup à profiter, surtout avec ceux qui ont mis la morale en action. Le vice ne blesse les hommes que par intervalle ; les caractères du vice les blessent du matin au soir. Peut-être vaudrait-il mieux être un insolent que d'en avoir la physionomie; l'insolent de caractère n'insulte que de temps en temps, l'insolent de physionomie insulte toujours. Au reste, n'allez pas imaginer que je sois le seul lecteur de mon espèce; je n'ai d'autre mérite ici que d'avoir fait, par système, par justesse d'esprit, par une vue raisonnable et vraie, ce que la plupart des autres font par instinct. De là vient que leurs lectures ne les rendent pas meilleurs que moi, mais qu'ils restent ridicules en dépit d'eux; au lieu que je ne le suis que quand je veux, et que je les laisse alors loin derrière moi; car le même art qui m'apprend à me sauver du ridicule en certaines occasions, m'apprend aussi dans d'autres à l'attraper heureusement. Je me rappelle alors tout ce que les autres ont dit, tout ce que j'ai lu, et j'y ajoute tout ce qui sort de mon fonds qui est en ce genre d'une fécondité surprenante.

MOI. — Vous avez bien fait de me révéler ces mystères, sans quoi je vous aurais cru en contradiction

LE NEVEU DE RABfEAU. 65

LUI. — Je n'y suis point, car pour une fois où''il faut éviter le ridicule, heureusement il y en a cent où il faut s'en donner. Il n'y a pas de meilleur rôle auprès des grands que celui de fou. Longtemps il y a eu le fou du roi en titre, en aucun il n'y a eu en titre le sage du roi. Moi, je suis le fou de Bertin et de beaucoup d'autres, le vôtre peut-être dans ce moment, ou peut-être vous le mien : celui qui serait sage n'aurait point de fou ; celui donc qui a un fou n'est pas sage ; s'il n'est pas sage il est fou ; et peut-être, fût-il le roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez-vous que dans un sujet aussi variable que les mœurs, il n'y a rien d'absolument, d'essentiellement, de généralement vrai ou faux ; sinon qu'il faut être ce que l'intérêt veut qu'on soit, bon ou mauvais, sage ou fou, décent ou ridicule, honnête ou vicieux. Si par hasard la vertu avait conduit à la fortune, ou j'aurais été vertueux, ou j'aurais simulé la vertu comme un autre; on m'a voulu ridicule et je me le suis fait ; pour vicieux, nature seule en avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c'est pour parler votre langue, car si nous venions à' nous \ expliquer, il pourrait arriver que vous appelassiez vice 'ce que j'appelle vertu et vertu ce que j'appelle vice.

Nous avons aussi les auteurs de l'Opéra-Comique, leurs acteurs et leurs actrices, et plus souvent leurs entrepreneurs Corbie, Moette, tous gens de ressource et d'un mérite supérieur.

Et j'oubliais les grands critiques de la littérature, T Avant-Coureur, les Petites-Affiches^ l'Année littéraire, tOôservateur littéraire, le Censeur hebdomadaire , toute la clique des feuillistes.

MOI. — L^ Année littéraire! t Observateur littéraire I Gela ne se peut; ils se détestent.

LUI. — Il est vrai ; mais tous les gueux se réconcilient à la gamelle. Ce maudit Observateur littéraire, que le diable l'eût emporté lui et ses feuilles! C'est ce chien de petit prêtre avare*, puant et usurier, qui est la cause de

* L'abbé de La Porte, rédacteur de F Observateur littéraire.

mon désastre. Il parut sur notre horizon hier pour la première fois ; il arriva à l'heure qui nous chasse tous de nos repaires, Theure du dîner. Quand il fait mauvais temps, heureux celui d'entre nous qui a la pièce de vingt-quatre sols dans sa poche pour payer le fiacre! Tel s'est moqué de son confrère qui était arrivé le matin crotté jusqu'à l'échiné, et mouillé jusqu'aux os, qui, le soir, rentre chez lui dans le même état. Il y en eut un, je ne sais plus lequel, qui eut, il y a quelques mois, un démêlé violent avec le Savoyard qui s'est établi à notre porte ; ils étaient en compte courant : le créancier voulait que son débiteur se liquidât, et celui-ci n'était pas en fonds et cependant il ne pouvait monter sans passer par les mains de l'autre.

On sert, on fait les honneurs de la table à l'abbé, on le place au haut bout. J'entre; je l'aperçois. « Comr ment, l'abbé, lui dis-je, vous présidez? Voilà qui est fort bien pour aujourd'hui, mais demain vous descendrez, s'il vous plaît, d'une assiette, après-demain, d'une autre assiette, et ainsi, d'assiette en assiette, soit à droite, soit à gauche, jusqu'à ce que de la place que j'ai occupée une fois avant vous ; Fréron, une fois après moi ; Dorât, une fois après Fréron; Palissot, une fois après Dorât*, vous deveniez stationnaire auprès de moi, pauvre plat bougre comme vous, qui stedo sempre corne un maestoso cazzo frà duoi cogh'ont. »

L'abbé, qui est bon diable, et qui prend tout bien, se mit à rire; mademoiselle, pénétrée de mon observation et de la justesse de ma comparaison, se mit à rire; tous ceux qui siégeaient à droite et à gauche de l'abbé, ou qu'il avait reculés d'un cran, se mirent à rire ; tout le monde rit, excepté monsieur, qui se fâche, et me tient des propos qui n'auraient rien signifié, si nous avions été seuls... « Hameau, vous êtes un impertinent. — Je le sais bien, et c'est à cette condition que vous m'avez reçu. — Un faquin. — Gomme un autre. — Un gueux. —

* Tout ce passage est incompréhensible dans les anciennes éditions.

Est-ce que je serais ici sans cela? — Je vous ferai chasser.— Après dîner je m'en irai de moi-même... — Je vous le conseille. »

On dîna; je n'en perdis pas un coup de dent. Après avoir bien mangé, bu largement, car, après tout, il n'en aurait été ni plus ni moins, messer gaster est un personnage contre lequel je n'ai jamais boudé, je pris mon parti, et je me disposais à m'en aller; j'avais engagé ma parole en présence de tant de monde, qu'il fallait bien la tenir. Je fus un temps considérable à rôder dans l'appartement, cherchant ma canne et mon chapeau où il^ n'étaient pas, et comptant toujours que le patron se répandrait dans un nouveau torrent d'injures, que quelqu'un s'interposerait, et que nous finirions par nous raccommoder à force de nous fâcher. Je tournais, je tournais, car moi je n'avais rien sur le cœur ; mais le patron, lui, plus sombre et plus noir que l'Apollon d'Homère lorsqu'il décoche ses traits sur l'armée des Grecs, son bonnet une fois plus renfoncé que de coutume, se promenait en long et en large, le poing sous le menton. Mademoiselle s'approche de moi : « Mais, mademoiselle, qu'estce qu'il y a donc d'extraordinaire ? Ai-je été difiFérent aujourd'hui de moi-même? — Je veux qu'il sorte. — Je sortirai... Je ne lui ai pas manqué. — Pardonnez-moi; on invite monsieur l'abbé, et... — C'est lui qui s'est manqué à lui-même en invitant l'abbé, en me recevant, et avec moi tant d'autres bélîtres tels que moi... — Allons, mon petit Rameau, il faut demander pardon à monsieur l'abbé. — Je n'ai que faire de son pardon. — Allons, allons, tout cela s'apaisera... » On me prend par la main ; on m'entraîne vers le fauteuil de l'abbé ; j'étends les bras, je contemple l'abbé avec une espèce d'admiration, car qui est-ce qui a jamais demandé pardon à l'abbé ? a L'abbé, lui dis-je, l'abbé, tout ceci est bien ridicule, n'est-il pas vrai? » Et puis je me mets à rire , et Tabbé aussi. Me voilà donc excusé de ce côté-là; mais il fallait aborder l'autre, et ce que j'avais à lui dire était une autre paire de manches. Je ne sais plus trop comment je

tournai mon excuse : « Monsieur, voilà ce fou... — D y a trop longtemps qu'il me fait souffrir ; je ne veux plus en entendre parler. — Il est fâché... — Oui, je suis trèsfâché. — Cela ne lui arrivera plus. — Qu'au premier faquin... »

Je ne sais s'il était dans un de ces jours d'humeur où mademoiselle craint d'en approcher, et n'ose le toucher qu'avec ses mitaines de velours, ou s'il 'entendit mal ce que je disais, ou si je dis mal, ce fut pis qu'auparavant. Que diable! est-ce qu'il ne me connaît pas? est-ce qu*il ne sait pas que je suis comme les enfants, et qu'il y a des circonstances où je laisse tout aller sous moi*? Et puis je crois, Dieu me pardonne, que je n'aurais pas un moment de relâche. On userait un pantin d'acier à tenir la ficelle du matin au soir et du soir au matin. Il faut que je les désennuie, c'est la condition, mais il faut que je m'amuse quelquefois. Au milieu de ces imbroglios il me passa par la tête une pensée funeste, une pensée qui me donna de la morgue, une pensée qui m'inspira de la fierté et de l'insolence ; c'est qu'on ne pouvait se passer de moi, que j'étais un homme essentiel.

MOI. — Oui, je crois que vous leur êtes très utile : mais qu'ils vous le sont encore davantage. Vous ne retrouverez pas, quand vous voudrez, une aussi bonne maison ; mais eux, pour un fou qui leur manque, ils en retrouveront cent.

LUI. — Cent fous comme moil monsieur le philosophe; ils ne sont pas si communs. Oui, des plats fous. On est plus difficile en sottise qu'en talent ou en vertu. Je suis rare dans mon espèce, oui, très rare. A présent qu'ils ne m'ont plus, que font-ils? ils s'ennuient comme des chiens. Je suis un sac inépuisable d'impertinences. J'avais à chaque instant une boutade qui les faisait rire aux larmes : j'étais pour eux les Petites-Maisons entières.

MOI. — Aussi vous aviez la table, le lit, Thabit, veste et culottes, les souliers et la pistole par mois.

* Manque dani les précédentes éditions.

LUI. — Voilà le beau côté, voilà le bénéfice : mais des chapes, vous n'en dites mot. D'abord, s'il était bruit d'une pièce nouvelle, quelque temps qu'il fit, il fallait fureter dans tous les greniers de Paris, jusqu'à ce que j'en eusse trouvé l'auteur; que je me procurasse la lecture de l'ouvrage, et que j'insinuasse adroitement qu'il y avait un rôle qui serait supérieurement rendu par quelqu'un de ma connaissance. « Et par qui, s'il vous plait? — Par qui? belle question I ce sont les grâces, la gentillesse, la finesse. — Vous voulez dire M"* Dangeville? Par hasard, la connaîtriez-vous? — Oui, un peu, mais ce n'est pas elle. — Et qui donc? » Je nommais tout bas. — « Elle! — Oui, elle, » répétai-je, un peu honteux, car j'ai quelquefois de la pudeur, et à ce nom il fallait voir comme la physionomie du poète s'allongeait, et d'autres fois comme on m'éclatait au nez. Cependant, bon gré mal gré qu'il en eût, il fallait que ' j'amenasse mon homme à dîner; et lui qui craignait de s'engager, rechignait, remerciait. Il fallait voir comme j'étais traité quand je ne réussissais pas dans ma négociation : j'étais un butor, un sot, im balourd, je n'étais bon à rien; je ne valais pas le verre d'eau qu'on me donnait à boire. C'était bien pis l'orsqu'on jouait, et qu'il fallait aUer intrépidement au milieu des huées d'un public qui juge bien, quoi qu'on en dise, faire entendre mes claquements de mains isolés , attacher les regards sur moi, quelquefois dérober les sifflets à l'actrice, et ouïr chuchoter à côté de soi : « c'est un des valets déguisés de celui qui couche. Ce maraud-là se tairatril?... » On ignore ce qui peut déterminer à cela ; on croit que c'est ineptie, tandis que c'est un motif qui excuse tout.

MOI. — Jusqu'à l'infraction des lois civiles.

LUI. — A la fin cependant j'étais connu, et l'on disait : « Ohl c'est Rameau... » Ma ressource était de jeter quelques mots ironiques qui sauvassent du ridicule mon applaudissement solitaire qu'on interprétait à contresens. Convenez qu'il faut un puissant intérêt pour braver

ainsi le public assemblé, et que chacune de ces corvées valait mieux qu'un petit écu?

MOI. — Que ne vous faisiez-vous prêter main-forte?

LUI. — Cela m'arrivait aussi, et je glanais un peu làdessus. Avant que de se rendre au lieu du supplice, il fallait se charger la mémoire des endroits brillants où il importait de donner le ton. S*il m'arrivait de les oublier ou de me méprendre, j'en avais le tremblement à mon retour; c'était un vacarme dont vous n'avez pas d'idée. Et puis à ]a maison une meute de chiens à soigner; il est vrai que je m'étais sottement imposé cette tâche; des chats dont j'avais la surintendance. J'étais trop heureux si Micou me favorisait d'un coup de grifiFe qui déchirât ma manchette ou ma main. Criquette est sujette à la colique ; c'est moi qui lui frotte le ventre. Autrefois mademoiselle avait des vapeurs, ce sont aujourd'hui les nerfs « Je ne parle point d'autres indispositions légères dont on ne se gène point devant moi. Pour ceci, passe, je n'ai jamais prétendu contraindre ; j'ai lu je ne sais où, qu'un prince surnommé le Grande restait quelquefois appuyé sur le dossier de la chaise percée de sa maîtresse* . On en use à son aise avec ses familiers, et j'en étais ces jours-là plus que personne. Je suis apôtre de la familiarité et de l'aisance; je les préchais là d'exemple, sans qu'on s'en formalisât; il n'y avait qu'à me laisser. Je vous ai ébauché le patron. Mademoiselle commence à devenir pesante ; il faut entendre les bons contes qu'ils en font*

MOI. — Vous n'êtes pas de ces gens-là?

LUI. — Pourquoi non ?

MOI. — C'est qu'il est au moins indécent de donner du ridicule à ses bienfaiteurs.

LUI. — Mais n'est-ce pas pis encore de s'autoriser de ses bienfaits pour avilir son protégé ?

MOI. — Mais si le protégé n'était pas vil par lui-même, rien ne donnerait au protecteur cette autorité.

* Ce passage manque dans les précédentes éditions.

LUI. — Mais si les personnages n'étaient pas ridicules par eux-mêmes, on n'en ferait pas de bons contes. Et puis est-ce ma faute s'ils s'encanaillent ? Est-ce ma faute, lorsqu'ils sont encanaillés, si on les trahit, si on les bafoue 1 Quand on se résout à vivre avec des gens comme nous et qu'on a le sens commun, il y a je ne sais combien de noirceurs auxquelles il faut s'attendre. Quand on nous prend, ne nous connaît-on pas pour ce que nous sommes, pour des âmes intéressées, viles et perfides ? Si l'on nous connaît, tout est bien. Il y a un pacte tacite qu'on nous fera du bien et que tôt ou tard nous rendrons le mal pour le bien qu'on nous aura fait. Ce pacte ne subsiste-t-il pas entre l'homme et son singe et son perroquet? Le Brun^ jette les hauts cris que Palissot, son convive et son ami, ait fait des couplets contre lui. Palissot a dû faire les couplets, et c'est Le Brun qui a tort. Poinsinet jette les hauts cris que Palissot ait mis sur son compte les couplets qu'il avait faits contre Le Brun. Palissot a dû mettre sur le compte de Poinsinet les couplets qu'il avait faits contre Le Brun, et c'est Poinsinet qui a tort. Le petit abbé Rey jette les hauts cris de ce que son ami Palissot lui a soufffé sa maîtresse auprès de laquelle il l'avait introduit : c'est qu'il ne fallait point introduire un Palissot chez sa maîtresse ou se résoudre à la perdre; Palissot a fait son devoir, et c'est l'abbé Rey qui a tort. Le libraire David jette les hauts cris de ce que son associé Palissot a couché ou voulu coucher avec sa femme; la femme du libraire David jette les hauts cris de ce que Palissot a laissé croire à qui l'a voulu qu'il avait couché avec elle ; que Palissot ait couché ou non avec la femme du libraire David, ce qui est difficile à décider, car la femme a dû nier ce qui était et Palissot a pu laisser croire ce qui n'était pas • ; quoi qu'il en soit, Palissot a fait son rôle et c'est David et sa femme qui ont tort. Qu'Helvétius jette les hauts

* Le rédacteur de Ui Renommée litté- libraire />*** jette les hauts cris de ce raire. que son associé B*** laisse croire ce qui

* Tout ce passage n'existe pas dans n'était pas t et continue, les anciennes éditions, firièi'e met : Xe

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