‹ uvres choisies de DoratChapitre 103 sur 142 · LE CONQUERANT ET LE PASTEUR · texte numérisé non relu

LE CONQUERANT ET LE PASTEUR

u'il est dans une erreur profonde,

Le mortel jeté hors de soi, Qui, précédé par le deuil et l'effroi,

Se plaît à ravager le monde !

Cent trônes à ce prix ne me tenteroient pas. Des cyprès éternels ombragent sa victoire;

Et le fantôme de sa gloire Traîne après lui les horreurs du trépas.

Son ame aride est insensible A l'amitié si douce en ses épanchements ;

Et s'il a quelques jours brillants ,

Il n'en a point un seul paisible.

Eh ! peut-il être une beauté

Qui lui permette une caresse?

Il met l'amour en fuite, il glace la tendresse,

Et fait frémir la volupté.

Le malheureux ! combien je lui préfère

L'homme borné dans ses désirs,

L'homme champêtre et solitaire, Dans un cœur sans remords puisant de vrais plaisirs !

FABLES. 35g

Sa bergère naïve et tous les jours plus belle

L'égale aux dieux dans ses embrassements : Jaloux de préparer ses simples ornements > D'une main pure il va cueillir pour elle Les premières fleurs du printemps :

Il vit heureux et meurt fidèle.... - Mais je m'égare en traçant ces tableaux; Oublions un instant le charme que j'y trouve. Ce que je dis, il faut que je le prouve, Et je reviens à mon héros.

Le chef d'une nombreuse armée Traversoit avec ses soldats Une plaine au loin parfumée Et de fleurs et de fruits renversés sous leurs pas. Alors le dieu de la lumière Armoit son front de traits plus éclatants; Ses feux que réfléchit l'acier du cimeterre, L'or des habits , des panaches flottants , Sembloient multiplier les soleils sur la terre, Faisoient étinceler les champs, Et s'y mêloient à des flots de poussière. Au milieu de ces tourbillons , Le triste conquérant s'avance , Accablé de soucis profonds , Et recueilli dans un morne silence.

L'ambition, la haine, la vengeance Fermentent dans ce cœur flétri , Toujours blessé, jamais guéri r

36o FABLES.

Il s'abreuve de sang , et sa soif recommence. Entouré de trésors, que son œil ne voit pas, Tandis qu'il rouloit dans sa tête De grands desseins, des projets de conquête, Et d'illustres assassinats, Il aperçoit au pied d'un hêtre Dont une onde courante entretient la fraîcheur, Nonchalamment assis un tranquille pasteur, Animant sous ses doigts une flûte champêtre, Et peignant sur son front le calme de son cœur.

A ce tableau, l'ambitieux soupire :

Dans le fond de son ame il sent un vide affreux; Et le ciel, dont la voix daigne en secret l'instruire, Punit l'infortuné par l'aspect d'un heureux. Viens, lui dit-il, ose me suivre.

Pourquoi languir dans un honteux repos ? C'est pour la gloire qu'il faut vivre.

Les lauriers avec moi sont le prix des travaux.

Moi, répond-il, moi, quitter ces troupeaux, Et ces champs paternels, et l'air que je respire ! Vois-tu ces prés , ces bois et ces ruisseaux ? Regarde ce ciel pur, entends ce doux zéphire, Tempérant les étés sous nos sombres berceaux :

Voilà mes biens, ils doivent me suffire; Et ce toit où je dors au murmure des eaux,

Couvert de chaume, est plus que ton empire. Avec ma flûte et ma Chloé, Jamais l'ennui ne m'y tourmente.

FABLES. 36i

J'y fais l'amour ou je le chante;

Et voilà le jour employé.

Puis, reprenant son flageolet rustique, Il poursuit l'air qu'il avoit commencé;

Et le conquérant plus sensé , L'œil ténébreux, le front mélancolique, Disoit, en s'éloignant : Le songe est éclipsé.

Je n'aurai donc passé ma vie

A conquérir, à ravager,

Que pour venir porter envie

Au sort paisible d'un berger !

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