‹ uvres choisies de DoratChapitre 104 sur 142 · DIVERSES · texte numérisé non relu

DIVERSES

V^i'est trop ! haïsse qui voudra:

Pour moi j'en ai ma suffisance.

Vous tous, cerbères de la France,

Aboyez tant qu'il vous plaira,

Et mordez-vous à toute outrance :

Cette poétique licence

Jamais jusqu'à moi ne viendra;

Et la lice se fermera

Avant que j'entre en concurrence.

Pauvres Muses, que je vous plains !

Les teintes sombres de la haine

Ont noirci votre eau d'Hippocrène,

L'aconit croît dans vos jardins :

Votre art n'a plus rien qui me tente,

J'aime mieux un cultivateur

Qui, près de sa fille innocente, Suit de ses bœufs la marche lente, Et me nourrit par son labeur, Que cette engeance infortunée De sots, par d'autres enhardis, Qui rimaillent dans leur taudis, Et meurent, l'ame gangrenée De fiel, de misère et d'ennuis, En maudissant leur destinée.

Passons vite... Ciel ! que j'en veux A ma janséniste de tante !

Emporté par mes premiers vœux , Je méditois un vol heureux Vers une gloire plus brillante.

Loin de me voir ensorcelé Par un talent toujours funeste, Que n'ai-je encor la soubre veste, Et le coursier gris-pommelé !

Héros que Vénus favorise, Et dont elle aime la valeur, Parmi vous régnent la franchise, La loyauté, la bonne humeur.

L'amitié, l'amour et l'honneur, Du corps, je crois, sont la devise.

Ma vieille tante s'en moqua; Ces noms lui causoient la migraine :

Elle eût donné, sans nulle peine, Toute la gloire de Turenne,

Pour un grain de café-moka.

Après mainte et mainte neuvaine, De par Quesnel on me damna, Comme Escobar et Molina ; Et, qui pis est, on m'ennuya.

Je me dépitois dans ma chaîne ; Je n'y tins point... Avec regrets Je quittai l'école guerrière.

Adieu mes belliqueux projets !

Adieu la palme militaire, Et mes combats et mes succès !

Force invisible ! 6 Providence !

Quels sont tes décrets absolus ? Peut-être, sans Jansénius, J'eusse été maréchal de France.

Tous mes beaux rêves disparus , L'ame vide et désoccupée, Je reportois un œil confus Sur toute ma gloire échappée.

Mes vœux flottoient irrésolus.

L'Amour, sous les traits de Glycère, Cherchoit en vain à m'enrôler Dans la milice de sa mère ; Je voulois une autre chimère , Qui mieux que lui sût consoler.

Des camps transfuge involontaire, L'honneur encor me rappeloit ; Le myrte ne me flattoit guère ,

C'est un laurier qu'il me falloit.

Tout-à-coup, sous un ciel perfide.

D'où jaillissent mille rayons, Je vois resplendir les beaux noms Et de Sophocle et d'Euripide.

Gravés par le burin d'un dieu, Dans un cadre qui s'illumine, Je vois briller en traits de feu Ceux de Corneille et de Racine.

La tranquille immortalité, Au-dessus de ces noms célèbres, Planoit avec sérénité, Et versant des flots de clarté, Chassoit les augustes ténèbres Qui couvrent la postérité.

Tout poète est visionnaire, Et surtout s'il n'a que vingt ans ; Age heureux des songes riants !

Ah ! c'est toujours à nos dépens Que la sagesse nous éclaire.

Les jours d'été sont trop ardents :

Mon œil délicat leur préfère Les douces vapeurs du printemps.

Entouré de tous les prestiges Eclos d'un esprit enflammé, Je ressens les premiers vertiges :

D'un poignard mon bras est armé; Ma tête enfante des prodiges,

Et voilà mon cœur allumé.

Dans mon cabinet solitaire, Je soupire en sons cadencés; J'évoque des mânes glacés, Et je leur donne un caractère.

J'habille un spectre de lambeaux; Il perce une longue enfilade De voûtes sombres , de flambeaux , Et vient tout exprès des tombeaux , Pour débiter une tirade, Et faire peur à mon héros.

J'ordonne : un ouragan s'élève , Les vents font bouillonner les eaux, L'éclair part, le nuage crève, L'abîme engloutit les vaisseaux.

Hélas ! rien n'échappe à l'orage , Si ce n'est un prince charmant, Qui, plein d'amour et de courage, Traverse l'humide élément, Et tout transi, vient à la nage, Pour réchauffer mon dénoûment.

On affiche le phénomène, Et c'est alors que par degrés Au vrai la raison me ramène , Et parle à mes sens égarés.

A mes yeux, que la foudre éclaire, Déjà se couvre d'un brouillard Cette éblouissante atmosphère,

37o MA PHILOSOPHIE.

Ce pur océan de lumière, D'où les maîtres fameux de l'art Lancent leurs rayons sur la terre.

Au lieu de jardins couronnés Par des palmes fcouj ours fleuries, Je vois des bords abandonnés , Où mille serpents déchaînés Sifflent à travers des orties; Je vois des guirlandes flétries , Quelques lauriers infortunés, Que se disputent des Furies, Et de leur souffle empoisonnés.

Frappé de cette horrible image, Battu des flots, triste et rêveur, J'errois seul le long du rivage.

Soudain, s'échappant d'un nuage, Une Muse, au ton séducteur, Se présente sur mon passage.

« Fuis! me dit-elle : pour jamais « Quitte les hauteurs du Parnasse ; « Mais prends la clef de ces bosquets « Que je fis planter pour Horace. »

Je crus la Muse , et m'enfonçai Sous ces mystérieux ombrages , Où l'on revoit encor tracé Le nom des plus aimables sages.

Cherchant dans ce paisible lieu La route la plus détournée,

Sous les regards même du dieu, Je ramassois, de son aveu, Quelque fleurette abandonnée Ou par Chapelle, ou par Chaulieu.

Se mêlant aux jeunes Naïades, Des Faunes près de moi sautoient.

Soupirois-je pour des Dryades?

Tous les arbres m'en présentoient.

Rien ne troubloit mes chansonnettes Que le bruit lointain des échos, Les cascades de cent ruisseaux Qui murmuroient dans ces retraites, Et le chant des doctes fauvettes, Les sirènes de ces berceaux.

Ce calme, hélas ! ne dura guères.

Jaloux de ma sécurité , Bientôt on vint de tout côté Flétrir les roses éphémères Dont je couronnois la beauté.

Au lieu des Nymphes bocagères, Compagnes de ma liberté, Je vis mon asile infesté Par les bacchantes littéraires.

Flûtes, pipeaux et panetières Pendoient au myrte déserté, Témoin de ma félicité, De mes offrandes solitaires En l'honneur de la volupté ,

Et de ces folâtres mystères Du dieu charmant que j'ai chanté.

Gonflé d'un poison qui le mine, L'un , dans son courroux enfantin , De son mieux parfois me lutine, Et va de son dard clandestin Me picotant à la sourdine.

J'en réchappe... Dieu soit béni !

Cet avorton de la satire Hait toujours, ne peut jamais nuire:

Le malheureux est trop puni !

Dans la carrière polémique, L'autre élancé du premier bond , Vient se ruer en furibond Contre mon œuvre didactique.

Brûlé d'une bile caustique Et d'une fièvre archi-critique , Cet Attila ravage tout; Mais c'est en l'honneur du bon goût Qu'à ce joli genre il s'applique.

Dans ses jugements vrais ou faux, Il sabre, mutile, estropié, Prend, pour fureter les défauts, Un verre qui les multiplie; Le bien , il le tait à propos , Ou très-volontiers il l'oublie.

Une lettre mise a l'envers Fournit un prétexte à sa glose ;

Et ce monsieur que j'indispose , Ferraillant à tort à travers , Me dit des injures en prose, Parce qu'il en veut à mes vers.

Moins sensible, on devient plus sage. . Las d'être ainsi persécuté , Je me sauvai par la gaîté, Et je repris tout mon courage.

Plus ces messieurs montroient de rage, Moins je paroissois agité.

Dans les frivolités d'usage J'égarai mes vœux étourdis:

Je fus amoureux et volage, On me trompa, je le rendis.

De mes critiques aguerris, Dont je ne sentois plus l'outrage, Je me vengeai sur les maris, Et je les sifflai davantage Qu'on ne siffle les beaux-esprits Quand ils ont fait quelque naufrage.

Des amateurs les plus huppés Je bravai les ligues secrètes, Et la justice des toilettes, Et l'anathème des soupes.

Boudant mon siècle et mon génie, Au hasard promenant ma foi , Je fis sonner autour de moi Tous les grelots de la Folie.

Ma Muse alloit à travers champs , Cueillant d'une main libertine La rose aussi-bien que l'épine, Et se piquoit de temps en temps.

Je fis des drames lamentables, Des vers malins , des madrigaux , Et des épîtres fort coupables, Où j'otois le masque à des sots Assurément très-respectables.

Nouvelles amours , vers nouveaux :

De mes jours c'étoit le système, Et j'avois un plaisir extrême A me moquer.de mes travaux.

Qu'il est insensé, qu'il est dupe, Celui qu'attriste son talent!

Tant qu'il amuse , il est charmant :

Il perd son prix dès qu'il occupe.

Quels attraits a donc ce vain bruit Que l'on appelle renommée ?

Ah ! trop souvent cette fumée Etouffe ceux qu'elle séduit.

Comment se peut-il qu'on se livre A l'espoir lointain et confus De ressusciter dans un livre, Et de ne commencer à vivre, Que du moment qu'on ne vit plus ?

Un citoyen époux et père Disoit un jour avec regret :

Jusqu'à présent je n'ai rien fait, Et j'avance dans ma carrière ; Mon siècle à peine me connoît.

Tu n'as rien fait ? lui dit un sage , Qui ne l'étoit point à demi :

Quoi ! n'as-tu point dans son naufrage Aidé quelquefois ton ami, Et cultivé ton héritage?

N'as-tu point joui de tes sens, Du témoignage de ton ame, Vu le sourire de ta femme, Et le bonheur de tes enfants?

Eh ! vis , savoure l'existence ; Sois bon, sensible, généreux; Apprends surtout l'art d'être heureux ; Voilà de l'homme la science, Tu n'as rien à faire de mieux.

En effet, écrivains fameux, A quoi bon ces fruits de vos veilles , Toutes ces pompeuses merveilles Que vous léguez à nos neveux ?

Eh ! mes amis , eh î la comète Prédite par le grand Newton, Qui, dans quatre siècles, dit-on, A voisinant notre planète, Doit balayer ce tourbillon Illuminé par Epictète, Socrate et le divin Platon,

Qu'en pensez-vous ? un tel désastre Ne peut encor vous étonner, Et vous bravez ce vilain astre Qui viendra tout exterminer !

A peine de sa chevelure Il frôlera cet univers; Adieu le soleil et les mers, Adieu Tordre de la nature !

Hélas ! dans son cours orageux Il brûlera les deux tropiques, Cette voûte immense des cieux, La terre fumante sous eux , Et les drames tragi-comiques...

Dans ce funèbre événement, Voilà votre gloire absorbée; Et je vois en un seul moment Votre immortalité flambée, Aussi-bien que le firmament.

Trois ou quatre siècles de vie Parmi des descendants jaloux, C'est une belle minutie Pour des écrivains tels que vous , Les flambeaux de votre patrie !

Grands hommes, croyez-moi, brisez Et vos pinceaux et vos palettes; Sages, orateurs et poètes, Demeurez tous les bras croisés... Et narguez ainsi les comètes.

« Quel profane ! tout est perdu !

« Vont à l'envi crier nos maîtres.

« Eh quoi! dans l'échelle des êtres

« On souffre un tel individu ï »

Ma confusion est extrême :

Mais, j'en conviens naïvement,

Rebelle à leur pouvoir suprême,

Et frivol'e profondément,

J'ai mérité cet anathème.

Car enfin , tout bien calculé ,

Est-il démontré que je pense ?

Ai-je, économiste zélé,

Et rustique avec importance,

D'écrits solides sur le blé

Alimenté toute la France ?

Le vent , de Montmartre à Pantin ,

Grâce à mon art scientifique,

Fait-il tourner un seul moulin

Qui soit sorti de ma fabrique ?

Qu'est-ce qu'on m'a vu concevoir

Pour les progrès de la culture ?

Ai-je inventé quelque semoir?

Et qu' ai-je dit sur la mouture?

Malgré ce silence insultant,

Je révère les agronomes;

Ils écrivent très-doctement :

Mais j'aime mieux, j'en fais serment,

Etre exilé parmi les gnomes,

Que de jamais en faire autant.

Ai-je, plein d'une noble audace,

Commenté le texte des lois,

Et donné des leçons aux rois,

Qui n'aiment pas qu'on leur en fasse ?

J'interdis à mon Apollon

Le dédale diplomatique :

Je laisse le corps politique

Vaciller dans son tourbillon ;

Et je le trouve trop étique,

Pour espérer sa guérison.

Je ne connois point cette emphase

Qui met les têtes à l'envers ,

L'art d'enfermer dans une phrase

La morale de l'univers.

Dans ses folles métamorphoses ,

Mon esprit, toujours au-dehors,

Ne sait point saisir les rapports ,

L'ensemble harmonique des choses,

Et leurs invisibles accords :

Mais je sais rire en récompense ,

Et même rire à mes dépens.

Tous les matins, dans le silence,

Je vais brûler un grain d'encens

Sur l'autel de la tolérance :

Je persifle avec assurance

Ces égoïstes sourcilleux

Qui ne permettent pas qu'on pense,

MA PHILOSOPHIE. 37g

A moins qu'on ne pense comme eux.

Trop fier pour descendre à l'intrigue , Je fuis les sentiers tortueux :

La palme qu'emporte la brigue Cesse d'en être une à mes yeux.

L'ombre du crédit m'importune.

Loin de courtiser la faveur, Si je veux rencontrer un cœur, Je le cherche dans l'infortune.

Je ne me laisse point charmer A l'éclat d'un luxe stérile; Plus mon ami peut m'être utile, Moins j'ai de plaisir à l'aimer. J'honore les rangs et les titres, Mais sans jamais m'en étayer :

Au coin de mon humble foyer, Mes sentiments sont mes arbitres , Et je m'appartiens tout entier.

Ma gauloise philosophie Borne là ses modestes vœux ; Et dans mon délire joyeux, Je tiens à ma superficie, Pourvu qu'elle cache un heureux.

Quant à cette vertu secrète, A ce mécanisme caché Qui fait rouler notre planète, Je n'en sais rien , la chose est nette , Et n'en suis point du tout fâché.

38o MA PHILOSOPHIE.

Ma raison, qui de soi dispose Sans tous ces calculs imparfaits, Sur l'ordre établi se repose, Et je profite des effets, Sans trop analyser la cause.

Penseurs célèbres , pauvres gens r Qui sur le système du monde Balbutiez vos arguments, Et dont l'ignorance profonde , Depuis plus de quatre mille ans, Des mêmes rébus nous inonde, Sous mille titres différents, Vous m'amusez bien, je vous jure; Et j'aime votre sérieux, Lorsque, rêvant à l'aventure, Chacun de vous , à qui mieux mieux , Croit deviner la contexture De ce globe mystérieux , De cet édifice pompeux, De ce grand corps de la nature, Dont le moteur est dans les cieux.

Cette ame partout répandue, L'un dans le feu croit la trouver; L'autre soutient et croit prouver Que c'est l'eau qui la distribue.

Cet autre bavard éternel Adopte l'air qui l'environne , Pour le mobile universel,

Et s'en nourrit, quand il raisonne.

Celui-ci se bat pour le plein; Celui-là se perd dans le vide.

Au grand tout, chef-d'œuvre divin, L'un veut que le hasard préside; L'autre y soupçonne du dessein.

Tantôt la matière engourdie Est brute, oisive et sans ressort; Et tantôt, pleine d'énergie, L'univers lui doit son accord.

Eh ! de cet embarras extrême Qui vous empêche de sortir?

Adorez un Etre suprême, Sans chercher à le définir.

Qu'il soit de tout cause première ; Qu'il anime les éléments , Sème dans les airs transparents Les globules de la lumière, Et nous la jette par torrents; Qu'il ait une puissance entière Sur la mort , la vie et le temps :

Dès-lors, raisonneurs inutiles, Si par lui tout est dirigé, Reposez-vous , dormez tranquilles :

Voilà votre globe arrangé.

Ce pur flambeau, cet œil du monde, Etincelant au haut des cieux, Seroit-il donc l'effet heureux

D'une matière vagabonde ?

Est-ce elle qui règle le cours De ces milliers d'astres nocturnes, Qui, dans leurs phases taciturnes, Réparent l'absence des jours?

Est-ce elle qui donne à la terre Son majestueux appareil, Et cette marche circulaire, Présentant sa mobile sphère A tous les aspects du soleil ?

Autour de cette active masse, Quelle main répandit les mers, Et fit dans un fluide espace Ondoyer ce voile des airs Qui la balance et qui l'embrasse ?

Sont-ce des atomes errants, Qui de la plus foible semence Ont élevé ce chêne immense , Vainqueur de la foudre et des ans ?

Eh quoi! sophistes désolants, Un concours sans intelligence Fait bruire l'haleine des vents, Allume l'âtre des volcans, Sur nos têtes fixe et condense Ces eaux, ces nuages brillants, Dépositaires bienfaisants Et des promesses du printemps, Et des trésors que l'abondance

Verse en automne sur nos champs?

Eh bien, soit : ces objets peut-être Ne parlent point à votre cœur :

Mais l'homme seul a dans son être Ce qui décèle son Auteur.

Ce souffle éthéré qui m'anime, Cette soif d'immortalité, Cette inquiétude sublime, Qui des profondeurs d'un abîme Me pousse vers la vérité ; Ces intervalles de lumière Et ce rayon intercepté Qui cherche à percer la barrière Où le corps le tient arrêté; Les arts étalant tous leurs charmes Pour le mortel industrieux;

Le plaisir si délicieux

Qu'il trouve à répandre des larmes ;

L'effroi dont il se sent presser,

Quand sous la vieillesse il succombe

Et qu'il est prêt à s'enfoncer

Dans les ténèbres de la tombe ;

Du hasard sont-ce les effets ?

Ne connoît-on point à ces traits

Le sceau d'une cause éternelle ?

Toi, dont l'ame est encor rebelle,

Dont les yeux sont encor distraits,

Cherche cet auguste modèle

Dans les grands hommes qu'il a faits.

Henri fut un de ses bienfaits ; Il s'étoit peint dans Marc-Aurèle.

Plus que l'espace illimité Où sa main sema la clarté Et l'étincelle de la vie.

Plus que la céleste harmonie, C'est la vertu, c'est le génie Qui prouvent la Divinité.

Tu la crois , et mens à toi-même.

L'orgueil enfanta ton système, Et t'en cache l'absurdité.

Martyr d'une folle chimère, Tu cherches le bruit et l'éclat; C'est ton esprit qui se débat, Quand ta conscience t'éclaire.

Ta raison est ton châtiment. Va, s'il est un sincère athée, Il ignore ce mouvement, Ces combats d'une ame agitée ; Il se laisse aller mollement Au courant des choses humaines, Et n'est touché que foiblement Par les plaisirs ou par les peines.

Par quel délire inconséquent Voudroit-il régenter des ombres, Qui sur un globe extravagant, A travers quelques lueurs sombres,

Viendroient apparoître un moment?

Dans ses rêves mélancoliques

Il se complaît à végéter,

Et ne va point les débiter

Du ton de certains empiriques,

Jaloux de se faire écouter

Par tous ces petits fanatiques

Qu'on nous enjoint de respecter.

Il voit avec indifférence,

Et l'audace de notre esprit,

Et les terreurs de l'ignorance,

Et tout l'orgueil de la science,

Et les vertus que l'on punit ,

Et les crimes qu'on récompense.

Il supporte nonchalamment

L'existence qu'il apprécie;

Et las d'une vaine féerie

Dont la jeunesse évanouie

Emporte tout l'enchantement,

Il se sauve dans le néant,

Sans un seul regret vers la vie,

Qu'il abandonne en sommeillant.

Mais que fais -tu, Muse perfide, Muse rebelle à mes leçons ?

Arrête à la voix de ton guide ; Crains le souffle des aquilons.

Laisse, laisse l'aigle intrépide S'élancer au sommet des monts,

Et rase, hirondelle timide, L'étang qui dort dans nos vallons.

Malgré le zèle qui t'inspire, Tes efforts sont foibles et vains :

Satisfaits d'aimer les humains, N'aspirons point à les instruire.

Déiste , athée , ou bon chrétien , Je chéris toujours mon semblable, Et je ne vois de vrai païen Qu'un mortel qui n'est point aimable.

Revenez vite, revenez, Amour, séduction , folie !

Les liens dont vous m'enchaînez Font tout le charme de ma vie.

Vous que j'adore, êtres charmants, Dont l'image seule intéresse, Qui jouez avec le printemps, Réchauffez l'automne des ans, Et ressuscitez la vieillesse ; Disposez de mes sens troublés, Belles Circés , tendres sirènes !

Ah ! commandez en souveraines , Et trompez-moi, si vous voulez.

Vous savez changer en délices Les peines dont nous soupirons :

Malheur aux trop prudents Ulysses Qui ferment l'oreille à vos sons !

Parez de fleurs mes avirons,

Et qu'au sein des plaines profondes , Bercé par vos illusions, Mon vaisseau glisse sur les ondes, Au bruit flatteur de vos chansons !

D'une rêverie inquiète Ne suivons point l'égarement.

Dans l'avenir dès qu'on se jette, On fait un larcin au présent.

Songeons, lorsque le jour commence, A l'embellir jusqu'à la fin :

Gardons toujours une espérance Pour l'opposer au noir chagrin, Pour les revers un front serein , Pour l'instant une jouissance, Un désir pour le lendemain.

Mais , quoi ! déjà la nuit s'avance :

Tenant les Grâces par la main , Le bon Cornus vient en cadence Couronner l'autel du festin.

Amis, dans ces riants mystères, Ne voyons le sombre avenir Qu'à travers les cristaux des verres, Les étincelles des lumières, Et les feux légers du plaisir.

L'interprète de la nature , Des atomes docte inventeur, Raisonna, dit-on, son bonheur:

Sa volupté seroit plus pure,

S'il n'eût consulté que son cœur.

Affranchis de toute imposture, A l'instinct laissons-nous mener; Soyons heureux sans raisonner :

C'est aller plus loin qu'Épicure.

Xi si strate expiroit, et le peuple d'Athènes Du royaume agité par divers intérêts A son fils Hipparchus abandonnoit les rênes, Quoiqu'à peine il comptât quatre lustres complets. Il étoit bienfaisant, il aimoit la justice. Son cœur formoit déjà mille utiles projets : Mais l'art de gouverner veut un long exercice. Il falloit subvenir aux besoins du moment, Des méchants en crédit anéantir les trames ; Sans aigrir les esprits réformer brusquement;

(*) Cette pièce fut publiée à l'époque de l'avènement de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Dorât y veut flatter M. de Maurepas, sous le nom d'Anacréon,

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