ANACRÉON CITOYEN
Des ministres des dieux concilier les âmes ;
Faire espérer le peuple, avoir pour soi les femmes,
Dont l'avis influoit dans son gouvernement;
Il falloit débrouiller le chaos des affaires ,
Des vautours de l'état rogner un peu les serres,
Discerner les cœurs vrais des cœurs intéressés,
Chercher et recueillir dans un dédale immense
Les germes de bonheur qu'on avoit dispersés.
Ces travaux ont souvent effrayé la prudence,
Et les plus clairvoyants y sont embarrassés.
En ces jours orageux, on parloit dans la Grèce D'un philosophe aimable, oublié par le temps. Téos avec orgueil célébroit ses talents, Son luth harmonieux, présent de la mollesse, Son paisible abandon, et ses goûts nonchalants, Et ses riants écrits , dictés par la sagesse. Cet ami d'Apollon, loin des cirques vantés, De leurs plaisirs si faux, de leurs pompes si vaines, Assis dans ses bosquets, auprès de ses fontaines, Cultivoit les vertus au sein des voluptés, Et laissoit la fortune aux intrigants d'Athènes.
Voilà, dit Hipparchus, le conseil que je veux. Je ne souffrirai point , quoi que ma cour me dise , Qu'un méchant me corrompe, ou qu'un pédant m'instruise. Je désire un mentor qu'environnent les jeux, Qui, malgré sa science, ait l'esprit d'être heureux, Et par un doux chemin au bonheur me conduise. Partez, obéissez, cherchez Anacréon.
On a de trop d'ennuis fatigué mon enfance;
Je veux qu'avec adresse égayant la leçon,
Et cette gravité qui suit l'expérience ,
Un sage, en raisonnant, fasse aimer la raison.
Des galères déjà sur les flots sont lancées. Hipparchus a remis des lettres de sa main. Au chantre de Téos elles sont adressées ; Il l'invite en ami, bien plus qu'en souverain. On aborde, on s'empresse, on le découvre enfin, Couché tranquillement à l'ombre d'une treille, Laissant tomber des fleurs de sa débile main, Le front enluminé d'une couleur vermeille, Peignant un cœur joyeux dans un sommeil serein. Lycoris soutenoit sa tête chancelante, L'ornoit de myrtes verts, la posoit dans son sein, Déroboit un baiser sur sa bouche riante, Et sembloit en secret s'applaudir du larcin. Les zéphyrs qu'enchaînoient ces rives fortunées, Agitaient ses cheveux blanchis par les années ; Près de lui s'exhaloient les parfums les plus doux ; Les oiseaux de ses bois suspendoient leur ramage, De sa félicité tout retraçoit l'image, Et le plus heureux prince en eût été jaloux.
Il s'éveille, on accourt, il lit... Est-ce un mensonge? D'où me vient cet écrit ? quel est cet appareil ? Dit-il. Sous ces berceaux je me livre au sommeil, J'y retrouve un plaisir dans la douceur d'un songe, Et la faveur d'un roi m'attendoit au réveil !
CITOYEN. 39i
Il élude, il refuse : il relit et balance... Lycoris le regarde; il cède à Lycoris.
Mandé par une cour, retenu par les ris, Les ris sont toujours près d'avoir la préférence. Puis soudain il se dit : Ne vit-on que pour soi ? Hipparchus est aimable; Hipparchus m'intéresse. Monarque et citoyen, il est sacré pour moi. Allons, il faut le voir; l'humanité m'en presse; Il faut, mettant ma gloire à lui prouver ma foi, Par ce brillant exil honorer ma vieillesse, Et faire mille heureux, en conseillant un roi. Dans ces réflexions quelque temps immobile, Il se décide et part : Lycoris dans ses bras Le retient, l'attendrit, et ne le fléchit pas. Les reproches sont vains et la plainte est stérile. Mais, cachant la douleur qui le suivra toujours, Il tourne encor les yeux vers ce charmant asile, Solitaire témoin de ses longues amours; Le calme est sur son front, son cœur n'est pas tranquil 1 e, Et risquant à regret un reste de beaux jours, Il s'arrache au bonheur, dans l'espoir d'être utile. Le vaisseau qui le porte est couronné de fleurs. Respectant le destin d'une tête chérie, Les flots, à peine émus par les vents protecteurs, S'ouvrent facilement sous la main des rameurs : Sous un autre Arion la mer est aplanie. D'Athènes, qui l'attend, il va combler les vœux. Vers lui le peuple vole , Hipparchus le devance.
39i ANACRÉON
Venez, dit-il, venez, sage voluptueux,
Mon guide, mon appui, ma plus chère espérance;
Liguons-nous pour le bien , et gouvernons tous deux.
Anacréon surpris entre ses bras s'élance; Mais enfin ce Nestor du Pinde et de Paphos, Revenu de son trouble après un long silence, Sourit à son élève, et lui parle en ces mots :
Prince, jusqu'à présent, j'ai, ne vous en déplaise, Vécu dans mes jardins, bien plus que dans les cours. J'aime beaucoup les lieux où l'on pense à son aise, Où l'on trompe l'envie en cachant ses amours; Car je conserve encor les erreurs du bel âge : J'ai de l'aveugle dieu retenu le bandeau ; Le cœur ne vieillit point ainsi que le visage, Et des illusions l'essaim jeune et volage Me suit sur le penchant qui m'entraîne au tombeau.
Du trône et de ses lois j'ai peu d'intelligence; Mais je suis sans parti, sans intérêt, sans fard : Le zèle près de vous tient lieu de connoissance, Et j'aime un jeune roi qui consulte un vieillard. Causons : l'art de régner, qui paroît si terrible, N'est que l'art, selon moi, d'être juste et sensible. Un monarque est un père , ou veut le devenir. Prompt à récompenser, il est lent à punir; Et ne pouvant tout voir, tout juger par lui-même, Contraint de partager le poids du diadème, Une de ses vertus est de savoir choisir... C'est celle de votre âge, et je vous la conseille.
Promettez-moi de fuir ces mortels caressants
Qui des molles vapeurs d'un délicat encens
Offusquent par degrés la vertu qui sommeille ;
Si la vôtre s'endort... le peuple a cent tyrans.
Cher prince, aimez le peuple; allégez sa misère.
Un sage veut le bien , les rois doivent le faire.
Fêtez les citoyens plus que les courtisans.
Téos vous le dira, je ne suis point sévère :
Mais je ne voudrois pas qu'on flétrît des penchants
Qui promettent en vous du bonheur à la terre.
À de tranquilles soins consacrez vos beaux jours.
Evitez, s'il se peut, les horreurs de la guerre.
Injuste ou légitime, on en souffre toujours :
C'est un art meurtrier, il ne pourra vous plaire;
Mars est un dieu cruel qui fait peur aux amours.
J'aime bien mieux les jeux des doctes immortelles.
Environnez leurs fronts des palmes de la paix;
Secondez leurs travaux , protégez leurs succès ;
Et l'austère avenir, prononçant après elles ,
Vous ceindra d'un laurier qui ne mourra jamais.
Nous autres chansonniers, que parfois on dédaigne ,
Nous avons notre prix , vainement disputé.
Brillants avant-coureurs de l'immortalité ,
Il faut qu'on nous chérisse, ou du moins qu'on nous craigne ;
Et l'écho de nos voix, quand nous parlons d'un règne,
Répond et retentit dans la postérité.
Ouvrez donc aux neuf sœurs des abris tutélaires ,
Encouragez leur zèle à des progrès nouveaux,
Et croyez qu'en dépit de vos nobles chimères , On n'a point de plaisir à régner sur des sots. Sur un front de vingt ans illustrez la couronne , Puisez dans votre cœur les maximes du trône; La triste expérience endurcit trop souvent. L'instinct seul des vertus conduit mieux la jeunesse Que des préceptes vains, emportés par le vent, La sensibilité fait plus que la sagesse... Mais surtout, soyez gai; c'est un de mes désirs. Le méchant ne rit point; tous les tyrans sont tristes. De ces infortunés pourquoi grossir les listes ? Loin de moi la grandeur qui défend les plaisirs. O rois, que je vous plains ! Le dégoût vous dévore : Il se traîne avec vous au fond de vos palais ; Il vous rend importun l'éclat qui vous décore. Ce monstre à vos côtés vient s'asseoir sous le dais ; Dans le sein de l'amour il vous poursuit encore... Voulez-vous un plaisir qui ne s'use jamais, Un moyen d'être heureux , une volupté pure ? Surprenez l'indigence en ses réduits secrets; Si le peuple s'est plaint, apaisez son murmure ; Qu'il renaisse au bonheur, en comptant vos bienfaits. N'en croyez pas des cours la brillante imposture ; Pour le mieux secourir, voyez l'homme de près; Et vous créant un cœur digne de vos sujets , Que la tendre pitié vous rende à la nature.
L'insensible étiquette est la mort des vertus. Son code assoupissant, sa puérile étude
Livre l'amc aux langueurs de la froide habitude , Et glace les esprits sous son joug abattus. Mais on dit qu'en ces lieux votre épouse adorée Veut, quoique souveraine, agir plus librement, De ce joug monotone être enfin délivrée, Echapper au costume, et rire impunément. J'approuve son projet, j'aime sa fantaisie. On va donc nous prouver qu'on peut régner gaîment ! Le ciel n'exige pas qu'une reine s'ennuie, Surtout lorsqu'elle est jeune, et lorsqu'elle est jolie. Le ciel, j'en suis très-sûr, en ordonne autrement. Il pardonne aux sujets quelques grains de folie, Et même aux majestés il permet Penjoûment. Je veux vous voir tous deux, malgré le diadème, Heureux, indépendants, enviés par moi-même, Connoître enfin le prix et l'emploi du moment... J'irai reprendre alors mes couronnes de roses, Retrouver mes gazons , plus frais que vos sophas ; Des festins où je règne articuler les clauses; Et cueillant le baiser sur des lèvres mi-closes , Régir en badinant mes paisibles états.
Qu'attendrois-je de plus aux bornes de ma vie? De pampres couronné, je brave le trépas. Une ivresse éternelle est ma philosophie. J'ai du vin grec très-vieux, une très-jeune amie, Je crois à son amour, j'adore ses appas : Le vin qu'elle a versé se change en ambroisie, Et le banquet fini, je suis dieu dans ses bras.
3q6 ANACRÉON CITOYEN.
Un vœu nouveau pourtant et me pique et m'entraîne : Mon cœur, je l'avoûrai, s'ouvre à l'ambition. Oui, je demande un prix au zèle qui m'amène. C'est à table surtout que brille Anacréon... Et je vais, s'il vous plaît, souper avec la reine. Je veux en son honneur vider plus d'un flacon : Je veux, démon vieux luth arrachant quelque son, Que mes derniers accents puissent la rendre vaine. Vous eûtes les conseils; elle aura la chanson.